‹ Œuvres choisies de DestouchesChapitre 9 sur 1244 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Il est ordinaire aux voyageurs qui passent les mers de faire naître des orages ; et tout ce qui n'est point calme est pour eux une tempête continuelle , qui brise leurs vaisseaux contre le firmament, et tantôt les jette jusque dans les enfers : ce sont les manières de parler de quelques-uns. Pour moi, sans amplifier les choses , je vous dirai que la mer Baltique est célèbre en naufrages , et qu'il est rare d'y passer pendant l'automne, car elle n'est point navigable l'hiver, sans y être pris du mauvais temps. Nous avous été obliges de relâcher en cinq ou six endroits; et ce passage, qu'on fait ordinairement en trois on quatre jours, nous a retenus.

Ces disgrâces ont servi a quelque chose, et le temps que nous sommes demeurés à l'ancre n'a pas été le plus mal employé de ma vie. J'allois tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpes, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenoient pas mal mes rêveries. Ce fut dans ces conversations intérieures que je m'ouvris tout entier à moi-même, et que j'allois chercher dans les replis de mon cœur les sentiments les plus cachés et les déguisements les plus secrets, pour me mettre la vérité devant les yeux, sans fard, telle qu'elle étoit en effet. Je jetai d'abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution , les résolutions sans suite et les entreprises sans succès. Je considérai l'état de ma vie présente, les voyages vagabonds , les changements de lieux, la diversité des objets et les mouvements continuelsdont j'étois agité. Je me reconnus tout entier dans l'un et dans l'autre de ces états, où l'inconstance avoit plus de part que toute autre chose, sans que i 'amour-propre vint flatter le moindre trait qui empêchât de me reconnoltre dans cette peinture. Je jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela étoit directement opposé à la société de la vie , qui consiste uniquement dans le repos, et que cette tranquillité d'âme si heureuse se trouve dans une douce profession , qui nous arrête comme l'ancre fait nu vaisseau retenu an milieu de la tempête. Tous ces desseins vagues, ces vues qui s'étendent sur l'avenir, les chimères, les imaginations de fortune, sont des fantômes qui nous abusent, que nous prenons plaisir de nous former, et avec lesquels notre esprit nous joue. Tous les obstacles que l'ambition fait naître, loin de nous arrêter, doivent nous mire défier de nous-mêmes, et nous faire appréhender davantage.

Vous savez ^ monsieur, comme moi , que le choix d'un état est ce qu'il y a de plus difficile dans la vie : c'est ce qui fait qu'il y a tant de gens qui n'en ein-

OEUVRES DE KEGNARD.

brassent aucun, et qui, demeurant dans une indolence continuelle, ne vivent pas comme ils voudraient, mais comme ils ont commencé, soit pour la crainte des fâcheux événements, soit par l'amour de la mollesse et la fuite du travail, ou par quelques autres raisons.

Il y en a d'autres qu'un échec ne fixe pas entièrement ; et se laissant toujours emporter à cette légèreté qui leur est naturelle, pour être dans le port, ils n'en sont pas plus en repos : ce sont de nouveaux desseins qui les agitent, et de nouvelles idées de fortune qui les tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer, et par une légèreté naturelle; ce qu'ils ont quitté leur plaît toujours infiniment davantage que ce qu'ils ont pris. Toute la vie de ces personnes est une continuelle agitation ; et si on les voit quelquefois se fixer sur la fin de leurs jours , ce n'est pas la haine du changement qui les retient , mais la lenteur de la vieillesse, incapable de mouvement, qui les empêche de rien entreprendre : semblables à ces gens inquiets qui ne peuvent dormir, et qui , à force de se tourner, trouvent enfin le repos que la lassitude leur procure.

Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre , mais je sais qu'ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces dérèglements de l'âme, ces passions immodérées qui font qu'on souhaite plus qu'on ne peut ou qu'on n'ose entreprendre; qu'on craint tout, qu'on espère tout, et qu'on cherche ailleurs un. bonheur qu'on ne peut trouver que chez soi. De là viennent ces ennuis , ces dégoûts de soi-même, ces impatiences de son oisiveté , ces plaintes qu'on fait de ce qu'on n'a rien à faire. Tout déplaît, 4a compagnie est à charge, la solitude est affreuse, la lumière fait peine, les ténèbres affligent, l'agitation lasse, le repos endort, le monde est odieux, et l'on devient enfin

insupportable à soi-même. Il n'y a rien que ces sortes de personnes ne veuillent; et la prévention qu'ils ont d'eux-mêmes les pousse à tout entreprendre. L'ambition leur fait tout trouver possible ; mais le courage leur manque , et leur irrésolution les arrête. L'élèvement des autres, qu'ils ont continuellement devant les yeux, sert tantôt à entretenir leurs vagues desseins et à fomenter leur ambition , et tantôt à les exposer en proie à la jalousie. Ils souffrent impatiemment la fortune des autres; ils souhaitent leur abaissement parce qu'ils n'ont pu s'élever, et la destruction de leur fortune parce qu'ils désespèrent d'en faire une pareille. ,

Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune, se plaignant toujours de la dureté du siècle et de la dépravation du genre humain : ils entreprennent des voyages de long cours; ils s'arrachent de leur patrie, et cherchent des climats qu'un autre soleil échauffe. Tantôt ils se commettent à l'inclémence de la mer, et tantôt rebutés, ou de son calme ou de ses orages fils se remettent sur terre; Aujourd'hui la mollesse de l'Italie leur [liait, et ils n'y sont pas plus tôt, qu'ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de la ville , dira l'un , la vertu y est opprimée , le vice et le luxe y régnent, et je ne saurais plus y supporter le bruit. Retournons à la ville, dira-t-il bientôt après; je languis dans la solitude : l'homme n'est pas né pour vivre avec les bêtes , et il y a trop longtemps que je n'entends plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la ville. Un voyage n'est pas plus tôt fini qu'il en entreprend un autre. Ainsi, se fuyant toujours lui-même , il ne peut s'éviter ; il porte toujours avec lui son inconstance; et la source de son mal est dans lui-même sans qu'il la

VOTAGE DE LAPONIE.

Les voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice, loin de nous rebuter, accroissent ordir nairement l'envie de voyager. Cette passion, irritée par les peines, nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions; et l'on sort souvent de chez soi pour n'aller qu'en Hollande, qu'on se trouve, je ne sais comment, jusqu'au bout du inonde. La même chose m'est arrivée, monsieur. J'appris à Amsterdam que la cour de Danemajck

étoità Oldembourg, qui n'en est qu'à trois journées : j'eusse témoigné beaucoup de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si je n'eusse été la voir.

Je partis donc pour Qldembourg; mais le hasard, qui me vouloit conduire plus loin, en avoit fait partir le roi deux jours avant que j'y arrivasse. On me dit que je le trouverais encore à Altona, qui est à une portée de mousquet de Hambourg. Je crus être obligé d'honneur à poursuivre mon dessein, et à

VOYAGE DE LAPONJf.

(aire encore don ou trois jours de marche pour voir ce que je souhaitois. De plus, Hambourg est une ville anséatique fameuse pour le commerce qu'elle entretient avec tonte la terre , et recommandablepar ses fortifications et son gouvernement, j'y devois rencontrer la cour de Daneinarck; je n'y lis cependant qu'une partie de ce que je voulois roir : je n'y trouvai que la reine-mère et le prince Georges, son fils, qui allolentauxesuxdePyrmont. Je vis Hambourg, dont je fus fort content; mais, après awir-tant fait de chemin pour voir le roi , je crus devoir l'aller cbercherdaus la ville capitale , où je devois infailliblement le trouver. J'entrepris le voyage de Copenhague. H. l'ambassadeur me présenta au roi ; j'eus l'honneur de lui baiser la main tt de l'entretenir quelque temps. Le séjour que je lis à Copenhague me fut infiniment agréable, et j'y trouvai les dames si spirituelles et si bien faites, que j'aurois eu bien de la peine à les Quitter, si l'on ne m'eut assuré que j'en trouverois en Suède d'aussi aimables. L'extrême envie que j'avoisde voir aussi le roi de Suède m'engagea à partir pour Stockholm. Sous eûmes l'honneur de saluer le roi et de l'entretenir pendant une heure entière. Ayant connu que nous voyagions pour notre curiosité, il nous dit que la Laponie méritoit d'être vue par les curieui.tant par sa situation que pour les habitants, qui y vivent d'une manière tout -à-fait inconnue au reste des Européens, et commanda même au comte Steint-Bielke, grand -trésorier, dfe nous donner toutes les recommandations nécessaires,sinous voulions faire ce voyage. Le moyen, monsieur, de résister au conseil d'un roi, et d'un grand roi comme celui de Suède! Ne peut-on pas avec son aveu entreprendre toutes choses ? et peut-on être malheureux dans lae entreprise qu'il a lui-même conseillée et dont il a souhaité le succès ? Les avis des rois sont des commandements : cela fut cause qu'après avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Tomo le mercredi 23 juillet 4661, sur le midi, après avoir salué M. Steint-Bielke , grand-trésorier, qui, suivant l'ordre qu'il avait-reçu du roi son maître, nous donna des recommandations pour les gouverneurs des provinces par où nous devions passer.

Nous fumes portes d'un sud-ouest jusqu'à Vac- *ol , où l'on visite les vaisseaux. Nous admirâmes , en j allant, la bizarre situation de Stockholm. Il est presque incroyable qu'on ait choisi un lieu comme celui où l'on voit cette ville , pour en faire la capitale d'un royaume aussi grand que celui de Suède. On dit que les fondateurs de cette ville, cherchant un lieu pour la faire , jetèrent un bâton dans la nier, dans le dessein de la bâtir au lieu où il s'arrête-

rait : ce bâton s'arrêta où l'on voit présentement cette tille, nui n'a rien d'affreux que sa situation; car les bâtiments en saut fort superbes , et les hahitaufS fort civils.

Nous vîmes If petite lit d'Aland, à quarante millesfle Stockholm : cette fie est très-fertile, et sert de retraite ai* élans, qui y passent de Livonie et dajCarélie, lorsque l'hiver leur a fait uu passage sur les glaces. Cet animal est de la hauteur d'un cheval, et «l'un poil tirant snr le blanc; il porte un bois comme un daim, et a le pied de même fort long; mais il le surpasse en légèreté et en force, dont il sa sert contre les loups, avec lesquels il se bat souvent. La peau dacet animal appartient au roi; et les paysans sont obligés, sous peine de la vie, de la porter au gouverneur.

En quittant cette île, nous perdîmes la terre de vue, «t ne la revîmes que le vendredi matin a la hauteur d'Hernm ou Hernesand, éloignée de Stockholm de cent milles, qui valent trois cents lieues de France; et If vent demeurant toujours extrêmement violent, nous ne fûmes pas long-temps à découvrir les tles d'UIfen, Schagen et Goben; en sorte que le samedi matin nous trouvâmes que nous avions laissé l'Angermanie, et -que nous étions à la hauteur d'tVrno , première ville de Laponie , qui prend son nom du fleuve qui l'arrose. Cette ville donne son nom a toute la province qu'on appelle Orna Lapmurk. Elle se trouve au trente-huitième degré de longitude et au soixante-cinquième onze minutes de latitude, éloignée de Stockholm de cent cinquante milles, faisant environ quatre cent cinquante lieues françaises.

Nousdécouvrlmes le samedi les tles de Qwrefcsa ; et le vent , continuant toujours sud-sud-ouest, nous fit voir sur le midi la petite lie de Raton: et sur les quatre heures du même jour, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap de Bwwklwfce».

Quand, nous eûmes passé ce petit cap, nous perdîmes la terre de vue; et le dimanche matin , le vent s'étant tenu au sud toute la nuit, nous nous trouvâmes à la hauteur de Malkttrn, petite tleà huit milles de Torno. Il en sortit dee pécheurs dans une petite barque aussi mince que j'en aie vu de ma vie, dont les planches étoient cousues ensemble à la mode des Russes. Il nous apportèrent du srmiwlin, et nous leur donnâmes du biscuit et de l'eaude-vie, avec quoi ils s'en retournèrent fort contents.

Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes a une lieue de Tbmo, où nous mouillâmes l'ancre.

U est assez difficile de croire qu'on ait pu faire un aussi long chemin que celui que nous fîmes en quatre jours de temps. On compte de Stockholm

ŒUVRES DE REGNARB.

a Ttano deux cents milles de Suède par mer , qui valent six cents lieues de France, et non»- fîmes tout ce chemin avec un vent de sud et sud-sudouest si favorable et si violent, qu'étant partis le mercredi à midi de Stockholm, nous arrivâmes à ta même heure le dimanche suivant, sans avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.

Toi»» est situé à l'extrémité du golfe Bothnique, an quarante-deuxième degré vingMspt minutes de longitude, etau soixante- septième delatitude. C'est la dernière ville du monde du cdté du nord; le reste jusqu'au cap n'étant habité que par des Lapons , gens sauvages qui n'ont aucune demeure fixe.

C'est en ce lieu où se tiennent les foires de ces Entions septentrionales pendant l'hiver, lorsque la nier est assez glacée pour y venir en traîneau. C'est pendant ce temps qu'on y voit de toutes sosies de nations du Nord, de Russe*, de Moscovites, de Finlandois , et de Lapons de tous les trois royaume*, qui y viennent ensemble sur des neiges et sur des glaces, dont la commodité est si grande, qu'on peut facilement, par le moyen des traîneaux, aller en un jour de Finlande en Laponie , et traverser sur les glaces le sein Bothnique , quoiqu'il ait dans les moindres endroits trente ou quarante mines de Suède. Le trafic de cette ville est en poissons , qu'ils envoient fort loin ; et la rivière de Tome est si fertile eu saumons et en brochets, qu'elle peut en fournir à tous les habitants de la mer Baltique. Ils salent les uns pour les transporter, et fument tas antres dans des basses-louches qui sont faites comme des bains. Quoique cette ville ne soit proprement qu'un amas de cabanes de bois, die ne laisse pas de payer tons les ans deux mille «ttUas de enivre, quifont environ mille livres de notre monnaie.

Nous logeâmes chez le patron de la barque qui nous aveît amenés de Stockholm. Nous ne trouvâmes pas sa femme chez lui ; elle étoit allée à une foire qui se faisoit à dix ou douze lieues de là pour troquer du sel et de la ferme contre des peaux de rennes, de petits-gris' et autres : car tout le commerce de ce pays se fait ordinairement en troc; et les Susses et les Lapone ne font guère de marchés autrement.

Nous allâmes le jour suivant , lundi , pour voir Joaauwt Torwrw. homme docte, qui a tourné eu lapon tous les psaumes de David, et qui a écrit leur histoire. C'était un prêtre de la campagne : il étoit mort depuis trois jours , et nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des habits conformes à sa profession, et qu'on lui avoit fait faire exprès : il étoit fort regretté1 dans le pays , et

avoit voyagé dans une benne partie de l'Europe.

Sa femme étoit d'un autre côté, couchée sur sou lit, qui témoignoit.parsessounirsetpar ses pleurs, le regret qu'elle avoit de perdre un tel mari. Quantité d'autres femmes ses amies envirormoient le lit, et repondotent par leurs gémissements à la douleur de la veuve.

Mais cequi consololt un peu, dans une si grande affliction et une tristesse si générale, c'était quantité de grands pots d'argent faits à l'antique, pleins, les uns de vins de France, d'autres de vins d'Espagne, et d'autres d'eau-de-vie , qu'on avoit soin de ne pas laisser long-temps vides. Nous titames de tout ; et la veuve iuterrompoit souvent ses soupirs pour nous presser de boire; elle nous fit naéme apporter du tabac, dont nous ne voulûmes pas prendre. On nous conduisit ensuite au temple dont le défunt étoit pasteur, ou nous ne vîmes rien de remarquable'; et , prenant congé de la veuve, il fallut encore boire à la mémoire du défunt, et taire, monsieur, ee qui s'appelle libare

Nous allâmes ensuite chez une personne qui étoit en notre compagnie : la mère nous reçut avec toute l'affection possible | et ces gens, qui n'avoient jamais vu de François , ne savoient comment nous témoigner la joie qu'ils avoient de nous voir en leur pays.

Le mardi, on nous apporta quantité de fourrures a acheter, 'de* grandes couvertures fourrées de peaux de lièvre blanc, qu'on voulût t donner pouf unécQ. On nous montra aussi des habits de Lapons, faits de peaux de jeunes rennes, avec tout l'équipage, les bottes , les gants, tas souliers, la ceinture et le bonnet. Nous allâmes le même jour à la chasse autour de la maison : nous trouvâmes quantité de bécasses sauvages, et autres animaux inconnus en nos pays-, et nous nous étonnâmes que les habitants que nous rencontrions dans le chemin ne nous fuyoient pas moins que le gibier.

Le mercredi , nous reçûmes visite des bourguemeatres de la ville et du bailli, qui nous firent offre de service en tout ee qui serait en leur pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le dîner dans leurs barques, et nous menèrent chez le prêtre de la ville, gendre du défunt Tornata.

Ce fut là où nous vîmes pour la première fois un traîneau lapon, dont nous admirâmes la structure. Cette machine, qu'ils appellent pvtm, est faite comme un petit canot, élevée sur le devant pour fendre la neige avec plus de facilité. La proue n'est feite que d'une seule planche, et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont cousus ensemble avec de gros fil de renne, sans qu'il y

VOYAGE DE LAPONIE

entre an aeul dni, et qui se réanimât rar le denol à un morceau de bois assex fort , qui règne tant dn long pur-dessus, et qui, «cédant le reste de l'ouvrage, fait le même effet que la quille d'un vaisseau. C'est sur ce morceau de bois que le traîneau glisse; et comme H n'est large que de quatre bons doigts, cette machine roule continuellement de coté et d'antre: on se met dedans jusqu'à la moitié du corps comme dans un cercueil ; et l'on nws y lie, en sorte que vous êtes entièrement imnobile, et l'on vous laisse seulement l'usage des nains, afin que d'une tous poissiez conduire le renne, et de l'autre tous soutenir lorsque vous eus en danger de tomber. Il faut tenir son corps lui l'équilibre ; ce qui fait qu'à moins d'être accoutumé à cette manière de courir, on est souTent tu danger de la rie, et principalement lorsque le traîneau descend des rochers les plus escarpés, sur lesquels «m coures d'une si horrible vitesse qu'il est impossible de se figurer la promptitude de ce mouvement, à moins de l'avoir expérimenté. Noos soupentes ce même soir en public avec le bourguemestre; tous les habitants y coururent en foule par noua voir manger. Noua arrêtâmes ee même soif notre départ pour le lendemain, et primes un truchement.

Le jeudi, dernier juillet , nous partîmes de Terno ams dd petit bateau finlandois fait exprès pour aller dans ce pays : sa longueur peut être de douxe pieds, et sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si bien travaillé ni de si léger, en sorte que deux oo trois hommes peuvent porter facilement ce bâtiment lorsqu'ils sont obligés de passer les cataractes du fleuve , qui sont si impétueuses qu'elles ' rasant des pierres dtme grosseur extraordinaire. Nous fumes obligés d'aller à pied presque tout le reste de la journée , à cause des torrents qui tout- Meut des montagnes , et d'un vent impétueux qui nssoit entrer l'eau dans le butent avec une telle Jeusdance, que, ai l'on n'eut été extrêmement prompt à la vider , il eut été bientôt rempli. Nous dîmes le long de la rivière toujours chassant ; Mu tuâmes quelques pièces de gibier, et nous admirâmes la quantité de canards , d'oies , de courlis, 8 de plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions a chaque pas. Nous ne fuies pas oe jour -là test le chemin que noua avions déterminé de faire, à rente d'une pluie violente qui nous surprit et aons obligea de passer la n'oit dans une maison de paysan , à une lieue et demie de Tbrao.

Nous marchâmes tout le vendredi sans nous reposer, et noua famés depuis quatre heures du mat» psqu'à ta nuit à faire trois milles; si l'on peut appeler la nuit un temps où l'on volt toujours le

Î7 te distinction

soleil , •ans une l'on puisse faire ai dn jour au lendemain.

Nous finies plnsde la moitié du chemin à pied , à cause des torrents effroyables qu'il fallut surmonter. Noua fumes même obligés de porter notre bateau pendant quelque espace de chemin, et nous eûmes le plaisir de voir en même temps descendre deux petites barques an milieu de ces cataractes. L'oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de cette impétuosité ; et la vue ne peut suivre la course de ces bâtiments, qui se dérobent aux yeux, et s'enfoncent tantôt dans les vagues , où ils semblent ensevelis , et tantôt se relèvent d'une hauteur surprenante. Pendant cette course rapide, le pilote est debout, et emploie toute son industrie à éviter des pierres d'une grosseur extraordinaire, et à passer au milieu des rochers, qui ne laissent justement que la largeur du bateau , et qui briseroient ces petites chaloupes en mille pièces si elles y touchoient le moins du monde.

Nous tuâmes ce jour-la dans Jes bois deux faisandeaux, trois canards et deux cercetles, sans noua éloigner de notre chemin , pendant lequel noua fumes extrêmement incommodes des moucherons , qui sont la peste de ce pays, et qui nous firent désespérer. Les Lapons n'ont point d'autre remède contre ces maudits animaux que d'emplir de fumée le lien où ils demeurent; et nous remarquâmes sur le chemin, que, pour garantir leur bétail de «a bétes importunes , ils allument un grand feu dans les endroits où paissent leurs vaches ( que nous trouvâmes toutes Manches ) , à la fumée duquel eHes se mettent , et chassent ainsi les moucherons, qui n'y sauraient durer.

Nous Urnes la même chose , et nous nous enfumâmes , lorsque nous fûmes arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ana dans le pays , et qui reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suède. 11 nous dit que ce peuple étoit obligé de se trouver eu un certain Heu qu'on loi assigne l'année précédente pour apporter ce qu'il doit, et qu'on prenoit ordinairement le temps de l'hiver, à cause de la commodité qu'il donne aux Lapons de venir sur les glaces par le moyen de leurs rennes. Le tribut qu'ils paient est peu deehose; et c'est une politique du roi de Suède, qui , pour tenir toujours ces peuples tributaires à sa couronne , ne les charge que d'un médiocre impôt , de peur que les Lapons, qui n'ont point de demeure fixe, et à qui toute retendue de la Lapon ie sert de maison, n'aillent sur les terres d'un autre pour éviter les vexations du .prince de qui ils seroient trop surchargés. Il y a pourtant de ces peuples qui paient plusieurs tributs à différents états; et quelquefois un Lapon sera

ŒUVRES DE REGNARD

tributaire du roi de Suède, de celui de et du grand-duc de Moscovie. Ils paieront au premier, parce qu'ils demeurent surscsétats ; à l'autre, parce qu'il leur permet de pécher du côté de la Norvège, qui lui appartient , et au troisième , à cause qu'ils peuvent aller chasser sur ses terres.

Il ne nous arriva rien d'extraordinaire pendant tout le chemin que nous limes le samedi ; mais sitôt que nous fûmes arrivés chez un paysan, nous nous étonnâmes de trouver tout le monde dans le bain. Ces lieux , qu'ils appellent baua-lmiehei ou bains, sont faits de bois, comme toutes leurs, sons. On voit au milieu de ce bain un gros amas de pierres, sans qu'ils aient observé aucun ordre le faisant, que" d'y laisser un trou au milieu, dans lequel ils allument du feu. Ces pierres, étant fois échauffées , communiquent la chaleur à tout le lien ; mais ce chaud s'augmente extrêmement lorsque l'on vient à jeter de l'eau dessus les cailloux, qui , renvoyant une fumée étouffante , font que l'air qu'on respire dans ces nains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup, fut qu'étant entrés dansée bain , nous y trouvâmes ensemble filles et garçons, mères et fils, frères et soeurs, sans que ces femmes nues eussent peine à supporter la vue des personnes qu'elles ne connoi «soient point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles frapper d'une' branche des hommes et des garçons nus. Je crus d'abord que la nature , affaiblie par de grandes sueurs , avoit besoin de cet artifice pour faire voir qu'il lui restoit encore quelque signe de vie; mais on me détrompa bientôt, et je sus que cela se faisoit afin que ces coups réitérés , ouvrant les pores , aidassent a faire taire de grandes évacuations. J'eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens , sortant nus de ces nains tout de feu, alloient se jeter dans une rivière extrêmement froide qui étoit a quelques pas de la maison; et je conçus qu'il falloit que ces gens fussent d'un fort tempérament, pour pouvoir résister aux effets que ce prompt changement du chaud au froid pouvoit causer.

Vous n'auriez jamais cru, monsieur, que les Bothniens , gens extrêmement sauvages , eussent imité les Romains dans leur luxe et dans leurs plaisirs; mais vous vous étonnerez encore davantage, quand je vous aurai dit que ces mêmes gens, qui ont des bains chez eux comme les empereurs, n'ont pas de pain è manger. Ils vivent d'un peu de lait, et se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins. Ils la prennent lorsque l'arbre jette sa sève; et, après l'avoir exposée quelque temps au soleil, ils la mettent dans de grands paniers sous terre, sur laquelle

ils allument du feu , qui lui donne une couleur et un goût assez agréable. Voilà, monsieur, quelle est pendant toute l'année la nourriture de ces gens , qui cherchent avec soin les délices du bain , et qui peuvent se passer de pain.

Nous fûmes assez heureux à la chasse lé dimanche : nous rapportâmes quantité de gibier , mais nous ne vîmes rien qui mérite d'être écrit , qu'une paire de ces longues planches de bois de sapin avec lesquelles les Lapons courent d'une si extraordinaire vitesse, qu'il n'est point d'animal, si prompt qu'il puisse être, qu'ils n'attrapent facilement, lorsque la neige est assez dure pour les soutenir.

Ces planches , extrêmement épaisses, sont de la longueur de deux aunes, et larges d'un demi-pied; elles sont relevées en pointe sur le devant, et percées au milieu dans l'épaisseur , qui est assez considérable en cet endroit pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes et immobiles. Le Lapon qui est dessus tient un long bâton à la main, où, d'un cfité, est attaché un rond de bois, afin qu'il n'entre pas dans la neige, et de l'autre un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se donner le premier mouvement, pour se sontenir en courant, pour se conduire dans sa course, et pour s'arrêter quand il veut; c'est aussi avec cette arme qu'il perce les bêtes qu'il poursuit, lorsqu'il en est assez près.

Il est assez difficile de se figurer la vitesse de ces gens, qui peuvent avec ces instruments surpasser la course des bêtes les plus vîtes; mais il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en descendant les fonds les plus précipités, et comment ils peuvent monter les montagnes les plus escarpées. C'est pourtant, monsieur , ce qu'ils font avec une adresse qui surpasse l'imagination , et qui est si naturelle aux gens de ce pays, que les femmes ne sont pas moins adroites que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs parents , et entreprennent de cette manière les voyages les plus difficiles et les plus longs. .

Le lundi ne fut remarquable que par la quantité de gibier que nous vîmes et que nous tuâmes; nous avions ce jour-là plus de vingt pièces dans notre dépense : il est vrai que nous achetâmes cinq ou six canards de quelques paysans qui venofent de les prendre. Ces gens n'ont point d'autres armes pour aller à la chasse que l'arc ou l'arbalète. Ils se servent de l'arc contre les plus grandes bêtes , comme les ours, les loups et les rennes sauvages, et lorsqu'ils veulent prendre des animaux moins considérables, ils emploient l'arbalète, qui ncdjf-

VOYAGE DE LAPONIK.

fére des nôtres que par sa grandeur. Les habitants de w pays sont si adroits à se servir des armes, qu'ils sont surs de frapper le but d'aussi loin qu'ils k peuvent voir. L'oiseau le plus petit ne leur échappe pas; et il s'en trouve même quelques-uns qui donneront dans In tête d'une aiguille. Les flèches dont ils se servent sont différentes : les unes sont armées de fer ou d'os de poisson , et les antres sont rondes , de la figure d'une boule coupée par la moitié. Ils se servent des premières pour l'are, lorsqu'ils vont aux grandes chasses; et des Mitres pour l'arbalète, quand ils rencontrent des animaux qu'ils peuvent tuer sans leur faire une plaie si dangereuse. Ils emploient ces mêmes flèches rondes contre les -petits- gris , les martres et les hermines , afh) de conserver les peaux entières ; et parce qu'il est difficile qu'il n'y reste la marque que le coup a laissée , les plus habiles ne manquent jamais de les toucher où ils veulent , et les- frappent ordinairement à la tête , qui est l'endroit de la peau le moins estimé.

Nous arrivâmes le mardi à Kones , et nous y restâmes le mercredi pour nous reposer, et voir travailler aux forges de fer et de cuivre qui sont en ce lieu. Nous admirâmes les manières de fondre tes métaux , et de préparer le cuivre avant qu'on en puisse faire des pelotes, qui sont la monnaie du pays lorsqu'elle est marquée du coin du prince. Ce qui nous étonna le plus , ce fut de voir un de tes forgerons approcher de la fournaise, et prendre née sa main du cuivre que la violence du feu avoit fondu comme de l'eau , et le tenir ainsi quelque temps. Rien n'est plus affreux que ces demeures ; ki torrents qui tombent des montagnes , les rochers et les bois qui les environnent, la noirceur et l'air sauvage des forgerons , tout contribue a former rhorreurde ce lieu. Ces solitudes affreuses m laissent pas d'avoir leur agrément , et de plaire quelquefois autant que les lieux les plus magnifiques; et ce fut au milieu de ces rochers que je laissai couler ces vers d'une veine qui avoit été long-temps stérile :

Tranquille» et «ombre» foré!»

Oùlrmlellnaluitjaroali Qu'au Kmende mille teulllages >

jtnt enpalxl

ir Tos chênes Tard ,

K m plus cruel, aquilon* .

Sont mal (Ara prt» * la nue

coeleseptodui.lei.nion.:

Quelquefois ™ rapide, eaux , Venant arroser le* roseaux , Forment des étang* pacifiques Où lea plongeon, el le. canarda .

Et ton* lu olsoaui aquatique. .

Viennent tondre de toutes parla.

D'an 001* l'on rolt les poisons Qui , ma craindre le* hameçons .

Quittent leur, demeure, profonde» , Hl pour prendre un plaisir nouveau , La* de folâtrer dant le* onde., S'élancent et (aillent iur l'eau.

Ton. DM édifice» détruit», Et ce» respectable* débrl.

Qu'un volt tur cette roche obscure , Sont plu» beau* que le» bâtiment»

Où l'or, l'azur et la peinture Forment le. moindre, or

La temps y laisse quelques trou.

Pour la demeure des biboui ; Et le* bétes d'un cri funeste ,

Nous partîmes le jeudi de ces forges , pour aller a d^autres qui en sont éloignées de dix-huit milles de Suède, qui valent environ cinquante lieues de France. Nous nous servîmes toujours de la même voie , n'y en ayant point d'autre dans le pays , et continuâmes notre chemin au nord sur la rivière. Nous apprîmes qu'elle changeoit de nom , et que les habitants l'appeloieot Wilnama Swmda. Nous passâmes toute la nuit sur l'eau, et nous arrivâmes le lendemain , vendredi , dans une pauvre cabane de, paysan, dans laquelle nous ne trouvâmes personne. Toute la famille, qui consistait en cira} ou'six personnes, étoit dehors; une partie étoitdans les bois, et l'autre étoit allée à la. pèche du brochet. Ce poisson , qu'ils sèchent, leur sert de nourriture toute l'année : ils ne le prennent point avec des rets, comme on fait les autres; mais, en allumant du feu sur la proue de leur petite barque, ils attirent le poisson à la lueur de cette flamme, et le harponuent avec un long bâton armé de fer de la manière qu'on noua représente un trident. Us en prennent en quantité, et d'une grosseur extraordinaire ; et la nature, comme

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une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre, leur accorde l'abondance des eaux.

Plus l'on avance dans le pays , et plus la misère est extrême. On ne connolt plus l'usage du blé : les os de poisson , broyés arec l 'écorce des arbres , leur servent de pain; et, malgré cette méchante nourriture, ces pauvres gens vivent dans une santé parfaite. Ne connoissant point de médecins , il ne faut pas s'étonner s'ils ignorent aussi les maladies , et s'ils vont jusqu'à une vieillesse si avancée qu'ils passent ordinairement cent ans , et quelques-uns cent cinquante.

Nous ne fîmes le samedi que fort peu de chemin, étant restés tout le jour dans une petite maison , qui est la dernière qui se rencontre dam le pays. Nous eûmes différents plaisirs pendant le temps que nous séjournâmes dans cette cabane. Le premier fût de nous occuper tous à différents exercices aussitôt que nous fûmes arrivés. L'un coupoit un arbre sec dans le bois prochain, etle tratnoit avec - peine au lieu destiné ; l'autre , après avoir tiré le feu (T un caillou, souffloit de tous ses poumons pour l'allumer ; quelques-uns étaient occupes à accommoder un agneau qu'ils venoient de tuer ; et d'autres, plus prévoyants, laissant ces petits soins pour en prendre de plus importants, alloient chercher sur un étang voisin, tout couvert de poisson , quelque chose pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d'un autre ; car sitôt qu'où se fut levé de table, on fut d'avis, à cause des nécessités pressantes, d'ordonner une chasse générale. Tout le monde se prépara pour cela ; et, ayant pris deux petites barques avec deux paysans arec nous , nous nous abandonnâmes sur la rivière a notre bonne fortune. Nous finie* ta* chasse la plus plaisante du monde et la plus particulière. Il est inouï qu'on se soit jamais servi en France de bâtons pourchasser ; niais il n'en est pas de même dans ce pays: le gibier y est si abondant, qu'on se sert de fouet et même de bâton pour le tuer. Les oiseaux que noua primes davantage, ce fut des plongeons; et nous admirions l'adresse denos gens à les attraper. lit le* au muent partout' oit ils )es voyoient ; et lorsqu'ils les apercevoient nageant entre deux eaux , ils lancoieut leur batou , et leur écrasoient la tète dans, le fond de l'eau avec, tant d'adresse, qu'il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous, qui n'étions point faits à ces sortes de chasses, et dequi les yeux n'étaient pas assez tins pour percer jusque dans le fond de la rivière, nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyions qu'ils frappaient, et sans autres armes que des bâtons : nous fîmes tant , qu'eu moins de deux heures nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq

pièces de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation, fort contente d'avoir vu cette caisse, et encore plus de rapporter avec nous de quoi vivre pendant quelque temps. Une bonne fortune, comme une mauvaise, vient rarement seule ; et quelques paysans ayant appris la nouvelle de notre arrivée , qui s'étoit répandue bien loin dans le pays, en partie par curiosité de nous voir, et en partie pour avoir de notre argent , nous apportèrent un mouton, que nous achetâmes cinq ou six sous , et qui accrut nos provisions de telle sorte que nous nous crûmes assez munis pour entreprendre trois jours de marche, pendant lesquels nous ne devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche du matin, c'est-à-dire à dix heures ; car le soin que nous avions de nous reposer f ai soit que nous ne nous mettions guère en chemin devant ce temps.

Nous nous étonnâmes que, quoique nous fussions si avant dans le Nord, nous ne laissions pasde rencontrer quantité d'hirondelles i et ayant demandé aux gens du pays qui nous condoisoient ce qu'elles devenoient l'hiver, et si elles passoient dans les pays chauds, ils nous assurèrent qu'elles se mettaient en pelotons, et s'enfonçoient dans la bourbe qui est au fond des lacs; qu'elles attendoient le que le soleil , reprenant sa vigueur , allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le froid leur a voit ôtée. La même chose m'avoit été dite à Copenhague pur H. l'ambassadeur, et à Stockholm par quelques personnes ; mais j'avais toujours eu beaucoup de peine à croire que ees animaux pussent vivre pin* de six mois ensevelis dans la terre, sans" aucune nourriture. C'est pourtant la vérité; et cela m'a été confirmé par tant de gens , que je ne saurais plus en douter. Nous logeâmes ce jour-là à Cocluanda . où commence la Lapdnie; et le lendemain lundi, après avoir fak quatre milles , nous vînmes camper sur le bord de la rivière, où il fallut coucher swo dio , et où nous fîmes des feux épouvantables pour nous garantir de l'importunité des moucherons. Nous fîmes un grand retranchement rond de quantité de gros arbres secs et de plus petits pour les allumer : nous nous mimes au milieu, et fîmes le pins beau feu que j'aie vu de ma vie. On aurait pu assurément charger un de ces grands bateaux qui viennent à Paris du bois que nons consumâmes , et il s'en fallût peu que nous ne mimes le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes au milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous mimes en chemin le lendemain matin , mardi , pour aller aux mines de cuivre, qui n'étoieut pins éloignées que de deux lieues. Nous primes notre chemin à l'ouest, sur une petite rivière nommée LoaoonocAi , qui formoit de

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temps en temps des paysages tes phi s agréables que j'aie jamais vus ; et après avoir été couvent obligée de porter notre bateau , faute d'eau , noua arrivâmes iSvapatara on Suppa%cahara.où sont lis mines de raivre. Ce liw est éloigné d'une lieue de la rivière, S il fallut faire tout ce chemin à pi od.

Sont rames extrêmement rejouis, à notre anv «*, d'apprendre qu'il y avoit un François dans ce lin. Voua voyez, monsieur, qu'il n'y a point dfendroit, si reculé qu'il puisse être, où les François ne se fassent jour . Il y avoit près de trente ans qu'il Dtreilloit aux mines; il est vrai qu'il avoit plus la bjbc d'un sauvage que d'un homme : il ne laissa pas le nous servir beaucoup , quoiqu'il eut presque os. blié sa langue; et il nous assura que depuis qu'il émit en ee |ieu , bien loin d'y avoir vu des François, il c'y était venu aucun étranger plus voisin qu'un Italien, qui passa il y a environ quatorze ans; et ■ont on n'a plus entendu parier depuis. Nous fîmes tout doucement que cet homme reprit urrpeu sa langne naturelle, et nous apprîmes de lui bien des choses que" nous eussions en de la peine a savoir d'un antre que d'un François.

Ces mines de Sicapavara sont à trente milles de Tormo et quinze millet de Kenges (il faut toujours prendre trois lieues de France pour un mille de Suède). Elles furent ouvertes, il y a environ vingttest ans , par un Lapon nommé. . . . , à qui l'on a fsH une petite rente de quatre écus et de deux ton- «aui de farine ; il est aussi exempt de toute contribution.Ces mines ont été autrefois mieux* cntr*> teancs qu'elles ne sont : il y avoit toujours cent sommes qui y travailloient ; mais présentement à peine en voit-on dix on doue. Le enivre qui s'y trouve est pourtant le meilleur qui soit en toute la Suède; mais le pays est si désert et si épouvantable , on'» y a peu de personnes qui y pulssentrester.il n'y a que les Lapons qui demeurent pendant -l'hiver autour de ces mines ; et l'été ils sont obligés s'abandonner le pays, A cause du chaud et des moucherons, que les Suédois appellent altanerw , qoi •ont pires mille fois que toutes les plaies d'Egypte. Us se retirent sans les montagnes proche la mer occidentale, pour avoir la commodité de pécher, et pour trouver pins facilement de la nourriture à leurs rennes , qui ne vivent que d'une petite mousse blanche et tendre, qui se trouve l'été sur les monta Setuees.uui séparent la Norvège de la Laponie, dans les pays les ptut septentrionaux.

Nous allâmes le lendemain mercredi voir les mine»,qui étaient éloignées d'une bonne demi-lieue de notre cabane. Noue admirâmes les travaux et les ■Unies ouverts qui pénétraient jusqu'au centre 4e <a terre, pour aller chercher, pria des enfers, de la

matière an kne et a la vanité. La plupart, de ces trous étetent pleins de glaçons ; st il y en avoit qui étoîent Vêtus, depuis le bas jusqu'en haut, d'un mur de glace ai épais , que les pierres les plus grosses, que nous . prenions plaisir à jeter contre, l&in d'y faire quelque brèche , ne laissâtetit pas même h marque oàelles avaient touché ; et lorsqu'elles tqmbeéent dans le fond , on les yoyoit rebondir et rouler sans faire la moindre ouverture à la glace. Nous étions pourtant alors dans les plus fortes contours de la canicule-, mais ce qu'on appelle ici un été violent peut passer en France pour un très-rude hiver.

Tonte la roche ne fournit pas partout le métal ; il (lut chercher ]es veines, et lorsqu'on en a trouvé qKcrqu'une, on la suit avec autant de soin qu'on a eu de peine à It découvrir. On se sert pour cela, ou du feu pour amollir larocuer, ou de la poudre pour k faire sauter. Cette dernière manière est beaucoup plus pénible; mais elle fait incomparablement plus d'effet. Nau* primes des pietacs de toutes les couleurs, de jaunes , de bleues , de vertes, de violettes; et ces' dernières nous parurent les plus pleines de inétal et les meilleures.

Nous finies l'épreuve de quantité de pierres d'aimant que nous trouvâmes sur la roebe; mais eJJes avoient perdu presque toute Leur force par Je feu qu'on avoit fait au-dessus ou au-dessous : ce qui fit que nous ne voulûmes point nous en charger , et que nous osfierâmes d'en prendre à la mina de fer a notre retour. Après avoir considéré toutes tes machines et les pompes qui servent a. élever l'eau, nous contemplâmes à loisir toutes les montagnes equvertes.de neigea, qui nous environ noient. C'est sur ces roches que les Lapons habitent l'hiver; ils le* possèdent en propre. depuis la division de la ■■Lapeuie , qui fut faite du temps de Gustave- Adolphe, père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes leur appartiennent, sans que d'autres puissent s'y établir; et, pour marque de leur propriété, ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres ou sur quelques endroits de la montagne qu'ils ont eue en propriété, ou qu'ils ont habitée : tels sont les rochers de Luptnara , Ktrquerol, X*ktrara , Lung , Dondere, ou roche du Tonnerre, qui ont donné le nom aux familles des Lapons qui y habitent, et qu'on ne.connolt dans le pays que par les surnoms qu'ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont quelquefois sept ou huit lieues d'étendue; et .quoiqu'ils demeurent toujours sur la même roche, ils ne laissent pas de changer fort souvent déplace, lorsque la nécessité le demande, ' et que les rennes ont consommé tonte la mousse nui étoit autour de leur habitation. Quoique certains Lapons aient pendant l'hiver certaines terres

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Qma , a- y en a beaucoup davantage qui abtfreflt jours, et desquefs on ne sauroSt trouver l'habitation; ils sont tantôt dans les boisât tant* provhe des lacs, selon qu'ils ont besoin de pécher ou de chasser; et on ne tes- voit que torsqi ils .viennent l'hiver aux foires , pour troquer leurs peaux contra . autre chose dont ils ont besoin, et pour apporter îetribut qu'Us paient au roâde Suède , dont ils ppfltroient facilement s'exempter, s'ils nvoulolent pas se trouver à ces foires. Mais h nécessité qu'ils ont de fer, d'acier, de corde, de «onteaux et autres, les oblige à venir en ces endroits, où Us trouvent ce dont ils ont besoin. Le tribut qu'ils paient est d'ailleurs fort peu de ehose. Les plue riches; d'entre eux , quand ils auraient mille on douze centl Tes* nés, comme il s'en rencontre quelques-uns, ne paient ordinairement que deux ou trois écus todt au plus. -. .

Après que nous. cous filmas amplement informes de toutes ces choses, nous reprîmes le chemin de notre cabane, et nous vîmes en passant les. forges où l'on donne la première fortte an cuivre. C'est là qu'on sépare ce qu'il y a de plus grossier i, lorsqu'il a été assez long-temps dans le creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés, avant que de' trouver le cuivre qui est au fond , on lève plusieurs feuilles qu'ils appellent rosettes, dans lesquelles il n'y a que la moitié de cuivre, et qu'on remet ensuite au fourneau pour en Bter tout ce' qu'il y a de terrestre : c'est la première jCnçon qu'on lui donné là; mais il faut à Konges qu'il passe .encore trois fois au feu pour le purifier tout-â-fuit , et le rendre en état-de prendre sous le marj»aulà"ft>jnie qu'on lui veut donner.

Le jeudi , te prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se trouver le lendemain à un des» jours de prières établies par toute la Suède , pour remercier Dieu des victoires" que les Suédois ont remportées ces jours-là.

Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tout-à-fait. Ils venoient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu'aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n'excède pas trois coudées; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tète grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits, la bouche large, et une barbe épaisse nui leur pend sur l'estomac. Tous leurs membres sont proportionnés é la petitesse du corps : les jambes sont déliées , les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d'hiver est d'une peau de renne faite comme un sac, descendant sur les genoux, et

retroussée sur les hanches d'une ceinture de cuir ornée de petites plaques, d'argent ; les souliers, les bottes et les gants sont de même : ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu'il y avoit des hommes vers le nord , velus comme des bêtes , et qui ne se servoient point d'autres habits que de 'ceux que la nature leur avoit donnés. Ils ont toujours use bourse des parties de renne qui leur pend sus l'estomac, dans laquelle ils mettent une cuillère. Ils changent cet habillement l'été, et en prennent uù plus léger, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu'ils écorcnent pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d'avoir par-dessus un an de grosse toile , ou d'un drap gris-blanc, qu'ils mettent sur leur chair; car l'usage du linge leur est tout-à-fait inconnu.

Ils couvrent leur tête d'un bonnet qui est ordinairement fait de la peau d'un oiseau gros copime nn canard, qu'ils appellent loom,' qui veut dire eu leur J algue boiteux, à cause que cet oiseau ne saurait marcher : ils le tournent d'une manière que la tète de l'oiseau excède un peu le front; et que les ailea leur tombent sur les oreilles.

«Voilà, monsieur, ia description de ce petit animal qu'on appelle Lapon; et l'on peut dire qu'il n'y en a point, après le sfnge, qui approche plus de l'homme, nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement l'endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces ■ens nous instruisirent sur tout , et nous dirent que les Lapons commen cotent a descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale , d'où le chaud et les mouches les avaient chassés , et se répandoient vers le lac Tomotrocs ,d'où le fleuve Torxo prend sa source, pour y pêcher quelque temps jusqu'à ce qu'ils pussent , vers la Saint-Barthélémy, se rapprocher tout-à-fait des montagnes de Swapavarai Rilavara, et les autres où le froid commençoit à se faire sentir, pour y passer le reste de l'hiver, lis nous assurèrent que nous ne manquerions pas d'en trouver là des plus riches ; et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller, les Lapons emploieraient ce temps pour y venir. Ils ajoutèrent que, pour eux, ilsétoient demeurés pendant tout l'été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour, ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu'ils avoient chacun, et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage quinze jours, pour lequel il falloit prendre des provisions qu'ils n'étoient pas es pouvoir de faire , à cause qu'ils ne pouvoient vivre éloignés des étangs qui leur fournissoient chaque jour de quoi

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Le vendredi, 16 août, il fit un grand froid, et il neigea air les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre, lorsqu'il eut fini les deux sermons qu'il fit ce jour-là , l'un tu finlindois , et l'autre en lapon. Il parloit, heureusement pour nous, assez bon latin, et nous l'interrogeâmes sur toutes les choses qu'il pouvoit le mieux connottre, comme sur le baptême, le mariage, et les enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les Lapons étoient chrétiens et baptisés ; mais que la plupart ne f étoient que pour la forme seulement , et qu'ils retenoient tant de choses de leurs anciennes superstitions, qu'on pouvoit dire qu'ils n'avoient que le nom de chrétiens , et que leur cœur étoit encore païen.

Les Lapons portent leurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps après qu'ils sont nés : si c'est eu hiver, ils les portent avec eux dans leurs traîneaux; et si c'est en été, ils les mettent sur des rennes, dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d'écorce de bouleau , et d'une manière toute particulière. Ils font ordinairement présent M prêtre d'une paire de gants, bordés en de certains endroits de la plume de loom. qui est violette, marquetée de blanc , et d'une très-belle couleur. Sitôt que l'enfant est baptisé , le père lui fait ordinairement présent d'une renne femelle, et tout ce qui provient de cette renne , qu'ils appellent pun- «îirtt, soit en lait , fromage, et autres denrées, appartient en propre à la fille; et c'est ce qui fait sa richesse lorsqu'elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfants d'une renne lorsqu'ils aperçoivent sa première dent; et toutes les rennes qui viennent de celle-là sont marquées d'une marque particulière , afin qu'elles puissent être distinguées des autres. lis changent le nom de baptême mi enfants lorsqu'ils ne sont pas heureux ; et le premier jour de leurs noces, comme tous les autres, il» couchent dans la même cabane, et caressent leurs femmes devant tout le monde.

Il nous dit , touchant le mariage , que les Lapons marioient leurs filles assez tard, quoiqu'elles ne manquassent pas de partis , lorsqu'elles étoient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes ■revenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent : car c'est là tout ce qu'elles emportent avec elles; et le gendre, bien loin de recevoir quelque chose de son beaupère, est obligé d'acheter la fille par des présents. Ils commencent ordinairement au mois d'avril à taire, l'amour, comme les oiseaux.

Lorsque l'amant a jeté les yeux sur quelque fille qu'il veut avoir en mariage, il faut qu'il fasse état d'apporter quantité d'eau-de-vie, lorsqu'il vient

faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne, fait point l'amour autrement en ce pays, et on ne conclut jamais de mariage qu'après avoir vidé plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux , et plus il apporte de braudevin , et il ne peut par d'autres marques témoigner plus fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eaude-vie que l'amant apporte aux accords , et 11s l'appellent la bonne arrivée du vin , ou t ovbbowin , le vin des aman (t. C'est une coutume chez les Lapons d'accorder leurs filles long-temps avaut que de les marier : ils font cela afin que l'amoureux fasse durer ses présents ; et s'il veut venir à bout de son entreprise, il faut qu'il ne cesse point d'arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin, lorsqu'il a fait les choses honnêtement pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.

Les Lapons avoient autrefois une manière de marier toute particulière, lorsqu'ils étoient encore tout-à-fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme, et qui ne laisse pas encore d'être observée de quelques-uns. On ne menoit point les parties devant le prêtre; mais les parents les mariaient chez eux, sans autre cérémonie que par l'excussioD du feu qu'ils tiroient d'un caillou. Ils croient qu'il n'y a point de figure plus mystérieuse, et plus propre pour nous représenter le mariage ; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne parolt que lorsqu'on l'approche du fer, de. même, disent -ils, il se trouve un principe de vie caché dans l'un et l'autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu'ils sont unis.

Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonné pour des Lapons ; et il y a bien des gens, et plus subtilisés, qui auraient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de la même force.

J'ai déjà dit que lorsqu'une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes , elle ne manque point de partis ; mais je ne vous avois pas dit , monsieur, que cette quantité de biens étoit tout ce qu'ils demandaient dans une fille, sauf se mettre en peine si elle étoit avantagée de la nature, ou non; si elle avoitde l'esprit, ou si elle n'en avoit point, et même si elle étoit encore pucelte, ou si quelque autre avant lui avoit reçu des témoignages de sa tendresse. Hais ce que vous admirerez davantage, et qui m'a surpris le premier, c'est que ces gêna , bien loin de se faire un monstre de cette virginité , croient que c'est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant d'empressement , que , toutes pauvres qu'elles sont bien souvent , ils les préfe-

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rentà des riches qui seraient encore ipucelles, ou qui passcroient du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette distinction, monsieur, qu'il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l'hiver faire marchandise, et non pas à des Lapons; et c'est de là qu'ils infèrent que, puisqu'un homme qu'ils croient plus riche et de meilleur goût qu'eux a bien voulu donner des marques de son amour à une fille de leur nation , il faut qu'elle ait un mérite secret qu'ils ne connoissent pas. et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux, que lorsqu'ils viennent quelquefois pendant l'hiver à la ville de Tut no . et qu'ils trouvent une fille grosse, non-seulement ils oublient leurs intérêts, en voulant la prendre sans bien, mais même, lorsqu'elle fait ses couches, ils l'achètent des parents autant que leurs facultés le leur peuvent permettre.

Je connois bien des personnes, monsieur, qui seraient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles, et qui ne demanderaient pas mieux que de leur procurer, sans qu'il leur en coûtât beaucoup de peine , des partis avantageux. Si cette modepouvoit venir en France, on ne verrait pas tant de filles demeurer si long-temps dans le célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d'un triple nceud n'en seraient pas si empêchés, et elles auraient toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur, quoi que puissent faire les papas, qu'elle s'y introduise si tôt: on est trop infatué de ce mot d'honneur; on s'en est fait un fantôme qu'il est présentement trop malaisé de détruire.

Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies, ils n'ont point voulu s'en faire d'eux-mêmes , comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux, qui possèdent tant de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux; et je ne crois pas même qu'il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de roeu ; et l'on peut dire plaisamment avec cet Espagnol, en parlant des siècles passés et de celui dans lequel nous vivons :

Panù lo de oro , Pauùlode pl«u, Vmo lo de hieno t Vmtlodecocrao.

Et tandis que ces gens-là font revivre le siècle d'or, nous nous en faisons un de cornes. En effet, monsieur, vous allez voir parmi eux ce que je crois qu'on voyoitdu temps de Saturne, c'est-à-dire une communauté de biens qui vous surprendra. Vous avez

vu les Lapons ce que nous, nous appelons cocus, devant le sacrement ; et vous allez voir qu'ils ne le sont pas moins après.

Quand le mariage est consommé, le mari n'emmène pas sa femme, mais il demeure un an avec son beau-père, au bout duquel temps 11 va établir sa famille oà bon lui semble „ et emporte avec lui tout ce qui appartient à sa femme. Les présents même qu'il a faits à sou beau-père, au temps des accords, lui sont rendus, et les parents reconn oissent ceux qui leur ont été faits , par quelques rennes, suivant leur pouvoir.

Je vous ai remarqué, monsieur, que les étrangers ont en ce pays un grand privilège, qui est d'honorer les filles de leur approche. Ils en ont un autre qui n'est pas moins considérable, qui est de partager avec les Lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs cabanes, ils le reçoivent le mieux qu'ils peuvent, et pensent le régaler parfaitement , s'ils ont un verre d'eau-de-vie à lui donner; mais après le repas, quand la personne qu'ils reçoivent est de considération, et qu'ils veulent lui faire chère entière, ils font venir leurs femmes et leurs filles , et tiennent à grand hon neur que vous agissiez avec elles comme ils feraient euxmêmes:pour les femmes et les filles, elles ne font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez souhaiter, et croient que vous leur faites autant d'honneur qu'à.leurs maris ou à leurs pères.

Comme cette manière d'agir me surprit étrangement, et n'ayant pu jusqu'à présent l'éprouver moimême , je m'en suis informé le plus exactement qu'il m'a été possible; et parmi quantité d'histoires de cette nature , je vous en dirai donc ce qu'on m'a assuré être véritable.

Ce François que nous trouvâmes aux mines de Swapavara, homme simple, et que je ne crois pas capable de controuver une histoire, nous assura que pour faire plaisir à quantité de Lapons, il lesavoit soulagés du devoir conjugal ; et pour nous faire voir combien ces gens lui avoient fait d'instances pour te faire condescendreà prendre cette peine, il nous dit qu'un jour, après avoir bu quelques verres d'eaude-vie avec un Lapon, il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme, qui étoit là présente, avec toute sa famille; et que, sur le refus qu'il lui en fit , s'excusant du mieux qu'il pouvoi t , le Lapon , ne trouvant pas ses excuses valables , prit sa femme et le François, et les ayant jetés tous deux sur le lit, sortit de la chambre et ferma la porte à la clef , conjurant le François, par tout ce qu'il put al léguer de plus fort , qu'il lui plut faire en sa place comme il t'aisoit lui-même.

L'histoire qui arriva à Joaimef Tanuna, prêtre

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As Lapons, dont j'ai déjà parte, n'est pas moins remarquable. Elle nous fut dite par ce même prêtre qui j>oit été long-temps son vicaire dans la Laponie , et qui avoit vécu sous lui près de quinze ans : il la tenait de lui-même. Un Lapon , nous dit-il , des plus riches et des plus considérés qui fussent dans la Laponie de Torna , eut envie que son lit fût honoré de son pasteur; il ne crut point de meilleur moyen pour multiplier ses troupeaux et pour attirer la bénédiction du Ciel sur toute sa famille : il le pria plusieurs fois de lui vouloir faire cet honneur; mais le pasteur , par conscience ou autrement , n'en voulut rien faire , et lui représentent toujours que een'étoitpasle plus sûr moyen pour s'attirer un Dieu propice. Le Lapon n'entrait point dans tout ce que le pasteur lui pouvoit dire ; et un jour qu'il le rencontra seul, il le conjura à genoux, et par tout ce qu'il avoit de plus saint parmi les dieux qu'il adorât, de ne pas lui refuser la grâce qu'il lui demandait; et ajoutant les promesses aux prières , il lui pré* tenta six écus, et s'offrit de les lui donner, s'il vouloit s'abaisser jusqu'à coucher avec sa femme. Le bon pasteur songea quelque temps s'il pouvoit le faire en conscience ; et ne voulant pas refuser ce pauvre homme , il trouva qu'il valoit encore mieux le faire rosi, et gagner son argent , que de le désespérer.

Si cette aventure ne nous avoit pas été racontée par le même prêtre qui étoit alors son disciple, et qui ëbit présent , je ne pourrais jamais la croire; mais il tons l'assura d'une manière si forte , 'que je ne puis es douter, connoissant d'ailleurs le naturel du pays.

Cette bonne volonté que les Lapons ont pour leurs femmes ne s'étend pas seulement à l'égard de leurs pasteurs, mais aussi sur tous les étrangers, suintât ce qu'on ta a dit, et comme nous voulons le prooier.

Je ne vous dis rien , monsieur, d'une fille à qui le bailli de Laponie , qui est celui qui reçoit le tribut pour le roi, avoit mit un enfant. Un Lapon l'acheta , pour en faire sa femme , de celui qui l'atoit déshonorée, sans autre raison que parce qu'elle irait su captiver les inclinations d'un étranger. Toutes ces choses sont si fréquentes eu ce pays, q«, pour peu qu'on vive parmi les Lapons, on ne manque pas d'en être bientôt convaincu par sa propre expérience.

Ils lavent leurs enfants dans un chaudron , tous 1« jours trois fois , jusqu'à ce qu'ils aient un au; et après, trois fois par semaine. Ils ont peu d'enfants et il ne s'en trouve presque jamais six dans une famille. Lorsqu'ils viennent au monde , ils les lavent dans de la neige jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus respirer, et pour lors ils les jettent dans un bain d'eau chaude; je crois qu'ils font cela pour les en-

durcir au froid. Sitôt que la mère est délivrée, elle boit un grand coup d'huile de baleine, et croit que cela lui est d'un secours considérable. 11 est aisé de connottre dans le berceau de quel sexe est l'enfant. Si c'est un garçon, ils suspendent au-dessus de sa tête un arc, des (lèches, ou une lance, pour leur apprendre , même dans le berceau , ce qu'ils doivent faire le reste de leur vie, et leur taire connottre ou'ils doivent se rendre adroits dans leur exercice. Sur le berceau des filles on voit des ailes de lagopos, qu'ils appellent rippa, avec les pieds elle bec, pour leur insinuer dès l'enfance la propreté et l'agMité. Quand les femmes sont grosses , on frappe le tambour pour savoir ce qu'elles auront. Elles aiment mieux des filles, parce qu'elles reçoivent des présents en les mariant, et qu'on est obligé d'acheter les femmes.

Les maladies, comme j'ai déjà remarqué, sont presque toutes inconnues aux Lapons; et, s'il leur en arrive quelqu'une, la nature est assez forte pour les guérit- d'elle-même , et sans l'aide de médecins ils recouvrent bientôt la santé. Us usent pourtant de-quelques remèdes , comme de la racine de mousse, qu'ils nomment jeest , ou ce qu'on appelle mgilique pierreuse. La résine qui coule des sapins leur fait des emplâtres, et le fromage devenue est leur onguent divin; ils s'en servent diversement. Us ont du fiel de loup qu'ils délaient dans du brandevin avec de la poudre à canon. Lorsque le froid leur a gelé quelque partie du corps, ils étendent le fromage coupé par tranches sur la partie malade, et ils en reçoivent du soulagement. La seconde manière d'employer le fromage , pour les maux extérieurs ou intérieurs, est de faire entrer un fer rouge dans le fromage, qui distille parcette ardeur une espèce d'huile, de laquelle ils se frottent à l'endroit où ils souffrent, et le remède est toujours suivi d'un succès et d'un effet merveilleux. Il conforte la poitrine, emporte la toux, et est bon pour toutes les contusions; mais la manière la plus ordinaire pour les plaies plus dangereuses, c'est le feu. Ils s'appliquent un charbon tout rouge sur la blessure , et le laissent tç plus long-temps qu'ils yeu- ■vent, afin qu'il puisse consumer tout ce qu'il y a d'impur dans le mal. Cette coutume est celle des Turcs; ils ne trouvent point de remède plus souverain.

Ceux qui sont assez heureux en France, et en d'antres lieux ,. pour arriver à une extrême vieillesse, sont obligés de souffrir quantité d'incommodités qu'elle traîne avec elle; mais les Lapons en sont entièrement exempts, et ils ne ressentent pour toute infirmité dans cet état qu'un peu de diminution de leur vigueur ordinaire. On ne sauroit même distinguer les vieillards d'avec les jeunes , et

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on voit rarement de tête blanche en ce pays : ils retiennent toujours leur même poil, qui est ordinairement roui. Hais ce qui est de remarquable, c'est qu'on rencontre peu de vieillards qui ne soient aveugles. Leurs vues , déjà affaiblies par le défaut de la nature, ne peuvent plus supporter ni l'éclat de la neige, dont la terre est presque toujours couverte, ni la fumée continuelle causée par le feu qui est toujours allumé au milieu de leur cabane, et qui les aveugle sur la lin de leurs jours.

Lorsqu'ils sont malades, ils ont coutume déjouer du tambour dont je parlerai ci-après, pour connottre si la maladie doit les conduire à la mort; et lorsqu'ils croient être persuadés du succès fâcheux, et que le malade commence à tirer à sa fin, ils se mettent autour de son lit; et pour faciliter à son âme le passage à l'autre monde, ils font avaler à l'agonisant ce qu'ils peuvent d'eau-de-vie, en boivent autant qu'ils en ont, pour se consoler de la perte qu'ils font de leur ami, et pour s'exciter a pleurer. Il n'est pas plus tôt mort qu'ils abandonnent la maison , et la détruisent même, de crainte que ce qui reste de l'âme du défunt , que les anciens appeloient mânes, ne leur fasse du mal. Leur cercueil est fait d'un arbre creusé , ou bien de leur traîneau, dans lequel ils mettent ce que le défunt avoit de plus cher , comme son arc , ses flèches , sa lance, afin que si un jour il rentre en vie, il puisse exercer sa même profession. Il y en a même de ceux qui ne sont que cavalièrement chrétiens, qui confondent le christianisme avec leurs anciennes superstitions , et qui , entendant dire à leurs pasteurs que nous devons un jour ressusciter, mettent dans le cercueil du défunt une hache, un caillou, et un fer pour faire du feu ( les Lapons ne voyagent point sans cet équipage ), afin que lorsque le défunt ressuscitera, il puisse abattre les arbres, aplanir les rochers , et brûler tous les obstacles qui pourroient se rencontrer sur le chemin du ciel. Vous voyez, monsieur, que, malgré leurs erreurs, ces gens y tendent de tout leur pouvoir; ils y veulent arriver de gré ou de force , et l'on peut dire , /Us par ferrumctignesadcttlos grastari coMttrutui», et qu'ils prétendent par le fer et par le feu emporter le royaume des ci eux.

Ils n'enterrent pas toujours les défunts dans les cimetières, mais bien souvent dans les forêts ou dans les cavernes. On arrose le lieu d'eau-de-vie; tous les assistants en boivent, et trois jours après l'enterrement on tue le renne qui a conduit le mort au lieu de sa sépulture, et on en fait un festin à tous ceux qui ont été présents. Ou ne jette point les os , mais on les garde avec soin pour les enterrer au coté du défunt. C'est dans ce repas qu'on

boit le paligavia , c'est-à-dire Teamie-tie bienheureuse, parce qu'on la boit en l'honneur d'une personne qu'ils croient bienheureuse.

Les successions se font à peu près comme en Suède : la veuve prend la moitié; et si le défunt a laissé un garçon et une fille, le garçon prend les deux tiers du bien , et laisse l'autre à sa sœur.

Nous étions au plus fort de cette conversation , quand on nous vint avertir qu'on apercevoit sur le haut de la montagne des Lapons qui venoient avec des rennes. Mous allâmes au-devant 'd'eux pour avoir le plaisir de contempler leur équipage et leur marche; mais nous ne rencontrâmes que trois ou quatre personnes, qui apportaient sur des rennes des poissons secs pour vendre à Steapavara. Il y a long-temps , monsieur , que je vous parle de rennes . sans vous avoir fait la description de cet animal , dont on nous a tantparleautrefois.il est juste que je satisfasse présentement votre curiosité , comme je contentai pour lors la mienne.

Rheen est un mot suédois dont on a appelé cet animal , soit à- cause de sa propreté , soit à cause de sa légèreté : car rflen signifie net , et reuna veut dire courir en cette langue. Les Romains n'avoîent aucune connaissance de cet animal , et les Latins récents l'appellent rangifer. Je ne puis vous en dire d'autre raison , sinon que je crois que les Suédois ont pu avoir autrefois appelé cette bête rangi , auquel mot on auroit ajouté fera, comme qui diroit bite nommée rougi: comme je ne voudrais pas dire que le bois de ces animaux , qui s'étend en forme de grands rameaux , ait donné lien de les appeler ainsi , puisqu'on auroit aussitôt dit ramifer que rangifer : quoi qu'il en soit, il est constant, monsieur, que bien que cette béte soit presque semblable à un cerf, elle ne laisse pas d'en différer en quelque chose. Le renne est plus grand que le cerf; la tête est assez semblable , mais le bois est tout différent ; il est élevé fort haut, et se courbe vers le milieu, faisant une forme de cercle sur la tête; il est velu depuis le bas jusqu'en haut , de la couleur de la peau, et est plein de sang partout; en sorte qu'en le pressant fort avec la main, on s'aperçoit, par l'action de l'animal, qu'il sent de la douleur dans celte partie Mais ce qu'il a de particulier, et qu'on ne voit en aucun autre animal , c'est la quantité de bois dont la nature l'a pourvu pour se défendre contre les bétes sauvages. Les cerfs n'ont que deyx bots, d'où sortent quantité de dagues; mais les rennes en ont un autre sur le milieu du front , qui fait le même effet que celui qu'on peint sur la tête des licornes , et deux autres qui, s 'étendant sur ses yeux, tombent sur sa bouche. Toutes ces branches néanmoins sortent de la même racine, mais elles

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prennent des routes et des figures différentes; ce qui leur embarrasse tellement la tête , qu'ils ont de la pane à paître , et qu'ils aiment mieux arracher 1rs boutons des arbres, qu'ils peuvent prendre avec moins de difficulté.

La couleur de leur poil est plus noire que celle du cerf, particulièrement quand ils sont jeunes , et pour lors ils sont presque noirs comme les rennes sauvages, qui sont toujours plus forts, plus grands et plus noirs que les domestiques.

Quoiqu'ils n'aient pas les jambes si menues que le cerf, ils ne laissent pas de le surpasser en légèreté. Leur pied est extrêmement fendu et presque rond ; mais ce qui est de remarquable dans cet animal, c'est que tous ses os, et particulièrement les articles des pieds , craquent comme si l'on remuoit des noix , et font un cliquetis si fort , qu'on entend ret animal presque d'aussi loin qu'on le voit. L'on remarque aussi dans les rennes, que, quoiqu'ils aient le pied fendu , ils ne ruminent point, et qu'ils n'ont point de fiel , mais une petite marque noire dans le foie , sans aucune amertume.

Au reste, quoique cette bête soit d'une nature sauvage, les Lapons ont si bien trouvé le moyen de la apprivoiser, et de les rendre domestiques , qu'il n'y a personne dans le pays qui n'en ait des troupeaux comme de moutons. On ne laisse pas d'en trouver dans les bois grande quantité de sauvages, et c'est à ceux-là que les Lapons font une chasse cruelle , tant pour avoir leur peau , qui est beaucoup phu estimée que celle des rennes domestiques , que pour la chah-, qui est beaucoup plus délicate. Il y a même de ees animaux qui sont à demi sauvages et domestiques, et les Lapons laissent aller dans les bois leurs- rennes femelles , dans le temps que ces animaux sont en chaleur ; et ceux qui proviennent de cette conjonction ont un nom particulier; et ils les appellent kaUaigiar, et ils deviennent beaucoup phu grands et plus forts que les autres, et plus propres pour le traîneau.

La Laponie ne nourrit point d'autres animaux domestiques que tes rennes; mais on trouve dans ces bétes seules autant de commodités qu'on en rencontre dans toutes celles que nous nourrissons. Ils se jettent rien de cet animal ; ils emploient le poil , h peau, la chair, les os, la moelle, le sang, et les serfs , et ils mettent tout en usage.

La peau leur sert pour se garantir des injures de l'air ; en hiver ils s'en servent avec le poil , et en été ils ont des peaux dont ils l'ont fait tomber. La chair decet animal est pleine de suc, grasse, et extrêmement nourrissante ; et les Lapons ne mangent point d'autre viande que de celle de renne. Les os leur «ut d'une utilité merveilleuse pour faire des arba'

lètes et des arcs, pour armer leurs flèches, pour faire des cuillères , et pour orner tous les ouvrages qu'ils veulent faire. La langue et la moelle des os est ce qu'ils ont de plus délicat parmi eux; et les amants portent de ces mets à leurs maîtresses, comme les plus exquis, qu'ils accompagnent ordinairement de chair d'ours et de castor. Ils boivent souvent le sang ; mais ils le conservent plus ordinairement dans la vessie de cet animal , qu'ils exposent au froid, et le laissent condenser et prendre un corps en cet état; et lorsqu'ils veulent faire du potage, ils en coupent ce qu'ils ont de besoin, et le * font bouillir avecdu poisson. Ils n'ont point d'autres fils que ceux qu'ils tirent des nerfs, qu'ils filent sur la joue de ces animaux. Ils se servent des plus fins pour faire leurs habits, et ils emploient les plus gros pour coudre ensemble les planches de leurs barques. Ces animaux ne fournissent pas seulement aux Lapons de quoi se vêtir et de quoi manger, ils leur donnent aussi de quoi boire. Le lait de renne est le seul breuvage qu'ils aient ; et parce qu'il est extrêmement gras et tout-à-fait épais, ils sont obligés d'y mêler presque la moitié d'eau. Ils ne tirent de ce lait que demi-setier par jour des meilleures rennes , qui ne donnent même du lait que lorsqu'elles ont un veau. Us en font des fromages très- nourrissants , et les pauvres gens, qui n'ont pas le moyen de tuer leurs rennes pour manger, ne se servent point d'autre nourriture. Ces fromages sont gras et d'une odeur assez forte, mais ils sont fades, comme étant faits et mangés sans sel.

La plus grande commodité qu'on retire des rennes , c'est pourfaire voyage et pour porter les fardeaux. Nous avions tant de fois entendu parler avec étonnement de lamanièredont les Lapons se servent de ces animaux pour marcher, que nous voulûmes dans le moment satisfaire notre curiosité , et voir ce que c'est qu'un renne attelé a un traîneau. Nous Ornes dans le moment venir une de ces machines , que les Lapons appellent pulaha. et que nous nommons traîneau, dontj'aifait la description ci -devant. Sous y fîmes attacher le renne sur le devant, delà distance que sont ordinairement les chevaux, à ce morceau de bohbdont j'ai parlé, qu'ils appellent jocolons. Il n'a pour collier qu'un morceau de peau où le poil est resté, d'où descend vers le poitrail un trait qui lui passe sous le ventre entre les jambes , et va. s'attacher à un trou qui est sur le devant du traîneau. Le Lapon n'a pour guide qu'une seule corde attachée à la racine du bois de l'animal, qu'il jette diversement sur le dos de la bête, tantôt d'un cflté et tantôt d'un autre, et loi fait connoitre le chemin en la tirant du côté qu'elle doit tourner.

Nous allâmes ce jour-là, pour la première fois ,

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dans ces traîneaux avec un plaisir incroyable; et c'est dans cette voiture que l'on fait en peu de temps un chemin considérable. On avance avec plus ou moins de diligence, suivant que le renne est plus ou moins vite et vigoureux. Les Lapons en nourrissent exprès de bâtards, qui sont produits d'un maie sauvage et d'une femelle domestique, comme je vous ai déjà dit; et ceux-là sont beaucoup plus viles que les autres, et plus propres pour le voyage. Zieglerus dit qu'un renne peut en un jour changer trois fois d'horizon , c'est-à-dire joindre trois fois le signe qu'on aura découvert te plus éloigné. Cet espace de chemin, quoique très-considérable et fort bien exprimé , ne donne pas bien à connoitre la diligence que peut faire un renne. Les Lapons la désignent mieux, en disant qu'on peut faire vingt milles de Suède , ou cinquante lieues , en ne comptant que deux lieues et demie de France pour un mille de Suède. Les milles de Suède sont de 6,600 toises, et les lieues de France de 2,600 toises ; cependant ordinairement le mille de Suède passe pour trois lieues de France. Cette supputation satisfait plus que l'autre. Hais comme on étend le jour autant qu'on veut, et que les Lapons ne distinguent point si c'est le jour naturel de vingt-quatre heures, ou la journée que fait un voyageur, il est plus à propos , pour donner à comprendre ce qu'un renne peut faire par heure, au moins autant que'je l'ai remarqué par la supputation qui précède, et par ma propre expérience , de dire qu'un bon renne entier, coi sont ceux qui se rencontrent dans la Laponie Kimi lapnareh. qui sont renommes pour les plus vîtes et les plus vigoureux, peut faire par heure, étant poussé, six lieues de France; encore faut-il pour cela que la neige soit fort unie et fort gelée : il est vrai qu'il ne peut pas résister long-temps à ce travail, et il faut qu'il se repose après sept ou huit heures de fatigue. Ceux qu'on veut ménager davantage ne feront pas tant de chemin , mais dureront aussi plus long-temps. Ils résisteront au travail pendant dotute ou treize heures, au bout desquelles il est nécessaire qu'ils se reposent un jour ou deux, si l'on ne veut pas qu'ils crèvent au traîneau.

Ce chemin, coton» vous voyez , monsieur, est très-considérable; ets'ily avoit des postes de rennes établies en France, il ne seroit pas bien difficile d'aller de Paris à Lyon en moins de vingt-six heures. La diligence seroit belle; mais quoiqu'il semble que cette manière de voyager soit fort commode, on en seroit beaucoup plus fatigué. Les sauts qu'il faut faire, les fossés qu'il faut franchir, les pierres sur lesquelles il faut passer, et le travail continuel néctjlsairepour s'empêcher déverser, et pour se relever quand on est tombé, feraient qu'où

aimerait beaucoup mieux aller plus d< essuyer moins de risques.

Quoique ces animaux se laissent assez facilement conduire, il s'en trouve néanmoins beaucoup de rétifs, et qui sont presque indomptables; en sorte que , lorsque vous les poussez trop vite , ou que vous voulez leur faire faire plus de chemin qu'ils ne veulent, ils ne manquent pas de se retourner; et , se dressant sur leurs pieds de derrière, ils viennent fondre avec une telle furie sur celui qui est dans le traîneau, qui ne peut ni se défendre ni sortir, à cause des liens qui l'embarrassent, qu'ils lui cassent souvent la tête, et le tuent quelquefois avec leurs pieds de devant, desquels ils sont si forts , qu'ils n'ont point d'autres armes pour se défendre contre les loups. Les Lapons, pour se parer des insultes de ces animaux, n'ont point d'autre remède que de se tourner contre terre , et de se couvrir de leur traîneau .jusqu'à ce que leur colère soit un peu apaisée.

Ils ont encore une autre sorte de traîneau , beaucoup plus grand, et fait d'une autre manière , qu'ils appellent rardaJtrri*. Ils s'en servent pour aller quérir leur bois, et pour transporter leurs biens, lorsqu'ils changent d'habitation.

Voilà, monsieur, la manière dont les Lapons voyagent l'hiver, lorsque la neige couvre entièrement toute la terre, et que le froid a fait une croûte glissante par-dessus. L'été, il faut qu'ils aillent à pied , car les rennes ne sont pas assez forts pour lesporter, et ils ne les attellent point à des chariots, dont l'usage leur est tont-à-fait inconnu, à cause de l'apreté des chemins : ils ne laissent pas de porter des fardeaux; et les Lapons prennent une forte écorce de bouleau, qu'ils courbent en forme d'arc, et mettent sur la largeur ce qu'ils ont à porter, qui n'excède pas de chaque coté le poids de quarante livres. C'est de cette manière qu'ils portent pendant l'été leurs enfants baptiser, et qu'ils suivent derrière.

La nourriture la plus ordinaire des rennes est une petite mousse blanche extrêmement fine , qui croit en abondance par toute la Laponie ; et lorsque la terre est toute couverte de neige , la nature donne à ces animaux un instinct pour connottre sous la neige l'endroit où elle peut être, et aussitôt ils la découvrent en faisant un grand trou dans la neige avec les pieds de devant, et ils font cela d'une vitesse incroyable : mais quand le froid a si fort endurci la neige, qu'elle est aussi dure que la glace même , les rennes mangent pour lors une certaine mousse faite comme une toile d'araignée, qui pend des pins, et que les Lapons appellent hwt.

Je pense déjà avoir dit que les rennes n'ont de

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bit que lorsqu'elles' ont un veau, qui tettet pendant trois mois; et sitôt que le veau est mort, elles n'ont plus de lait. Us leur mettent des cocons de pin, lorsqu'ils veulent qu'ils mangent; et quand ils Kttent et qu'ils piquent leur mère , elle leur donne des coups de cornes.

L'on dit de ces animaux qu'on leur parle à l'oreille, si l'on veut qu'ils aillent d'un coté ou d'un antre; cela est entièrement faux : ils vont presque toujours avec un conducteur qui en conduit six après lui; et s'il arrive que quelqu'un veuille faire ravage en quelque endroit , s'il peut trouver un renne de renvoi qui soit du pays où il veut aller, il n'aura besoin d'aucun guide, et le renne le mènera à l'endroit où it veut aller, quoiqu'il n'y ait aucun chemin tracé, et que la distance soit de plus de quarante lieues.

Le samedi, nous nous mîmes en chemin pour aller a pied au logis du prêtre , qui étoit éloigné de cinq milles , pour prendre ensuite notre chemin au nord-ouest , et aller à Toniotresch , où nous devions trouver les Lapons que nous cherchions. Nous ne fûmes pas plus tôt hors de Svwpavara , que nous trouvâmes de quoi souper : nous tuâmes trois ou quatre oiseaux qu'on appelle en ce pays fcelripa ou citant ne montagne, et que les Grecs appeloient latspo* ou pied-velu. 11 est de la grosseur d'une punie, et, pendant l'été, a le plumage du faisan, nais tirant plus sur le brun , et est distingué en certains endroits de marques blanchâtres. L'hiver il est tout blanc. Le maie imite , en volant , le bruit d'un homme qui rirait de toute sa force. D se repose rarement sur les arbres. Au reste, je ne sais point de gibier dont le goût soit si agréable. Il a ensemble , et la délicatesse du faisan , et la finesse de la perdrix : on en trouve en quantité sur les montagnes de ce pays.

A deux milles de Swapatartt nous rencontrâmes u barque des Lapons à qui nous avions parlé le jour précédent, et qui dévoient nous conduire à ToraofrescA. Us avoient péché toute ta nuit, et nous apportèrent des truites saumonées fort excellentes, qu'ils appellent en ce pays ttrlax. Delà, continuant notre chemin par eau, nous vînmes camper sur une petite hauteur. Nous passâmes la nuit au milieu des bois, dont nous nous trouvâmes bien ; car le froid fut extrêmement violent , et nous fumes obligés de faire un si beau feu pour nous garantir des bétes , et particulièrement des ours , que ce jour-là nous mimes le feu à la forêt . on oublia de l'éteindre en partant , et il prit avec tant dé .violence, excité par une horrible tempête qui s'éleva, que, revenant quinze jours après, nous le trouvâmes encore allumé en certains endroits de la

forêt, où il avoit brûlé avec bien du succès; mais cela ne faisoit mal à personne, et les incendiaires ne sont point punis en ce pays.

Nous ne fîmes qu'un demi-mille le dimanche , à cause des torrents et d'un vent impétueux qui nous terrassoit à tous moments; et, pendant le temps que nous fûmes à faire ce chemin à pied, nous n'avancions pas quatre pas sans voir ou sans entendre tomber des pins d'une grosseur extrême , qui causoient, en tombant, un bruit épouvantable qui retentissoit par toute la forêt. Cette tempête, qui dura tout le jour et la nuit, nous obligea de rester, et de passer cette nuit, comme nous avions fait la précédente, avec d'aussi grands feux , mais plus de précaution , pour ne pas porter l'incendie partout où nous passions; ce qui faisoit dire à nos bateliers qu'il ne faudrait que quatre François pour brûler en huit jours tout le pays.

Le lendemain lundi , las d'être exposés à la bise sans avancer, nous ne laissâmes pas , malgré la tempête qui durait encore, de nous mettre en chemin sur un lac qui paroissoit une mer agitée, tant lés vagues étoient hautes; et, après quatre ou cinq heures de travail pour faire trois quarts de mille , nous arrivâmes a l'église des Lapons, où demeurait le prêtre.

Cette église s'appelle CrmcosoVs , et c'est le lieu où se tient la foire des Lapons pendant l'hiver, où ils viennent troquer les peaux de rennes, d'hermines , de martres et de petits-gris , contre de l'eaude-vie, du tabac, du calmar, qui est une espèce de gros drap dont ils se couvrent, et duquel ils entourent leurs cabanes. Les marchands de Tarno et du pays voisin ne manquent pas de s'y trouver pendant ce temps, qui dure depuis la Conversion de saint Paul , en janvier, jusqu'au deuxième de février. Le bailli des Lapons , suivi du juge, s'y rendent en personne , l'un pour recevoir les tributs qu'ils donnent au roi de Suède , et l'autre pour terminer les différends qui pourraient être parmi eux, et punir les coupables et les fripons , quoiqu'il s'en rencontre rarement; car ils vivent entre eux dans une grande confiance, sans qu'on ait entendu jamais parler de voleurs , qui auraient pourtant de quoi faire facilement leurs affaires, les cabanes pleines de plusieurs choses restant toutes ouvertes, lorsqu'ils vont l'été en Norvège, où ils demeurent trois ou quatre mois. Ils laissent au milieu des bols, sur le sommet d'un arbre qu'ils ont coupé , toutes les munitions nécessaires; et on entend rarement parler qu'ils aient été volés. Le pasteur, comme . vous pouvez croire, monsieur, ne s'éloigne pas dans ce temps; et c'est pour lors qu'il reçoit les dîmes de peaux de rennes , de fromage , de gants , de

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souliers, et autres choses, suivant le pouvoir de ceux qui lui font des présents.

Les Lapons les plus chrétiens ne se contentent pas de donner à leurs pasteurs , ils font aussi des offrandes à l'église. Nous avons tu quantité de peaux de petits-gris qui pendoient devant l'autel; et quand ils veulent' détourner quelque maladie qui afflige leurs troupeaux , ou demander à Dieu leur prospéritéf ils portent des peaux de rennes à l'église, et les étendent sur le chemin qui conduit à l'autel , par où il faut nécessairement que le prêtre passe; et ils croient ainsi s'attirer la bénédiction du Ciel. Les prêtres ont beaucoup d'affaires pendant ce temps ; car, comme la plupart ne viennent que cette fois à l'église pendant toute l'année, il faut faire pendant huit ou quinze jours tout ce qu'on feroit ailleurs en une année. C'est dans ce temps que la plus grande partie fait baptiser les enfants, qu'ils enterrent les corps de ceux qui sont morts pendant l'été; car lorsqu'il meurt quelqu'un dans le temps qu'ils sont vers la mer Occidentale, ou dans quelque autre endroit delà Laponie, comme ils ne sauroient apporter les corps, à cause de la difficulté des chemins, et qu'ils n 'ou t point de commodité pour les transporter, ils les enterrent sur le lieu où ils sont morts, dans quelque caverne ou sous quelques pierres, pour les déterrer l'hiver, lorsque la neige leur donne la commodité de les porter à l'église. D'autres, pour éviter que les corps ne se corrompent, les mettent dans le fond de l'eau , dans leur cercueil, qui est , comme j'ai dît, d'un arbre creux ou de leur traîneau , et Se les tirent point que pour les porter au cimetière. Ils font aussi leurs mariages pendant ta foire : comme tous leurs amis sont présents à cette action, ils la diffèrent ordinairement jusqu'à ce temps, pour la rendre plus solennelle, et se divertir davantage.

Les marchandises que les Lapons apportent à ces foires sont des rennes et des peaux de ces animaux : ils y débitent aussi des peaux de renards , noires , rouges , et blanches ; de loutres , gulonum, de martres, de castors, d'hermines, de loups.de petits-gris , et d'ours ; des habits de Lapons, des bottes, des gants, et des souliers ; de toutes sortes de poissons secs , et des fromages de renne.

lis changent cela contre de l'eau-de-vie, de gros draps, de l'argent, du cuivre, du fer, du soufre, des aiguilles , des couteaux , et des peaux de bœufs , qui leur sont apportées par les Moscovites. Leurs marchandises ont toujours le même prix : un renne ordinaire se donne pour la valeur de deux écus; quatre peaux vont pour un renne ; un limbtr de petits-gris, composé de quarante peaux , est estimé la valeur d'un écu ; une peau de martre autant

celle d'ours se donne pour autant ; et trois peaux blanches de renard ne coûtent pas davantage. L<e prix des marchandises est limité de même : une demi-aune de drap est estimée un écu ; une pinte d'eau-de-vie autant; une livre de tabac vaut le même prix ; et quand on veut acheter des choses qui coûtent moins, le marché se fait avec une, deux ou trois peaux de petit gris, suivant que la chose est estimée.

Tous ces marchés ne se font plus avec la même franchise qu'ils se faisoient autrefois ; et comme les Lapons , qui agissoient avec fidélité , se sont tus trompés , la crainte qu'ils ont de l'être encore les met sur leurs gardes à tel point, qu'ils se trompent plutôt eux-mêmes que d'être trompes.

Il n'y a rien qui fasse mieux voir le peu de christianisme qu'ont la plupart des Lapons, que la répugnance qu'ils ont d'aller à l'église pour entendre le prêtre, et pour assister à l'office. Il faut que le bailli ait soin de les y faire aller par force , en envoyant des gens dans leurs cabanes pour voir s'ils y sont. Il y en a qui , pour s'exempter d'y aller, lui donnent de l'argent; quelques-uns croient pouvoir se dispenser d'assister à la prédication, en disant qu'ils y étoient l'année passée ; et d'autres s'imaginent avoir une excuse légitime de s'absenter , en disant qu'ils sont d'une autre église à laquelle ils ont été. Cela fait voir clairement qu'ils ne sont chrétiens que par force, et qu'ils n'en donnent des marques que lorsqu'on les contraint de le faire.

Nous fûmes occupés le reste de ce jour, et toute la matinée du mardi , à graver sur une pierre des monuments étemels , qui dévoient faire connottre a la postérité que trois François n'avoient cessé de voyager qu'où la terre leur avoit manqué , et que , malgré les malheurs qu'ils avoient essuyés, et qui auraient rebuté beaucoup d'autres qu'eux , ils étoient venus planter leur colonne au bout du monde , et que la matière avoit plutôt manqué a leurs travaux que le courage à les souffrir. L'inscription étoit telle :

Saura DM garait i Tjdlt nos AMc» [ r.angem Hiorimoi. Kuroparoque ocnlli liulravimui omnem : Cultnu cl varlia icti torique mirlque , Hic tandem ttetlmiu , notfc obi tlefuit orbu.

Di FEicucn. m Couum, BUKllD.

Nous gravâmes ces vers sur la pierre et sur le bois ; et quoique le lieu où nous étions ne fût pas le véritable endroit pour les mettre, nous y laissâmes pourtant ceux que nous avions gravés sur le bois , qui furent mis dans l'église au-dessus de l'autel.

Nous portâmes les autres avec nous pour les

VOYAGE DE LAPONIE

mettre sa bout du lac de Tornêtreseh , d'où l'on toit la mer Glaciale, et où finit l'uni vers.

Lorsque les Lapons qui dévoient nous conduire et nous montrer le chemin furent arrivés de chez en ,00 ils étoient ailes pour prendre quelques proies provisions ; consistant en sept ou nuit fromages de renne et quelques poissons secs , nous partîmes de chez les prêtres sur les cinq heures du soir , et vînmes nous reposer à un torrent impétueux qu'ils appellent Vaccho, où nous arrivâmes à une heure après minuit. Nous eûmes le plaisir, tout le long du chemin, devoir le coucher et l'aurore du soleil en même temps. Lesoleil.se coucha te jour-là à onze heures, et fie leva à deux , sans qu'on cessât de voir aussi clair qu'en plein midi. Hais lorsque les jours sont les plus longs , c'està-dire trois semaines devant la Saint-Jean, et trois semailles après , on le voit continuellement pendant tout ce temps, sans qu'an plus bas de sa course il touche la pointe des plus hautes montagnes. On «t aussi, pendant les plus courts jours de l'hiver, deux mois entiers sans le voir , et l'on monte à la Chandeleur sur le sommet des montagnes pour le regarder poindre pendant un moment. La. nuit n'est pourtant pas continuelle; et sur le midi il paraît un petit crépuscule qui dure environ deux heures. Les Lapons, aidés de cette lumière et de la réverbération de la neige , dont la terre est toute rouverte, prennent ce temps pour aller à la chasse «ala pèche, qu'ils ne finissent point, quoique les rivières et les lacs soient gelés partout , et en quelques endroits de la hauteur d'une pique : mais ih font des trous dans la glace, d'espace en espace, et poussent, par le moyen d'une perche qui va dessous cette glace, leurs filets de trou en trou, et les retirent de même. Hais ce qu'il y a de plus surprenant , c'est que bien souvent ils rapportent dans ses filets des hirondelles qui se tiennent avec leurs pattes à quelque petit morceau de bois. Elles sont comme mortes lorsqu'on les tire de l'eau, et n'ont aucun signe de vie; mais lorsqu'on les approche du feu , et qu'elles commencent a sentir la chaleur, eues remuent un peu , puis secouent leurs ailes, et rommerreent à voler comme elles font en été. Cette particularité m'a été confirmée par tous ceux à qui je l'ai demandée.

Nous nous mîmes le mercredi matin en chemin, et après avoir passé de l'autre coté du torrent, nous Omes une 'petite lieue à pied, nous rencontrâmes dans notre chemin la cabane d'un Lapon, faite de feuilles et de gazon : toutes ses hardes étoient derrière sa cabane sur des planches, qui consistoient en quelques peaux devenues, quelques outils pour travailler, et plusieurs filets qui pendoient sur une

perche. Après avoir tout examiné, nous poursuivîmes notre route à l'ouest dans les bois, sans suivre aucun chemin, nous trouvâmes dans le milieu un magasin de Lapon, construit sur quatre arbres qui faisaient un espace carré. Tout cet édifice, couvert de quelques planches, étoit appuyé sur ces quatre morceaux de bois, qui sont ordinairement de sapin, dont les Lapons ê-teut l'écorcc , afin que particulièrement les loups et les ours ne puissent monter sur ces arbres, qu'ils frottent de graisse et d'huile de poisson. C'est dans ce magasin que les Lapons ont toutes leurs richesses, qui consistent en poisson sec ou chair de rennes. Ces garde-mangers sont au milieu des bois, à deux ou trois lieues de l'endroit où le Lapon a son habitation : le même en aura quelquefois deux ou trois en différents endroits. C'est pourquoi , comme ils sont exposés, continuellement à la fureur des bêtes, ils emploient toute leur adresse pour rendre leurs efforts vains; mais il arrive bien souvent, quoi qu'ils puissent faire , que les our «"détruisent tout le travail d'un Lapon, et mangent en un jour tout ce qu'il aura amassé pendant une année entière, ainsi qu'il arriva à un certain que nous trouvâmes sur le lac de Tornotresch, et que nous rencontrâmes à notre retour, fort désolé de ce que les ours avoient détruit son magasin, et dévoré tout ce qui étoit dedans.

Ils ont encore une autre sorte de réservoir , qu'ils appellent natta, qui est pourtant comme les autres au milieu des bois, mais qui n'est que sur un seul pivot. Us coupent un arbre de la hauteur de six ou sept pieds, et mettent sur le tronc deux morceaux de bois en croix, sur lesquels ils établissent ce petit édifice, qui fait le même effet que le colombier, et qu'ils couvrent de planches. Ils n'ont d'autre échelle pour monter à ce réservoir qu'un tronc d'arbre dans lequel ils creusent comme des espèces de degrés.

Après avoir encore marché environ une demiheure , nous arrivâmes sur le bord du lac , où nous trouvâmes un petit Lapon extrêmement vieux , avec son fils , qui alloit à la pêche, nous l'interrogeâmes sur quantité de choses, et particulièrement sur son âge, qu'il ne savoit pas; ignorance ordinaire aux Lapons, qui presque tous n'ont pas même le souvenir de l'année dans laquelle ils vivent , et qui ne connoissent les temps que par la succession je l'hiver à l'été, nous lui donnâmes du tabac et de l'eau -de-vie ; et il . nous dit que , nous ayant aperçus de sa cabane , il s'étoit sauvé dans le bois, d'où il pouvoit pourtant nous voir ; et qu'ayant reconnu que nous ne lui avions fait aucun dommage , et que nous n'avions emporté aucune chose , il s'étoit hasardé a sortir de son fort pour vaquer à son

travail. Le bon traitement que nous fîmes à ce pauvre hommeen tabac et en eau-de-vie, qui est le plus grand régal qu'on puisse faire aux Lapons, fit qu'il qous promit de nous mener chez lui à notre retour, et qu'il nous ferait voir ses rennes au nombre de soixante-dix ou quatre-vingts, et tout son petit ménage.

Nous passâmes outre, et allâmes passer la nuit dans la cabane d'un Lapon qui étoit à l'endroit où le lac commence à former le fleuve. Il y a longtemps, monsieur, que je vous parle des maisons des Lapons, sans vous en avoir fait la description; il faut contenter votre curiosité.

Les Lapons n'ont aucune demeure nie, mais ils vont d'un lieu à un autre , emportant avec eux tout ce qu'ils ont. Ce changement de place se fait, .ou pour la commodité delà pêche, dont ils vivent , ou pour la nourriture de leurs rennes, qu'ils cherchent ailleurs lorsqu'elle est consommée dans l'endroit où ils viraient. Ils se mettent ordinairement pendant l'été sur le bord des lacs , à l'endroit où sont les torrents, et l'hiver ils s'enfoncent davantage dans les bois, aux endroits où ils croient trouver de quoi chasser. Ils n'ont pas de peine à déménager promptement : ci un quart d'heure ils ont pliétoute leur maison, et chargent tous leurs ustensilessurdes rennes, qui leur sont d'un merveilleux secours ; ils en ont en cette occasion cinq ou six sur lesquels ils mettent dessus tout leur bagage , eomme nous faisons sur nos chevaux , et les enfant,s qui ne sauraient marcher.

Ces rennes- vont les. uns après les autres; le second est attaché d'une longue courroie au col du premier , et le troisième est lié au second , ainsi du reste. Le père de famille marche derrière ces rennes , et précède tout le reste de son troupeau , qui le suit, comme on voit les moutons suivre le berger. Quand on est arrivé en un lieu propre pour demeurer, l'on décharge les betes, et l'on commence à bâtir la maison. Ils élèvent quatre perches qui font le soutien de tout leur bâtiment. Ces bâtons sont pereés à l'extrémité d'en haut, et joints ensemble d'un antre sur lequel sont appuyées quantité d'autres perches qui forment tout l'édifice , et font le même effet que ferait une cloche. Toutes ces perches servent à soutenir Dne grosse toile qu'ils appellent wtidman qui fait ensemble-, et les murailles, et le fort de la maison. Les plus riches emploient une double couverture pour se mieux garantir des pluies et des vents', et les pauvres se servent de gazon. Le feu est au milieu de la cabane, et la fumée sort par un trou qu'ils laissent pour cela au sommet. Ce feu est continuellement allumé pendant l'hiver et pendant l'été : ce

qui fait que la plupart des Lapons perdent la vue lorsqu'ils arrivent sur l'âge. La crémaillère pend du haut du toit sur le feu ; quelques-unes sont faites de fer-, mais la plupart sont d'une branche de bouleau, au bout de laquelle il y a un crochet. On voit toujours un chaudron qui pend sur le feu , et particulièrement l'hiver lorsqu'ils font fondre la neige; et lorsque quelqu'un veut boire, il prend de la neige dans une grande cuillère, et l'arrose de cette eau bouillante, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement fondue. Le plancher de leur cabane est fait de branches de bouleau ou de pin, qu'ils jettent en confusion pour leur servir de lit. Voilà, monsieur, quelles sont les habitations des Lapons. Là sont les vieux comme les jeunes, les hommes et les femmes , les pères et les enfants. Ils couchent tous ensemble sur dés peaux de rennes, tout nus, ce qui occasione bien souvent des désordres fort dangereux. La porte de la cabane est extrêmement étroite, et si basse qu'il y faut entrer à genoux; ils la tournentordinairementaumidi, afin d'être moins exposés au vent du nord.

Il y a encore une autre sorte de cabane qui est fixe, et qu'ils font de figure hexagone, avec des pins qu'ils emboîtent les uns sur les autres, et dont les fentes ' sont bouchées de mousse. Celles-là appartiennent aux plus riches, qui ne laissent pas de changer de demeure comme les autres , mais qui reviennent toujours an bout de quelque temps au même endroit * qui est ordinairement sur le bord des cataractes , qui apportent une grande commodité pour la pèche.

Ce fut dans une de ces cabanes que nous passâmes la nuit. Elle n'étoit couverte que de branches entrelacées qui soutenoient de la mousse. Nous y rencontrâmes deux Lapons que nous saluâmes en leur donnant la main, et leur disant pourlst, qui est la salutation laponne , qui veut dire bieiiveau. Ces pauvres gens nous saluèrent de même, et nous rendirent le salut par le mot depouruK ont, soyez bien venu aussi. Ils accompagnèrent ces mots de leur révérence ordinaire, qu'ils font à la mode des Moscovites, en fléchissant les deux genoux. Nous ne manquâmes pas, pour faire connoissauce, deieur donner dej'eau-de-vie, et de cinq ou six sortes ; de manière qu'en ayant trop pris pour leur tête, et la cervelle commençant à leur tourner, un d'eux voulut faire le sorcier, et prit son tambour. Comme cet article est le point de leur superstition

< Du» U première éliUon de ca Vojagw.qul es CI duu celle Je I7S0 . on lit : Bt «M la mm «M

de lui». Dans toutes Iwédilluiufiitei depuis, on Ht (roui au.iieuileteiiff.1. En supposant une faute dam ta première édition, j'ai cru devoir préférer le mot feaUt lu mol Irom.

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le plus essentiel , vous voulez bien , monsieur, que je tous parle de leur religion.

Tout le monde sait que les peuples les plus voisins du septentrion ont toujours été adonnés à l'idolatrie et à ta magie. Les Finlandais y ont excellé par-dessus tous les autres, et on les diroit aussi lavants dans cet art diabolique , que s'ils avoicnt en pour maître Zoroastre ou Circé. Les anciens les nnnoissoient pour tels; et un auteur danois ' , en parlant des Finlandois, desquels les Lapons sont sortis, disoit: ï'tuie Riamenses. arma arttinuper- «»io>i(M, conniaibus in iitmtof solvtre calvm, lattBupu aarU fatum triai moriw» atpergtae eon- (itdtrwt. - Les Bianniens, employant leur art au

■ défaut des armes, changent les temps sereins en

■ des tempêtes cruelles, et remplissent le ciel de

< nuages par leurs enchantements. ■ Cela fait connoltre que les Bianniens, qui sont les Finlandois d'à présent, étoient aussi méchants soldats qu'ils étoient grands magiciens. Il en parle encore en un autre endroit eu ces termes : Sunt Finnt ttltimi sep totriwtisjwpuli; vix qviaem kabitabilem vrbti terrainm partent cultwrd comptent, aetr ïisdemtelort*iatusus.no*t alia gens promptiore jacvlandi peritid frvitvr; granttibus et lotis sagittit (timicant, wcBUtotioaum studiis incumtmnt, etc. " Les Fin-

• landois sont, dit-il, les derniers peuples qui habi-

■ tent vers le septentrion ; ils vivent dans la par-

• ne du monde la moins habitable, et se servent

• si bien de traits, qu'il n'y a point de nation plus

• adroite à tirer de l'arc ; ils combattent avec des > (lèches fort longues et fort larges, et s'étudient

< aux enchantements. > Si les Fjnlandois étoient autrefois si adonnés à la magie, les Lapons, qui en descendent, ne le sont pas moins aujourd'hui : ils ne sont chrétiens que par politique et par force. I,' idolâtrie, qui est beaucoup plus palpable, et qui frappe plus les sens que le culte du vrai Dieu , ne aurait être arrachée de leur cœur. Les erreurs des Lapons se peuvent réduire a deux chefs : on peut rapporter au premier tout ce qu'ils ont de superstrucox et de païen ; et au second, leurs enchantements f i leur magie. Leur première superstition est d'ob- Mrver ordinairement les jours malheureux , pendant lesquels ils ne veulent point aller chasser , et croient que leurs arcs se rompraient ces jours-là, qui ■ont les jours de Sainte-Catherine, Saint-Marc , et autres. Ils ont de la peine à se mettre en chemin le jour de Noël , qu'ils croient malheureux. La cause de «île superstition vient de ce qu'ils ont mal entendu ce qui se passa ce jour-là, quand les anges des-

' Dm rédHJoa de (BSt et dans Cdk de 1760 , an Ut i El Ti-

cendirent du ciel et épouvantèrent les pasteurs; et ilscroient que des esprits malins se promènent ce jour-là dans les airs, qui pourroient leur nuire. Ils sont encore assez superstitieux de croire qu'il reste quelque chose après la mort , appelé mânes , qu'ils appréhendent fort; et lorsque quelqu'un meurt en dispute avec quelque autre, il faut qu'un tiers se transporte au lieu de la sépulture , et qu'il fasse l'accord de pacification entre celui qui est vivant et celui qui est mort. Cest là proprement l'erreur des anciens païens , qui appeloient mânes quasi gui moneanlpost oMftim. Tout cela n'est que superstition; mais vous allez voir ce qu'ils ont d'impie , de païen , de magique.

Premièrement, ils mêlent indifféremment Jésus- Christ avec leurs faux dieux , et ils font un tout de Dieu et du diable , qu'ils croient pouvoir adorer suivant leur fantaisie. Ce mélange se remarque particulièrement sur leurs tambours , où ils mettent Storiwtchar avec sa famille au-dessus de Jésus-Christ et de ses apôtres. Ils ont trois dieux principaux: le premier s'appelle ï'Aor Ou dieu d» tonnerre: le second, Siorimehar, et le troisième, Parjutte. qui veut dire le soleil.

Ces trois dieux sont adorés des Lapons de Lvla et de Pitha seulement; car ceux de Kimiet et de Tomo, parmi lesquels j'ai vécu, n'enconnoissent qu'un, qu'ils appellent Seytà, et qui est le même chez eux que5torH«char chez les antres. Ces dieux sont faits d'une pierre longue, sans autre figure que celle que la nature lui a donnée , et telles qu'ils les trouvent sur les bords des lacs : en sorte que tonte pierre faite d'une manière particulière, raboteuse , pleine de trous et de concavités , est pour eux un dieu ; et plus elle est extraordinaire, plus ils ont de vénération pour elle.

Thor est le premier des dieux; et c'est celui qu'ils croient maître du tonnerre, et qu'ils arment d'un marteau. Sfortuncftor est le second, qui est le vicaire do premier; comme qui diroit, Taorjwtcftar . lieutenant de Thor. Il préside à tous les animaux, aux oiseaux comme aux poissons; et comme c'est celui dont ils ont le plus besoin , c'est à lui aussi à qui ils font plus de sacrifices pour se le rendre favorable. Ils le mettent ordinairement sur le bord des lacs et dans les forêts, où il étend sa juridiction et fait voir son pouvoir. Le troisième dieu , qu'ils ont de commun avec quelques autres païens, est le soleil , pour lequel ils ont une grande vénération, à cause des grandes commodités qu'ils en reçoivent. C'est celui de tous les trqis qu'ils ont, cerne semble, le plus de sujet d'adorer. Premièrement il chasse, à son approche, le froid qui les a tourmentés pendant plus de neuf mois ; il décott-

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vre la terre et donne la pourriture à leurs rennes ; il ramène un jour qui dure quelques mois , et dissipe les ténèbres dans lesquelles ils ont été ensevelis fort long-temps : ce qui fait qu'en son absence ils ont un grand respect pour le feu , qu'ils prennent pour une vive représentation du soleil, et qui fait en terre ce que l'autre fait dans les cieux.

Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers , les Lapons ne laissent pas d'avoir des endroits généraux où ils en ont de communs. Je vous parlerai dans la suite, d'un de ces lieux où j'ai été ' moi-même voir leurs autels ; et c'est la qu 'il a font ordinairement les sacrifices dans lamanière suivante.

Lorsque les Lapons ont connu, par l'exploration du tambour, que leur dieu est altéré de sang, et qu'il demande une offrande , ils conduisent la victime , qui est un renne mâle, à l'endroit où est l'autel du dieu à qui ils veulent sacrifier, et ne permettent à aucune femme ou fille d'approcher de ce lieu , a qui il est aussi défendu de sacrifier : ils tuent la victime au pied de l'autel , en lui perçant le cœur d'un coup de couteau qu'ils lui enfoncent dans le côté; puis, approchant de l'autel avec respect , ils prennent de la graisse de l'animal , et du sang le plus proche du cœur, dont ils frottent leur dieu avec révérence, en lui faisant des croix avec le même sang. On met derrière l'idole la corne des pieds, les os et les cornes; on pend d'un côté un fil rouge crnéd'étaiti, et de l'autre les parties avec lesquelles l'animal augmente son espèce. Le sacrificateur emporte chez lui tout ce qui peut être mangé , et laisse seulement les cornes à son dieu. Hais quand il arrive que l'autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le sommet des montagnes inaccessibles où ils croient qu'il demeure, alors, comme ils ne peuvent le trotter du sang de la victime, ils prennent une petite pierre qu'ils trempent dedans, et la jettent au lieu où ils ne sauraient aller.

Us n'offrent pas seulement des sacrifices aux dieux ; ils en font aussi aux mânes de leurs parents ou de leurs amis , pour les empêcher de leur faire du mal. La différence qu'ils apportent dans le sacrifice des mânes est que le fil, qui est rouge à l'autre, est noir à celui-ci, et qu'ils enterrent les restes deB bêtes, comme sont les os et le bois, et ne les laissent pas découverts comme ils font sur les autels.

Voila, monsieur, ce qu'ils ont de semblable avec les païens : voyons présentement ce qu'ils ont de particulier dans leur art magique. Quoi que les rois de Suède aient pu faire par leurs édits menaçants, et par le châtiment de quelques1 sorciers , ils n'ont pu abolir entièrement le commerce que les Lapons ont avec le diable; ils ont fait seulement que le nombre en est plus petit, et que ceux qui

le font encore n'osent le professer ouvertement.

Entre plusieurs enchantements dont ils sont capables, l'on dit qu'ils peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course, et que le seul remède pour empêcher la force de ce charme est de répandre des purgations de femme , dont l'odeur est insupportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir de nuages; et ce qu'ils font le plus facilement, c'est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin ; et ils ont pour cela un mouchoir qu'ils nouent en trois endroits différents, et qu'ils donnent à celui qui en a besoin. S'il dénoue le premier , il excite un vent donx et supportable; s'il a besoin d'un plus fort, il dénoue le second; et s'il vient à ouvrir le troisième, il excitera pour lors une tempête épouvantable. L'on dit que cette manière de vendre le vent est fort ordinaire dans ce pays , et que les moindres petits sorciers ont ce pouvoir , pourvu que le vent dont ils ont besoin commence un peu à souffler, et qu'il faille seulement l'exciter. Comme je n'ai rien vu de tout ce dont je parle , je n'en dirai rien : mais pour ce qui estdu tambour, je vous en puis dire quelque chose de plus certain.

Cet instrument, avec lequel ils font tous leurs charmes, et qu'ils appellent kanntu, est fait du tronc d'un pin et d'un bouleau qui croît en un certain endroit, et dont les veines doivent aller de l'orient au couchant. Ce kaanui n'est fait que d'un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur , en ovale, et dont le dessous est convexe, dans lequel ils Font deux trous assez longs pour passer le doigt, et pour pouvoir If tenir plus ferme. Le dessus est couvert d'une peau de renne , sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont l'on voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d'os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes. Us font premièrement , vers le milieu du tambour , une ligne qui va transversalement , au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu'ils ont en plus grande vénération, comme Tflor avec ses valets , et Seyta; et ils en tirent une autre un peu plus bas comme' l'autre , mais qui ne s'étend que jusqu'à la moitié du tambour : là l'on voit l'image de Jésus-Christ avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont représentés la lune , les étoiles et les oiseaux; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes lignes, sous lequel ils mettent les animaux , les ours , les serpents. Ils y représentent aussi quelquefois des lacs et des fleuves. Voilà , monsieur, quelle est la figure d'un tambour ; mais ils ne mettent pas sur tous la même chose , car tl y en a où sont peints des troupeaux de rennes, pour savoir où ils les doivent trouver.

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quand il y ai a quelqu'un de perdu. Il y a des figures qui font eonnottre le lieu où ils doivent aller pour la pèche , d'autres pour la chasse , quelquesunes pour savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou non; ainsi de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.

Il faut deux choses pour se servir du tambour : l'indice, qui doit marquer la chose qu'ils désirait; et le marteau pour frapper dessus le tambour , et pour mouvoir cet indice jusqu'à ce qu'il se soit arrêté fixe sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d'un morceau de cuivre fait en forme de bosselles qu'on met au mors des chevaux , d'où pendent plusieurs autres petits anneaux de même ■létal. Le marteau est fait d'un seul os de renne , et représente la figure d'un grand T. 11 y en a qui sont bits d'une antre forme; mais ce sont là les manières les plus ordinaires. Ils ont cet instrument es telle vénération , qu'ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou quelque autre chose; et ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte ordinaire par où les femmes passent; mais ils le prennent ou par-dessus le drap qui egloure leur cabane , ou par le trou qui donne pasnge à la fumée. Ils se servent ordinairement du tambour pour trois choses principales, pour la ebasseet la pèche, pour les sacrifices, et pour savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés; et lorsqu'ils veulent eonnottre quelque chose de cet article , ils ont soin premièrement de bander la peau du tambour en l'approchant du feu ; puis un Lapon se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents, il commence à frapper en rond sur son tambour; et redoublant les coups avec les paroles qu'il prononce comme un possédé , son visage délient bleu, son crin se hérisse, et il tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu'il est possédé du diable, et qu'il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse ton uoitre qu'il a été au lieu où on l'a envoyé; puis, retenant .à lui-même, il dit ce que le diable lui a révélé , et montre la marque qui lui a été apportée.

Le second usage, qui est moins considérable , et qui n'est pas aussi violent , est pour eonnottre le ««ces des maladies, qu'ils apprennent par la fixation de l'indice sur les figures heureuses ou malheureuses.

Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel coté ils doivent tourner pour avoir une bonne chasse; et lorsque l'indice, agité plu? sieurs fois, s'arrête à l'orient ou à l'occident, au midi ou au septentrion , ils infèrent de là qu'en suivant le coté qui leur est marqué, ils ne seront pas

Ils ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se servent du tambour, et connoissent si leurs dieux veulent des sacrifices, et de quelle nature ils les veulent. Si l'indice s'arrête sur la figure qui représente Thor ou Seyta , ils offrent à celui-là, et connoissent de même quelle victime lui plaît davantage.

Voilà, monsieur , de quel usage est ce tambour lapon si merveilleux, et dont nous ne connaissons pas l'usage en France. Pour moi, qui crois difficilement aux sorciers , et qui n'ai rien vu de ce que je vous écris , je démentirois volontiers l'opinion générale de tout le monde , et de tant d'habiles gens qui m'ont assuré que rien n'étoit plus vrai, ■ que les Lapons pou voient connoïtre les choses éloignées. Jean Tornœut , dont je vous ai parié, prêtre de la province de Torno. homme extrêmement savant, et à la foi duquel je m'en rapporterais aisément , assure que cela lui est arrivé tant de fois , et que certains Lapons lui ont dit si sauvent tout ce qui s'étoit passé dans son voyage , jusqu'aux moindres particularités, qu'il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu'on en dit. Les archives de Berge font foi d'une chose arrivée à un valet marchand, qui, voulant savoir ce que son maître faisoit en Allemagne , alla trouver un certain Lapon fort renommé, et ayant écrit la déposition du sorcier dans les livres de la ville, la chose se trouva véritable, et le marchand avoua que le maître un tel jour avoit couché, avec une fille. Comme le Lapon avoit dit mille autres histoires de cette nature, qui m'ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi , je vous avoue, monsieur, que je ne sais qu'en croire.

Que ce que je vous mande soit vrai ou faux , il est constant que les Lapone ont une aveugle croyance aux effets du tambour , dans laquelle ils s'affermissent tous les jours par les succès étranges qu'ils en voient arriver. S'ils n'avoient que cet instrument pour exercer leur art diabolique , cela ne feroit de mal qu'à eux mémos; mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladies , et la mort même, à ceux qu'ils veulent affliger. Ils se servent pour cela d'une petite boute de la grosseur d'un œuf de pigeon, qu'ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine distance , suivant que leur pouvoir est étendu ; et s'il arrive que cette boule enflammée rencontre quelqu'un par le chemin, soit un homme ou un animal , elle ne va pas plus loin , et fait le même effet sur celui qu'elle a frappé que sur la personne qu'elle devoit frapper. Le François qui nous servit d'interprète pendant -notre voyage en Laponie , et qui avoit demeuré trente ans à Swapa-

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tara . nous assura, en avoir vu plusieurs fois passer autour de lui. Il nous dit qu'il étoit impossible de connoltre la forme que cela pouvoit avoir. Il nous assura seulement que cette boule voloit d'une extrême vitesse, et laissoit après soi une petite trace bleue qu'il étoit facile de distinguer. Il nous dit même qu'un jour, passant sur une montagne, son chien , qui le suivoit d'assez près , fut atteint d'un de cesgans (car c'est ainsi qu'ils appellent ces boules), dont il mourut sur-le-champ, quoiqu'il fût plein de vie un moment devant. It chercha l'endroit par où son chien pouvoit avoir été blessé, et vit un trou sous sa gorge , sans pouvoir trouver dans son corps ce qui l'avoit frappé. Ils conservent ces gant dans des sacs de cuir ; et ceux qui sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu'ils ne jettent quelqu'un de ces gans qu'ils laissent ravager dans l'air , lorsqu'ils n'ont personne à qui les jeter; et quand il arrive qu'un Lapon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la même profession, et lui veut faire du mal , son gant n'a aucun pouvoir, si l'autre est plus expert dans son art, et s'il est plus grand diable que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces émissaires , et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter sont extrêmement respectés, et personne n'ose leur faire du mal. Voilà , monsieur, tout ce que j'ai pu apprendre de leur art magique par mon expérience , et par le récit qui m'en a été fait par tous les gens du pays , que je croyois extrêmement dignes de foi , et particulièrement par les prêtres, que j'ai consultés sur toutes ces choses.

Sitôt que notre Lapon eut la tète pleine d'eaude-vie, il voulut contrefaire le sorcier; il prit son tambour, et commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé, nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il étoit assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois ; l'un avoit son père , l'autre sa mère, et le troisième n'avoit ni l'un ni l'autre. Notre sorcier nous dit tout cela , et se tira assez bien d'affaire. Quoique ceux avec qui nous étions, qui étoient des Finlandais et des Suédois , n'en eussent aucune connoissance qui nous put faire soupçonner qu'ils aurofeut instruit le Lapon de tout ce qu'il devoit dire , comme il avoit affaire à des gens qui ne se contentoient pas de peu , et qui vouloient quelque chose, de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvoit arriver par un simple effet du hasard , nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier , s'il pouvoit envoyer son démon au logis de quelqu'un de nous , et rapporter un signe qui nous fit connoltre qu'il y avoit

été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère, que je savois bien qu'il ne pouvoit trouver que sur elle, ou sous son chevet ; et je lui promis cinquante ducats s'il pouvoit me les apporter. Comme le voyage étoit fort long , il fallut prendre trois ou quatre bons coups d'eau-de-vie , pour faire le chemin plus galment, et employer les charmes les plus forts et les plus puissants , pour appeler son esprit familier, et le persuader d'entreprendre le voyage et de revenir promptement. Notre sorcier se mit en quatre , ses yeux se tournèrent , son visage changea de couleur, et sa barbe se hérissa de violence. Il pensa rompre son tambour , tant il frappoit avec force , et il tomba enfin sur sa face, roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étoient présents empeeboient avec soin qu'on ne l'approchât en cet état , éloignoient jusqu'aux mouches , et ne souffraient pas qu'elles se reposassent sur lui. Je vous assure que quand je vis toute cette cérémonie , je crus que j'allois voir tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avois demandé , et j'attendois que le charme fut fini pour lui en faire faire un autre, et le prier de me ménager un quart d'heure de conversation avec le diable, dans laquelle j 'espérais savoir bien

des choses. J'aurois appris si mademoiselle

est encore pncelle , et ce qui se passe entre monsieur.... et madame.... Je lui aurais demandé si monsieur.... a dépucelé sa femme depuis trois- ans qu'il est avec elle ; si le dernier enfant qu'a eu madame,... est de son mari ou non; enfin, monsieur, j'aurois su bien des choses qu'il n'y a que le diable qui sache.

Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d'heure, et, revenant un peu à lui, il commença à nous regarder l'un après l'autre, avec des yeux hagards; et après nous avoir tous examinés l'un après l'autre, il m'adressa ta parole, et me dit que son esprit ne pouvoit agir suivant son intention, parce que j'étois plus grand sorcier que lui , et que mon génie étoit plus puissant, et que si je voulois commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien , il me donnerait 'satisfaction.

Je vous avoue, monsieur, que je fus fort étonné d'avoir été sorcier si long-temps, et de n'en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela , nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier, qui se tira fort mal d'un pas si difficile , et qui sortit de dépit de la cabane, pour aller, comme je crois , noyer tous ses dieux et les diables qui l'avoient abandonné au besoin, et nous ne le revîmes plus.

Le jeudi matin nous continuâmes toujours notre

VOYAGE DE LAPON1E

chemin vers le lac de Tonatrach; et à l'endroit où il commence à former le Neuve, on voit à main puche une petite tle, qui est de tous côtés entourée de cataractes épouvantables , qui descendent nec une précipitation furieuse sur des, rochers, où elles causent un bruit horrible. Là , il y a eu de tout temps un autel fameux, dédié à Seuls, où tous les Lapons de la province de Torno vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus présumes. Jean Tornœtut, dont je vous ai parlé plusieurs fois , faisant mention de cet endroit , en parle en ces termes : Eo loco ufri Tornofreie» ex se effwlit jhrï«M in itisula quattam in medio cal aractœ Dora iitUe , rrperiunUtr Seytœ lapides, speeie numano , ealfocatiordine. Piimusatlit-udineviriproceTi'.pwt, patuer atii paulà brevioret , jturlù eoltocoli; omnti futi piltis quibusdam in capitibus mis ornari ; et ruuiaM res est diffteillima pericuHqaep («lissima . freptervûneataraetit! indic tain, navigium apptllert, Mrs Lapant priâtes* dssierwf invisere lonuH islwn , «tmme erplorari ntqveunt, utrùm, qwmodove vlli fumai in islam iiisulam. - Au lieu , dit- il , où le lae

• de Tonmtreseh se répand en fleuve dans une cer-

• taine De , au milieu de la cataracte appelée Dora ,

• on trouve des Seyta de pierre, de figure humaine ,

• mis par ordre. Le premier est de la hauteur d'un

■ grand homme, et quatre autres plus petits mis a ses

• cotes, tous ayant sur la tête une espèce de petit

■ chapeau; et parce qu'il est très-difficile et même

■ dangereux d'approcher en bateau de cette lie, à

• cause de la violence de l'eau , les Lapons ont cessé

• la coutume, depuis long -temps, d'aller a cet

• autel, et ils ne peuvent s'imaginer comment on a

• pu adorer ces dieux , et de quelle manière ces

■ pierres sont venues en cet endroit. ■ Nous approchâmes de cet autel, et aperçâmes plutôt un grand monceau de cornes de rennes, que les dieux qui ctoient derrière. Le premier étoit le plus gros et le plus graod.de tous. H n'avoit aucune figure humains, et je ne puis dire à quoi il ressemblojt; unis ce que je puis assurer, c'est qu'il étoit très-gras ci très-vilain , à cause du sang et de la graisse dont il étoit frotté : celui-là s'appeloitSeyin: sa femme, ses enfants , et ses valets , étoient rangés par ordre à son côté droit ; mais toutes ces pierres n'avoient aucune figure que celle que ta nature donne à celles qui sont «posées à ta chute des eaux. Elles n 'étoient p« moins grasses que la première, mais beaucoup ■lui petites. Toutes ces pierres , et particulièrement (elle qui représen toi tSey la, étoient sur des branches de bouleau toutes rérentes, et l'on voyoît à côté un «sas de bâtons carres, sur lesquels il y avoit quelques caractères. On en remarquoit un au milieu, t*»ucoup plus gros et plus haut que les autres; et

fi 'étoit, comme nous dirent nos Lapons, le bourdon dont Seuls se servoit pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux , il y en avoit deux autres, gros et gras, et pleins de sang, sous lesquels il y avoit, comme sous les autres, quanti té débranches : ceuxci étoient plus proches du fleuve, et nos Lapons nous dirent que ces dieux a voient été plusieurs fois jetés dans l'eau, et qu'on les avoit toujours retrouvés eu leurs places. Quelque temps après , je vis quelque chose de contraire à ce que Tornavs avance : il dit , premièrement, que ce lieu n'est plus fréquenté des Lapons , à cause de la difficulté qu'on a d'en approcher ; et c'est ce qui fait qu'il est en plus grande vénération parmi eux, parce que, disent-ils, les Seyta se plaisent dans des lieux difficiles et même inaccessibles, comme ou voit par les sacrifices qu'ils font au pied des montagnes, où ils trempent la pierre dans le sang de la victime, qu'ils jettent sur le sommet lorsqu'ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu'auparavant, comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposoient, où l'on voyoit encore quelques feuilles vertes qui y restoient, et par le sang frais dont ces pierres étoient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tomoms dit qu'ils ont dessus leurs têtes , ce n'est autre chose qu'une figure plate qui est au-dessus de la pierre, et qui excède en cet endroit. Il n'y a pourtant que les deux premiers, qui représentent Seyta et sa femme , qui aient cette marque , et les autres sont d'une pierre de figure longue , pleine de basses et de trous , qui viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Seyta et toute sa basse famille. Au reste, l'autel n'est fait que d'une seule roche, qui est couverte d'herbe et de mousse, comme le reste de l'Ile, avec cette différence, que le sang répandu, et que la quantité des bois et des os de rennes ont rendu la place plus foulée.

Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d'emporter de ces dieux, nous ne laissâmes pas de diminuer la famille de Seyta , et de prendre chacun un de ses enfants, malgré les menaces qu'ils nous faisaient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeoient , en nous assurant que nôtre voyage serait majheureui si nous excitions la colère de leur dieu. Si Seyta eut été moins gras et moins pesant, je l'aurais emporté avec ses enfants. Hais, ayant voulu mettre la main dessus , je ne pus qu'à grand'peine le lever de terre. Les Lapons, voyant celp, me comptèrent alors pour un homme perdu , et qui ne pouvoit pas aller loin , sansêtre du moins foudroyé, car la marque la plus certaine parmi eux d'un dieu courroucé , c'est la pesanteur qu'on trouve dans l'idole; au lieu que la

OEUVRES DE REGNARD

facilité qu'on a en le levant fait connottre qu'il est propice , et prêt à aller où l'on veut : c'est de cette manière aussi qu'ils connoissent s'il veut des sacrifices, ou non.

Aussitôt que noua eûmes quitté cette lie, nous entrâmes dans le lac de Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de Tomo: sa longueur s'étend environ quarante lieues de l'est à l'ouest, mais sa largeur n'est pas considérable. Il est gelé depuis le mois de septembre jusqu'après la Saint-Jean , et fournit aux Lapons une abondance de poissons presque inconcevable. Le sommet des montagnes , dont il est partout environné, se dérobe à la vue, tant il est élevé, et les neiges dont elles sont continuellement couvertes font qu'on ne sauroit presque les distingue!' d'avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes, et ne portent point de bois; il ne laisse pas d'y avoir beaucoup de bêtes et d'oiseaux, et particulièrement des ftœlripor. qui se plaisent la plus qu'en tout autre endroit. C'est autour de ce lac que les Lapons viennent se répandre quand ils reviennent de Norvège . où la chaleur et les mouches les ont relégués pour quelque temps; et c'est là aux environs aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n'ont point d'autre coffre-fort pour mettre leur argent et leurs richesses. Ils prennent un chaudron de cuivre qu'ils emplissent de ce qu'ils ont de plus précieux, et le portent dans l'endroit le plus secret et le plus reculé qu'ils peuvent s'imaginer. Là ils l'enterrent dans un trou assez profond qu'ils font pour cela, et le couvrent d'herbe et de mousse, afin qu'il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans que le lapon en donne aucune connoissance à sa femme ou à ses enfants, et il arrive souvent que les enfants perdent un trésor, pour être trop bien caché , lorsque le père meurt d'une mort inopinée, qui ne lui donne pas le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons généralement cachent aussi leurs biens , et on trouve souventquantitéderiidales et de vaisselle d'argent, comme sont des bagues , des cuillères et des demiseins . qui n'ont point d'autre maître que celui qui les trouve, et qui ne se met pas en peine de le chercher quand il y en auroit. Noua avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac, proche une montagne qui surpassoit toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course, et ou nous plantâmes nos. colonnes. Nous filmes bien quatre heures à monter au sommet, par des chemins qui n'avoient encore été connus d'aucun mortel ; et quand nous y fûmes arrivés , nous aperçûmes toute l'étendue de la Lapon ie, et la mer Septentrionale, jusqu'au cap du Nord , du cdté qu'il tourne à l'ouest. Cela s'appelle , , se frotter à l'essieu du pôle, et être au

bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l'inscription précédente, qui étoit sa véritable place, mais qui ne sera, comme je crois , jamais lue que des 01

rlii ictl tcrrâqae manque , Hic tandem alcUmui . ooblt obi défait orbis.

Dl FIICODIT, Dl COSHSOII, KSCN1ID.

IBM tSSI . Die 33 Aaftatt.

Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom de Metavara, que nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot latin meta, et d'un autre mot finlandois cura , qui veut dire rorht; comme qui dirait la roche des limites. En effet , monsieur, ce fut là où nous nous arrêtâmes; et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.

Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne, nos Lapons étoient allés chercher les habitations de leurs camarades. Us ne revinrent qu'à une heure après minuit, et nous rapportèrent qu'ils avoient fait bien du chemin , et qu'ils n'avoient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas, car nous n'étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés , et nous en avions laissé quantité derrière nous, que nous avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles , de crainte que ce feu de curiosité venan ta se ralentir, nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.

Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand matin, le vent s'étant fait ouest , nous nous mîmes à la voile , et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard lapon, dont je vous ai parlé , qui nous avoit promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes sur le fleuve , qui pêchoit ; et nous fîmes tant , par notre tabac et notre eau-de-vie, que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui , quoiqu'il tâchât pour lors de s'en défendre , et d'oublier la promesse qu'il nous avoit faite. Il dit à un de nos conducteurs tapons, qui étoit son gendre, le lieu de sa demeure; et ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes, à qui nous défendîmes de le quitter, nous primes le nôtre en continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane, qui étoit encore fort éloignée; et ayant mis pied à terre, et pris avec nous du tabac et une bouteille de brandevin , nous suivîmes notre Lapon , qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme , qui ne savoit pas précisément la demeure de son beau-

VOYAGE DE LAPONIE

père, qu'il avoit changée depuis peu, étoit aussi embarrassé que nous. Tantôt il approchoit l'oreille de terre pour entendre quelque bruit ; tantôt il examiDoit les traces des bétes que nous rencontrions, pour eonnoltre si les rennes qui avoient passé par i) «oient sauvages ou privés. Il mon toit quelquefois comme un chat sur le sommet des pins pour découvrir la fumée , et crioit toujours de toute sa force d'une voix effrayante, qui retentissait par tout le bois. Enfin , après avoir bien tourné , nous entendîmes un chien aboyer: jamais voix ne nous s paru si charmante que celle de ce chien , qui vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du roté où nous avions entendu le bruit , et , après noir marché encore quelque temps, nons rencontrâmes un grand troupeau de rennes , et peu a peu nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon , qui ne Usoit que d'arriver comme nous.

Cette cabane étoit au milieu des bois , faite comme toutes les autres , et couverte de son vald- •w. Elle étoit entourée de mousse pour nourrir aviron quatre-vingts bétes qu'il avoit. Ces rennes font toute la richesse de ces gens. Il y en a qui en ont jusqu'à mille et douze cents. L'occupation des fanes est d'en avoir soin, et elles les lient et les iraient dans de certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux rois; et lorsqu'il y en a quelqu'un d'égaré , le Lapon cherche dans les bois jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. On voit courir fort long-temps ces bétes égarées , et suivent même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige ■- Les femmes , comme j'ai dit , ont un soin particulier des rennes et de leurs faons; elles les veillent continuellement , et les gardent le jour et h nuit contre les loups et les bétes sauvages. Le ptas air moyen de les garder contre les loups, c'est de les lier a quelque arbre ; et cet animal qui est ejtremement défiant, et qui appréhende d'être pris, ersint que ce ne soit une adresse, et qu'il n'y ait Hxjrès de l'animal quelque piège dans lequel il pourroït tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts , et tout gris ; ils sont presque tout Waocs pendant l'hiver, et sont les plus mortels ensemis des rennes , qui se défendent contre eux des pieds de devant , lorsqu'ils ne le peuvent faire par la fiiite. H y a encore un animal gris brun , de la hauteur d'an chien, que les Suédois appellent jœrt,

' Cette leçon e*t conforme S la première édition , celle do IIS». Km l'édition ô> I7S0 , on lit . on voit courir fart lonç- Ifnpiru Me* égarée*, rr nttt suiïmt m Ane pendant l"i" nmaima iturt trace* marquée* dam ta ticioe. D»ia la ediHom maternel, on Ht i on Lit voit courir fort long- ***** trafa et* bêle» égarée*, et suivis tnetne pendant Mi ttmotme* levri traeti marquée* dinuia nrfye.

et les Latins qmIo, qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette bête monte sur les arbres les plus hauts , pour voir et n'être pas vue , et pour surprendre son ennemi. Lorsqu'il découvre un renne , soit sauvage, soit domestique, passant sous l'arbre sur lequel il est , il se jette sur son dos , et mettant ses pattes de derrière sur le cou , et celles de devant vers la queue, il s'étend et se roidit d'une telle violence, qu'il fend le renne sur le dos, et enfonce son museau, qui est extrêmement aigu , dans la béte, dont il boit tout le sang. La peau du jœrt est très-fine et très-belle ; on la compare même aux zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes : entre tous les autres l'aigle est extrêmement friand de la chair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays , et d'une grosseur si surprenante, qu'ils enlèvent de leurs serres les faons des rennes de troisà quatre mois , et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d'abord ce que je crois qu'elle vous semblera , c'est-àdire difficile à croire ; mais cela est si vrai , que la garde qui se fait aux jeunes rennes n'est que pour cela. Tous les Lapons m'ont assuré la même chose , et le François qui étoit notre interprète en Lapouie m'a assuré qu'il avoit vu plusieurs exemples pareils , et qu'un jour, ayant suivi un aigle qui emportait le faon d'une de ces rennes jusqu'à son nid, il coupa l'arbre par le pied, et trouva que la moitié de la béte avoit déjà servi de nourriture aux petits. Il prit ses aiglons et fit d'eux ce qu'ils avoient fait de son faon, c'est-à-dire, monsieur, qu'il les mangea. La chair en est assez bonne, mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois : quand les Lapons veulent sevrer leurs faons, ils leur mettent un caveçon de pin, dont les feuilles sont faites en pointe, et piquent extrêmement ; et quand le faon s'approche de sa mère pour prendre sa nourriture, ordinairement , se sentant piquée, elle éloigne son faon avec son bois, et l'oblige a aller chercher à vivre ailleurs qu'auprès d'elle. Cette occupation n'est pas la seule qu'aient les femmes; elles font les habits, les souliers et les bottes des Lapons. Elles tirent l'étain pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les dents ;et, tenaut un os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs , elles passent leur étain dans le plus grand, puis dans un plus petit, jusqu'à ce qu'il soit en l'état qu'elles le souhaitent, et propre pour couvrir le fil de renne, dont elles ornent leurs habits et tout ce qu'elles travaillent. Ce fil se fait , comme je vous ai déjà dit, avec des nerfs de rennes1 piles, qu'elles tirent par filets, et le filent ensuitesur leur joue, en le mouillant de temps en temps,

OEUVRES DE REGNARD

et le tournant continuellement. Elles n'ont point d'autre manière pour mire le fil. Tous les harnois des rennes sont faits aussi par les femmes. Ces harnois sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné de quantité de figures , faites avec du fil d'étain, d'où pendent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs , qui font une espèce de frange. La sonnette est au milieu , et il n'y a rien qui donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit qu'il fait avec cette sonnette en courant.

Puisque j'ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ce pays , cela me donnera occasion de vous parler de l'emploi des hommes. Je vous dirai d'abord , parlant eu général , que tous les habitants de ce pays sont naturellement lâches et paresseux , et qu'il n'y a que la faim et la nécessité qui les chassent de leur cabane et les obligent à travailler. Je dirois que ce vice commun peut provenir du climat, qui est si rude, qu'il ne permet pas facilement Se s'exposer i l'air, si je ne les avois trouvés aussi fainéants pendant l'été qu'ils le sont pendant rtûver.maisenfin, comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre, la chasse et la pèche font leur occupation presque continuelle. Ils chassent l'hiver et pèchent pendant l'été , et font . eux-mêmes tons les instruments nécessaires pour l'un et l'autre de ces emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin qu'ils cousent avec du fil de renne , et les rendent si légères , qu'un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils pnt besoin d'avoir quantité de ces barques, à cause des torrents qui se rencontrent souvent; et comme ils ne peuvent pas les monter, ils en ont d'un coté et d'un autre eu plusieurs endroits. Us les laissent sur le bord après les avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou quatre grosses pierres , de crainte que te vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets et les cordes pour les tenir. Ces Mets sont de fil de chanvre, qu'ils achètent des marchands.' Ils les frottent souvent d'une certaine colle rouge, qu'ils font avec de l'écaillé de poisson séchée a l'air, afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes, ils les fabriquent d'éeorce de bouleau ou de racine de sapin. Elles sont extrêmement fortes lorsqu'elles sont dans l'eau. Les hommes s'occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes , les uns pour porter leurs personnes (-tftfils appellent puma ), et les autres pour le .bagage. Ces derniers sont nommés raedakfret, et sont fermés comme des coffres. Us font aussi les arcs et les flèches. Les ares sont composés de deux morceaux de bois rois l'un dessus l'autre. Celui de dessous est de sapin

brûlé, et l'autre de bouleau. Ces bois sont collés ensemble, et revêtus tout du long d'une écorce de bouleau très-mince, en sorte qu'on ne saurait voir ce qu'elle renferme. Leurs flèches sont différentes : les unes sont seulement de bois, fort grosses par le bout, et elles servent à tuer (ou, pour mieux dire, a assommer) les petits-gris, les hermines, les martres, et d'antres animaux dont on veut conserver la peau. Il y en a d'autres, armées d'os de rennes, faites en forme de harpon , et hautes sur le bout : cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux, et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi, par leur pesanteur, que l'oiseau ne puisse s'envoler, et emporter avec lui la flèche et l'espérance du chasseur. Les troisièmes sont ferrées en forme de lancette, et on les emploie contre les grosses Wt.es, comme sont les ours , les rennes sauvages; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait d'éeorce de bouleau, que le chasseur porte à sa ceinture. An reste, .les Lapons sont extrêmement adroits a se servir de l'arc, et ils font pratiquer à leurs enfants ce qu'autrefois plusieurs peuples belliqueux voulotent qu'ils sussent faire ; car ils ne leur donnent point à manger, qu'auparavant ils n'aient touché un but préparé , ou abattu quelque marque qui sera sur la sommet des pins les plus élevés.

Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la maîn des hommes; les cuillères, d'os de renne, qu'ils ornent de figures, dans lesquelles ils mettent une certaine composition noire. Ils fout des fermetures de sac avec des os de rennes , de petits paniers d'éeorce et de jonc, et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige , et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bêtes les plus vitea. La description de ces planches est ci-devant.

Hais ce qu'il y a de remarquable, c'est que les hommes font toujours la cuisine, et qu'ils accommodent tout ce qu'ils prennent, soit à la chasse, soit à la pèche: les femmes ne s'en mêlent jamais qu'en l'absence du mari.

Nous remarquâmes cela sitôt que nous fûmes arrivés : le Lapon fit cuire quelques tlekt frais , qu'il avoit pris ce jour-là. Ce poisson est un peu plus gros qu'un hareng, mais mcomnarablenaent meilleur-, et je n'ai jamais mangé de poisson plus délicieux. D'abord qu'il fut cuit , on dressa la tabl e, faite de quelques écornes de bouleau cousues ensemble, qu'ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour les jambes croisées à la manière des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron , qu'il met toit ou dans son bonnet, ou dans un coin

VOYAGE »E LAPONIE

de khi habit. Us mangent fort avidement , et De gardent rien pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande «nielle de bois à côté d'eux , ai c > st en été , et en hiver dans uu chaudron sur le feu.' Chacun en puise à son gré dans une grande cuillère de bois ; on boit a même, suivant sa soif. Le repas fini , ils fie frappent dans la main en signe d'amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres •Dut des poissons, et ils jettent quelque écorce de pin broyé dans l'eau qui a servi à les faire cuire en forme de bouillie. Les riches mangent ta chair des rennes qu'ils ont tués, àla Saint-Michel, lorsqu'ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet animal ; Bt gardent même le sang dans sa vessie; et lorsqu'il a pris un corps et s'est endurci , ils en cousent et en mettent dans l'eau qui reste après qu'ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne puse chez eux pour un manger très-exquis : la bogue ne l'est pas moins; et le membre d'un reane maie est ce qu'ils trouvent de plus délicieux. Hais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux, la chair d'ours l'est incomparablement davantage : ils en font des présents à leurs maîtresses , qu'ils accompagnent de celle de castor . Ils ont un ragoût pendant l'été dont j'ai taté, et qui ne pensa faire crever. Ils prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois , de la grosseur d'une groseille, qu'ils appellent crokberg, oui veut dire groteille Ae corbeau; ils mettent cela avec des œufs de poisson crus , et écrasent le tout ensemble , au grand mal au eœur de tous ceux qui les voient, et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts, qui passent pourtant eues eux pour des confitures très -délicates. Le repas fini , les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac , qu'ils tirent de derrière leur oreille; e'est là le lieu où ils le font sécher, et ils n'ont point d'antre botte pour le conserver. Ils le mâchent d'abord; et lorsqu'ils en ont tiré tout le suc, ils le Rejettent derrière l'oreille, où il prend un nounsagont; ils le remâchent encore une fois, et la replacent de même encore; et lorsqu'il a perdu uwe sa force , ijs le fument. Il est étonnant de nù- que ces gens se passent aisément de pain , et qu'il* aient tant de passion pour une petite herbe qui croit si loin d'eux.

Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses, nous lui demandâmes ce qu'il avoit donné à sa femme en se mariant; et il nous dit qu'il lui en avoit bien coûté , pendant ses amours , deux livres de tabac , et quatre ou cinq pintes de brsnderia; qu'il avoit fait présent à son beaupère d'une peau de renne , et que sa femme lui avoit apporté cinq ou six rennes , qui u voient assez bien

multiplié pendant plus de quarante ans qu'il j avoit qu'il étoit marié. Notre conversation étoit arrosée de brandevin, que nous répandions de temps en temps dans le ventre du bonhomme et de sa femme ; et la récidive fut si fréquente , que l'un et l'antre s'en ressentit. Ils commencèrent à se faire des caresses à la laponne , aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer ; et leur tendresse alla si loin , qu'ils se mirent à pleurer tous deux , comme s'ils. avoient perdu tous leurs rennes. La nuit se passapanni ces mutuelles douceurs; et nous remarquâmes pour lors , ce que je crois vous avoir déjà écrit , que toute la famille couche ensemble sur la meute peau. Cette confusion règne toujours parmi les Lapons ; et un marié ne couche pas seulement avec sa femme le premier jour de' ses noces , mais avec toute la famille généralement.

Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne qui nous coûta deux écus , pour en rapporter la peau en France. Si je m'en étois retourné tout droit, j'aurois essayé d'en conduire quelques-uns en vie : il y a bien des gens qui l'ont tenté inutilement ; et on en conduisit encore l'année passée trois ou quatre à DaiiUù-i. où ils moururent , ne pouvant s'accoutumer en ces climats, qui sont trop chauds pour ces sortes éfta ni maux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chex le prêtre, où nous le pouvions faire plus commodément-, et après avoiroris deux pu trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux , «f d'autres. pour les lier, nous nous remîmes en chemin , et fîmes passer le fleuve à nos rennes , et arrivâmes le mime jour samedi chez le prêtre des Lapons , où nous avions demeuré en passant.

Au moment même que nous y fûmes arrivés, notre premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela , et d'une flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bêtes Nous eûmes le plaisir de voir l'adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup , et nous nous étonnâmes qu'une grosse bête comme un renne mouroit si vite d'une blessure qui ne paroissolt pas considérable. Il est vrai que la flèche alla jusqu'à la moitié de la hampe; mais j'aurois "cru qu'il auroit fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir si têt.

meret Uteri letbâUi anmdo.

Nous fîmes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes. Les Lapons emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes ta moitié d'un. Il est difficile de s'imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d'un gros cerf, sans pain , sans sel, et sans boire: c'est pourtant ce qui est

Dgit.zecDV GoOglC

OEUVRES DE REGNÀRD.

très-véritable; et noua avons vu cela avec an grand étonnement dans nos Lapons.

Nous remarquâmes que les rennes n'ont point de fiel , mais seulement une petite tache noire dans le foie. La viande de cet animal est très-bonne, et a assez du goût de celle du cerf, mais plus relevée. La langue est un manger très-délicat, et les Lapons estiment fort la moelle. H devient gras à la Saint- Michel , comme un porc ; et c'est pour lors que les plus riches Lapons les tuent , pour en faire des provisions pendant le reste de l'année. Ils font sécher la chair au froid , qui fait le même effet que le feu , et qui la dessèche en sorte qu'on peut facilement la conserver. Leur saloir est un tronc ' d'arbre creusé des mains de la nature , qu'ils ferment le mieux qu'As peuvent, pour empêcher les ours de le ravager.

Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre, pour attendre un Lapon qui passoit pour grand sorcier, et que nous avions envoyé chercher a quelques lieues de là par nos Lapons'. Ils revinrent au bout de quelques jours , et firent tant pour gagner l'argent que nous leur avions promis s'ils l'amenoient, qu'au bout de trois jours nous les vîmes revenir avec notre sorcier, qu'ils avoient déterré dans le fond d'un bols. Sous voilà dans le même temps contents comme si nous tenions le diable parla queue, si je puis me servir de ce terme; et ce qui acheva de nous satisfaire, ce furent tes promesses que notre enchanteur nous fit de nous dire bien des choses qui nous surpr en dr oient. Nous nous mimes aussitôt en chemin par les bois, par les rochers, et par les marais. Oùn'iroit-on pas pour voir le diable ici-bas? Nous fîmes plus de cinq lieues ,' par des chemins épouvantables sur lesquels nous rencontrions quantité de bêtes et d'oiseaux qui ne nous étoient point connus, et particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sont ce que nous appelons écureuils en France, qui changent leur couleur rousse , lorsque l'hiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant vers, le nord , et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup la guerre pendant l'hiver, et leurs chiens sont si bien faits à cette chasse , qu'ils n'en laissèrent passer aucun sans l'apercevoir sur les arbres les plus élevés , et avertir par leurs aboiements les Lapons qui étoient avec nous. Nous en tuâmes quelques-uns à coups de ftisi I , car les Lapons n'avoient pas pour lors leurs flèches rondes avec lesquelles ils Iss assomment ; et nous eûmes le plaisir de les voir écorcher avec une vitesse et une

■ Du* Upmiiereé^lico, on lit i Leur ulolrMt d'unir™ d'arbre creuse des maliia de la nature, qu'il» ferment le mirui qu'Us acnvcnl , pour empêcher le» oun de ht ravager.

propreté surprenantes. Ils commencent à faire la chasse au petit-gris vers la Saint-Michel, et tous les Lapons généralement s'occupent à cet emploi; ce qui fait qu'ils sont à grand marché , et qu'op en donne un (imbrepour un écu : cr. timbre est composé de quarante peaux. Mais il n'v a point de marchandise où l'on puisse être plus trompé qu'à ces petitsgris et aux hermines , parce que vous achetez la marchandise sans la voir, et que la peau est retournée, en sorte que la fourrure est en-dedans. Il n'v a point aussi de distinction à faire ; toutes sont d'un même prix , et il faut prendre les méchantes comme les belles, .qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous apprîmes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris, et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même quantité : ils changent bjen souvent de pays , et l'on n'en trouvera pas un, en tout un hiver, où l'année précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée : lorsqu'ils veulent aller en un autre endroit , et qu'il faut passer quelque lac ou quelque rivière qui se rencontrent à chaque pas dans la Laponie , ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau, qu'ils tirent sur le bord de l'eau, sur laquelle ils se mettent, et s'abandonnent ainsi au gré du vent , élevant leurs queues en forme de voiles, jusqu'à ce que lèvent se faisant un peu fort , et la vague élevée , elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote. Ce naufrage, qui est bien souvent déplus de trois ou quatre mi Ile voiles, enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage, et les font servir à leur usage ordinaire , pourvu que ces petits animaux n'aient pas été trop long- temps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigation heureuse , et qui arrivent à bon port , pourvu que le vent leur ait été favorable, et qu'il n'ait point causé de tempête sur l'eau, qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tons ces petits bâtiments. Cette particularité pourrait passer pour un conte, si je ne la tenois par ma propre expérience. Après avoir marché assez long-temps, nous arrivâmes à 'là cabane de notre Lapon, qui étoit environnée de quantité d'autres, qui àppartenoient à ses camarades. Ce fut là que nous eûmes le .plaisir d'apprendre ce que c'étoit que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois ou quatre jours chez enx , à observer toutes leurs manières , et à ' nous informer de quantité de choses qu'on ne petit apprendre que d'eux-mêmes. Premièrement, notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes quelque espérance d'apprendre une partie dece que nous voulions savoir, quand nous vîmes

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qu'il avait apporté avec lui son tambour, son marteau, et son indice, qu'il tirade sou sein, qui leur sert de pochette. Il se mit en eut , par ses conjurations, d'appeler le diable; jamais possédé ne s'est mis eu tant de figures différentes que notre magicien. Il se frappoit ta poitrine si rudement et si impitoyablement , que les meurtrissures noires dont elle étoit couverte faisoient bien voir qu'il y illoit de bonne foi. Il ajouta à ces coups d'autres qui n'étoient pas moins rudes , qu'il se donnoit de son marteau dans le visage ; en sorte que le sang ruisselait de toutes parts. Le crin lui hérissa, ses toii se tournèrent, tout son visage devint bleu, il se laissa tomber plusieurs fois dans le feu , et il ne pot jamais nous dire les choses que nous lui demandions. Il est vrai , qu'à moins d'être parfaitement sorcier, il eût été assez difficile de noua donner les marques que nous lui proposions. Je voulois avoir quelque preuve certaine de France en hiver , de la légation de son démon ; et c'étoit là recueil de tous les sorciers que nous avons consultés. Celui-ci, qui étoit connu pour habile homme, nous assura qu'il avoit eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions; que son génie pourtant n'avoit jamais été plus loin que Stockholm, et qu'il y en avoit peu qui pussent aller plus loin ; mais que le diable commençoit présentement à le quitter, depuis qu'il avançoit sur l'âge, et qu'il perdoit ses dents. Cette particularité rn'é tonna; je m'en informai plus particulièrement, et j'appris qu'elle étoit très-véritable,, et que le pou- «oir des plus savants sorciers diminuoit à mesure que leurs dents tomboient ; et je conclus que, pour être bon sorcier , il falloit tenir le diable par les dents, et qu'on ne le prenoit bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions à bout par sos demandes, nous promit qu'avec de l'eau-devie il nous dirait quelque chose de surprenant. Il la prit, et regarda plusieurs fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et d'évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires, et qu'on pouvoit aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence, qui est très-véritable, que tous ces gens-là sont plus superstitieux que sorciers , et qu'ils , croient facilement aux fables que l'on leur fait de leurs prédécesseurs, qu'on disoit avoir grand commerce avec le diable. Il s'est pu faire, monsieur, qu'il y ait eu véritablement quelques sorciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons étoient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme; mais présentement je crois qu'il serait difficile d'en trouver un qui sût bien son métier. Quand jious >una que nous ne pouvions rien tirer de notre

Lapon, nous primes plaisir à l'enivrer , et cette absence de raison, qu'il souffrit pendant trois ou quatre jours , nous donna facilité de lui enlever tous ses instruments de magie : nous prunes son tambour, son marteau, et son indice, qui étoit composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux de cuivre, qui représentoient quelques figures infernales, ou quelques caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal. Et lorsque, deux ou trois jours après , nous fumes sur le point de partir, il nous vint demander toutes ses dépouilles) et s'informait à chacun en particulier s'il ne les avoit point vues. Nous lui dîmes, pour réponse, qu'il pouvoit le savoir, et qu'il ne lui étoit pas difficile de connoître le receleur , s'il étoit sorcier.

Nous quittâmes celui-ci pour aller chez d'autres apprendre et voir quelque chose de leurs manières. Nous entrâmes premièrement dans une cabane , où nous trouvâmes trois ou quatre femmes , dont il y en avoit une toute nue, qui donnoit à téter à un petit enfant , qui étoit aussi tout nu. Sou berceau étoit au bout de la cabane, suspendu en l'air : ce berceau étoit fait d'un arbre creusé et plein d'une mousse fine, qui lui servoit de linge, de matelas et de couverture; deux petits cercles d'osier couvraient le dessus du berceau , sur lesquels étoit un méchant morceau de drap. Cette femme nue, après avoir lavé son enfant dans un chaudron plein d'eau chaude, le remit dans son berceau ; et le chien , qui étoit dressé à bercer l'entant , vint mettre ses deut pattes de devant sur leberceau , et donnoit le même mouvement que donneune femme. L'habit des femmes n'est presque point différent de celui des hommes ; il est de même valdmat, et la ceinture est plus large : elle est garnie de lames d'étain qui tiennent toute sa largeur, et différé de celte des hommes, eu ce que celle-ci n'est marquée que de petites plaques de même métal, mises l'une après l'autre. A cetteceinture pend une gaine garnie d'un couteau; la gainé est ornée de fils d'étain : on y voit aussi une bourse garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du feu , et tout ce qu'ils ont de plus précieux ; c'est aussi là l'endroit où pendent leurs aiguilles, attachéevà un morceau de cuir, et couvertes d'un morceau de cuivre qu'elles poussent par-dessus. Tous ces ajustements sont ornés, pas en bas, de quantité d'anneaux aussi de cuivre, de plusieurs grosseurs, dont le bruit et le son les divertit extrêmement , et elles croient que ces ornements servent beaucoup à relever leur beauté naturelle. Mais peut-être! monsieur, qu'en parlant de beauté , vous aurez la curiosité de savoir s'il se trouve de jolies Laponnes. Ê. cela, je vous répondrai que la nature,, qui se plaît à faire naître des

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mines d'argent et d'autre métal dans les pays sep* tentrionaux les plus éloignés du soleil, se divertit aussi quelquefois à former des beautés qui sont supportables dans ces mêmes pays. Il est pourtant toujours vrai que ces sortes de personnes, qui surpassent les autres par leur beauté, sont toujours des beautés laponnes, et qui ne peuvent passer pour telles que dans la Laponie. Mais parlant en général, H est constant que tous les Lapons et les Laponnes sont extrêmement laids , et qu'ils ressemblent aux singes : on ne sauroit leur donner une comparaison plus juste. Leur visage est carré, les joues extrêmement élevées , le reste du visage trèsétroit, et la bouche se coupe depuis une oreille jusqu'à l'autre. Voilà , en peu de mots, la description de tous les Lapons. Leurs habits, comme j'ai dit, sont de valtfMar. Le bonnet des hommes est tait d'ordinaire d'une peau de foom , comme je l'ai décrit ailleurs , ou bien de quelque, autre oiseau écorché. La coiffure des femmes est d'un morceau de drap ; et les plus riches couvrent leur tête d'une peau de renard , de martre ou de quelque autre bête. Elles ne se servent point de bas; mais elles ont , seulement pendant l'hiver, une paire de bottes de cuir de renne, et mettent par-dessus des souliers qui sont semblables à ceux des hommes, c'està-dire d'un simple cuir qui entoure le pied, et qui s'élève en pointe sur le devant : on y laisse un trou pour les pouvoir mettre dans te pied , et ils les nouent , au-dessus de la cheville , d'une longue corde faite de laine qui fait cinq ou six tours; et afin que leurs chaussures ne soient point lâches, et qu'As aient plus de commodité pour marcher, ils emplissent leurs souliers de foin, qu'ils font bouillir tout exprès pour cela, et qui croit en abondance dans toute la Laponie. Leurs gants sont faits de peaux de rennes, qu'ils distinguent en compartiments d'un autre cuir plus blanc , cousu et appliqué sur le gant. Ils sont faits comme des mitaines, sans distinction de doigts ; et les plus beaux sont garnis par en bas d'une peau de loom. Les femmes ont un ornement particulier, qu'ils appellent kraca, fait d'un morceau de drap rouge , ou d'une autre couleur, qui leur entoure le cou, comme un collet de jésuite, et vient descendre sur l'estomac, et finit en pointe. Ce drap est orné de ce qu'ils ont de plus précieux : le cou est plein de plusieurs plaques d'étain, mais le devant de l'estomac est garni de choses rares parmi eux. Les riches y mettent des boutons et des plaques d'argent, les plus belles qu'ils peu vent trouver; et les pauvres se contentent d'y mettre de rétain et du cuivre, suivant leurs facultés.

Pions nous informâtes encore chez ces gens-là «le toutes les choses que nous avions apprises des

autres, qu'ils nous confirmèrent toutes; et ce qu'ils nous dirent de plus particulier, je l'af porté à l'endroit où j'en ai parlé , que j'ai augmenté de ce qu'ils m'ont dit : mais uous voulûmes être instruits de tous les animaux à quatre pieds qui vivoient dans ce pays, et ils nous en apprirent les particularités suivantes :

Ils nous assurèrent premièrement qu'il régnoit quelquefois dans leur pays des vents si impétueux , .qu'ils enlevoient tout ce qu'ils rencontroient. Les maisons les plus fortes ne leur peuvent résister, et Jls entraînent même si loin les troupeaux des bêtes , lorsqu'ils sont sur le sommet des montagnes , qu'on ne sait bien souvent ce qu'ils deviennent. Les ouragans font élever en été une telle quantité de sable qu'ils apportent du côté de la ^iorwége , qu'ils dtent si fort l'usage de la vue qu'on ne sauroit voir à deux pas de soi ; et l'hiver, ils font voler une telle abondance de neige, qu'elle ensevelit les cabanes et lea troupeaux entiers. Les Lapons qui sont surpris en chemin de ces tempêtes n'ont point d'autre moyen , pour s'en garantir, que de renverser leur traîneau par-dessus eux, et de demeurer en cette posture tout le temps que dure l'orage : les autres se retirent dans les trous des montagnes ,. avec tout ce qu'ils peuvent emporter avec eux , et demeurent dans ces cavernes jusqu'à ce que la tempête, qui durera quelquefois huit oh quinze jours, soi ("tout-à- fait passée.

De tous les animaux de la Laponie, il n'y en a point de si commun que le renne , dont j'ai fait la description assez au long. La nature, comme une bonne mère , a pourvu à des pays aussi froids que sont ceux du septentrion , en leur donnant quantité d'animaux propres pour faire des fourrures , pour s'en servir contre les rigueurs excessives de l'hiver, qui dure presque toujours. Entre tous ceux dont les peaux sont estimées pour la chaleur, les ours et les loups tiennent le premier rang. Les premiers sont fort communs dans le septentrion ; lea Lapons les appellent les rois des foriU. Quoiqu'ils soient presque tous d'une couleur rousse, il s'en rencontre néanmoins très-souvent de blancs ; et il n'y a point d'animal à qui le Lapon fasse une guerre plus cruelle pour avoir sa peau et sa chair , qu'il estime par-dessus tout, à cause de sa délicatesse. J'en ai mangé quelquefois, mais je la trouve extrêmement fade. La chasse des ours est l'action la plus solennelle que fassent les Lapons. Rien n'est plus glorieux parmi eux que de tuer un ours, et ils en portent les marques dessus eus; en sorte qu'il est aisé de voir combien un Lapon aura tué d'ours en sa vie , par le poil qu'il en porte en différents endroits de son bonnet. Celui qui a fait la découverte de

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quelque OOfs va avertir tous ses compagnons; et celui d'entre eux qu'ils croient le plus grand sorcier joue du tambour, pour apprendre ai la chasse doit eut heureuse, et par quel côté l'on doit attaquer la bête. Quand cette cérémonie est faite , on marche contre l'animal ; celui qui sait l'endroit va le premier, et mène les autres, jusqu'à ce qu'ils soient arrhes à la tanière de l'ours. Là, ils le surprennent le plus vite qu'ils peuvent; et avec des arcs, des flèches, des lances, des bâtons, et des fusils, ils le tuent. Pendant qu'ils attaquent la bête , ils chantent tous une chanson ea ces ternies : Kikelit pourra . Xiftefis Uscatla wwtt jorito jeUti. Ils rendent grâce a l'ours qu'il ne leur fasse aucun mal , et qu'il ne rompe pas les lances et les armes dont ils se servent contre lui. Quand ils l'ont tué , ils le mettent dans on traîneau pour le porter à la cabane, et le renne qui a servi à le traîner est exempt pendant toute l'année du travail de ce traîneau; et l'on doit aussi faire en sorte qu'il s'abstienne d'approcher aucune femelle. L'on fait une cabane tout exprès pour faire cuire l'ours, qui ne sert qu'à cela , où tous les chasseurs se trouvent avec leurs femmes , et recommencent des chansons de joie et de remerctmént à la bête, de ce qu'ils sont revenus sans accident. Lorsque la viande est cuite, on la divise entre les hommes et les femmes , qui ne peuvent manger des parties postérieures; mais on leur donne toujours des antérieures. Toute la journée se passe en divertissements ; mais il faut remarquer que tous ceux qui ont aidé à prendre l'ours ne peuvent approcher de leurs femmes de trois jours, au bout desquels il faut qu'ils se baignent pour être purifiés. J'avois oublié de marquer que, lorsque l'ours est arrivé prés delà cabane, on ne le fait pas entrer par la porte; mais on le coupe en morceaux, et on le jette par le trou qui fait passage à la fumée, afin que cela paroisse envoyé et descendu du ciel. Ils en font de même lorsqu'ils reviennent des autres chasses. Il n'y a rien qu'un Lapon estime plus que d'avoir assisté à la mort d'un ours , et il en fait gloire pensant toute sa vie. Une peau d'ours se vend ordinai-

Les loups sont presque tous gris-blancs î il s'en trouve de blancs; et les rennes n'ont point déplus mortels ennemis. Ils les évitent en fuyant; mais lorsqu'ils sont surpris par leurs adversaires, ils se défendent contre eux des pieds de devant, dont ils sont extrêmement puissants , et de leurs bois , lorsqu'ils sont assez forts pour soutenir le choc ; car les rennes changent tous les ans de bois , et lorsqu'il est nouveau, ils ne peuvent s'en servir. Pour empêcher que les loups n'attaquent les rennes, les Lapons les tiennent à quelque arbre, et il est fort rare

qu'ils soient pour lors attaqués; car le loup, qui est un animal fort soupçonneux , appréhende qu'il n'y ait quelque piège tendu , et qu'on ne se serve de ce moyen pour l'y attirer. Une peau de loup peut

valoir et il y a peu de personnes, même des

grands seigneurs en Suède , qui n'en aient des habits fourrés; et ils ne trouvent rien de meilleur contre le froid.

Les renards abondent dans toute la Laponie; ils sont presque tous blancs , quoiqu'il s'en rencontre de la couleur ordinaire. Les blancs sont les moins estimés; mais il s'en trouve quelquefois de noirs , et ceux-là sont les plus rares et les plus chers. Leurs peaux sont quelquefois vendues quarante ou cinquante écus ; et le poil eu est si fin et si long , qu'il pend de quel coté l'on veut; en sorte qu'en prenant la peau par la queue , lé poil tombe du côté des oreilles, et se couche vers la tête. Tous les princes moscovites, et les grands de ce pays, recherchent avec soin des fourrures de ces peaux , et après les gibelines, elles sont les plus estimées. Haïs, puisque j'ai parlé de zibelines il faut que je vous dise ce que j'en sais. Ce que nous appelons xibeline , on l'appelle ailleurs saisi. Cet animal est de la grosseur de la fouine , et diffère de la martre en ce qu'il est beaucoup plus petit, et qu'il a les poils pku longs et plus fins. Les véritables zibelines sont damassées de noir, et se prennent en Moscovie et en Tartarie : il s'en troswe peu en Laponie. Plus ta couleur du poil est noire , et plus elle est recherchée; et vaudra quelquefois soixante écus, quoique sa peau n'ait que quatre doigts de largeur. On en a vu de blanches ou grises, et legrand-duc de Moscovie en a fait présent, par ses ambassadeurs, au roi de Suède , comme de peaux extrêmement précieuses. Les martres approchent plus des zibelines que toutes les autres bêtes : elles imitent assez la finesse et la longueur du poil; mais eHes sont beaucoup plus grandes. J'en ai rencontré de la grosseur d'un chat, et il yapeu de pays OÙ elles soient plus fréquentes qu'en Laponie. Sa peau coûte une riidale , et celles qui ont le dessus de la gorge cendre sont plus estimées que celles qui l'ont blanc. Cet animal fait nn grand carnage de petits-gris, dont il est extrêmement friand, et les attrape à la course sans grande difficulté; il ne» nourrit pas seulement d'écureuils, il donne aussi la chasse aux oiseaux; et montant sur le sommet des arbres, Il attend qu'ils soient endormis pour se jeter dessus et les dévorer. S'ils sont assez forts pour s'envoler, ils s'abandonnent dans l'air avec la martre , qui a ses griffes aussi fortes et aussi pointues qu'aucun autre animal , et se tient dessus le dos de l'oiseau, et le mord en volant , jusqu'à ce qu'enfin il tombe mort. Cette chute est bien souvent aussi lii-

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ncsle à )a martre qu'à l'oiseau; et lorsqu'il s'est élevé bien haut dans l'air, la martre tombe bien souvent sur les rochers, où elle est brisée, et u'a pas un meilleur sort que l'autre.

l'ai parlé ailleurs des jœrts en suédois, et gulones en latin , au sujet des rennes qu'ils fendent en deux. Cet animal est de la grosseur d'un chien ; sa couleur ■ est noire-brune , et on compare sa peau à celle des zibelines : elle est damassée et fort précieuse.

La quantité des poissons de la Laponie fait qu'on y rencontre aussi beaucoup de castors , que les Suédois appellent baver, et qui se plaisent fort dans ces lieux, où le bruit du ceux qui voyagent ne trouble point leur repos. Hais le véritable endroit pour les trouver, c'est dans la province de Kimï, et enRusselande. Les rognons de castors servent contre quantité de maladies. Tout le monde assure qu'il n'y a rien de plus souverain contre la peste que d'en prendre tous les matins ; cela chasse le mauvais air, et entre dans les plus souveraines compositions. Olaùs, grand-prêtre de la province de Pitha , m'en a fait présent, à Tonio, de la moitié d'un, et m'a assuré qu'il ne se servoit point d'autre chose pour ses meilleurs remèdes. Il étoit fort habile en pharmacie. IL m'assura déplus qu'il tirait une huile de la queue du même animal , et qu'il n'y avoit rien au monde de plus souverain.

Il se voit aussi un nombre très-considérable d'hermines en Laponie , que les Suédois appellent lekat. Cet animal est de la grosseur d'un gros rat, mais une fois aussi long. Il ne garde pas toujours sa couleur ; car l'été il est un peu roux, et l'hiver il change de poil , et devient aussi blanc que nous le voyons. Ils ont la queue aussi longue que le corps , qui finit en une petite pointe noire comme de l'encre; en sorte qu'il est difficile de voir un animal qui soit et plus blanc et plus noir. Une peau d'hermine coûte quatre ou cinq sous. La chair de cet animal sent très-mauvais, et il se nourrit de petits-gris et de rats de montagne. Ce petit anima), tout-a-fait inconnu ailleurs , et fort singulier, comme vous allez voir, se trouve quelquefois en si grande abondance, que la terre en est toute couverte. Les Lapons l'appellent lemmucat. Il est de la grosseur d'un rat , mais la couleur est plus rouge , marquée de noir , et il semble qu'il tombe'du ciel , parce qu'il ne paraît point que lorsqu'il a beaucoup plu. Ces bétes ne fuient point à l'approche des voyageurs; au contraire , elles courent à eux avec grand bruit; et quand quelqu'un les attaque avec un bâton , ou avec quelque autre arme, elles se tournent contre lui, et mordent le bâton , auquel elles demeurent attachées avec les dents, comme de petits chiens enragés. Elles se battent eontre les chiens, qu'elles ne crai-

gnent pas, et sautent sur leur dos, et tes mordent si vivement, qu'ils sont obligés da se rouler sur terre pour se défaire de ce petit ennemi. On dit même que ces animaux sont si belliqueux, qu'ils se font quelquefois la guerre entre eux , et que , lorsque tes deux armées se trouvent dans des prés qu'ils ont choisis pour champ de bataille, ils s'y battent vigoureusement. Les Lapons, qui voient ces différends entre ces petites bétes, tirent des conséquences de guerres plus sanglantes ailleurs, et augurent de là que la Suède doit bientôt porter les armes contre le Danois on le Moscovite, qui sont ses plus grands ennemis. Comme ces animaux ont l'humeur martiale, ils ont aussi beaucoup d'ennemis qui en font des défaitesconsidérables. Les rennes mangent tous ceux qu'ils peuvent attraper. Les chiens en font leur plus délicate nourriture , mais ils ne touchent point aux parties postérieures. Les renards en emplissent leurs tanières , et en font des magasins pour ta nécessité; ce qui cause du dommage aux Lapons, qui s'aperçoivent bien lorsqu'ils ont de cette nourriture, qui fait qu'ils n'en cherchent point ailleurs, et ne tombent pas dans les pièges qu'on leur tend. Il n'y a pas même jusqu'aux hermines qui ne s'en engraissent. Mais ce qui est admirable dans cet animal, c'est la connoissance qu'il a de sa destruction prochaine , prévoyant qu'il ne saurait vivre pendant l'hiver. On en prend une grande partie pendue an sommet des arbres , entre deux petites branches qui forment une fourche. Une autre, a qui ce genre de mort ne plaît pas, se précipite dans les lacs; ce qui fait qu'on en trouve souvent dans le corps des brochets, qu'ils ont nouvellement engloutis : et ceux qui ne veulent pas être homicides d'eux-mêmes', et qui attendent tranquillement leur destin , périssent dans la terre .lorsque les pluies, qui les ont mit naître, les font aussi mourir. On chasse grande quantité de lièvres, qui sont pour l'ordinaire tout blancs, etneprennentleur couleur rousse que les deux inois les plus chauds de l'année.

Il n'y a guère moins d'oiseaux que de bétes à quatre pieds en Laponie. Les aigles , les rois des oiseaux, s'y rencontrent en abondance. Il s'en trouve d'une grosseur si 'prodigieuse, qu'ils peuvent, comme j'ai déjà dit ailleurs, emporter les faons des rennes , lorsqu'ils sont jeunes , dans leurs nids, qu'ils font au sommet des plus hauts arbres; ce qui fait qu'il y a toujours quelqu'un pour les garder.

Je ne crois pas qu'il y ait de pays au monde plus abondant en canards, en cercelles, plongeons,

< Cette leçon e»t conforme aux premières édition*. Dans la édition* modernes , on i corrigé ainsi : Et aux qui ne vtuJtuî |HU«lr«iE9 iunuu di uvi aoii, et qui, etc.

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crguH, oies sauvages, et autres oiseaux aquatiques, que celui-ci. La rivière en est partout si couverte , qu'on peut facilement les tuer a coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage , sans ces animaux , qui faisoient notre nourriture ordinaire, et nous en tuions quelquefois trente ou quarante pour un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne faisions bette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aJlar chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés; mais il) reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance , que les déserts en sont tout couverts. Us leur taraient des filets, et la peau des cygnes écorebés leur sert, à faire des bonnets; les autres leur servent de nourriture. Il y a un oiseau fort commun en ce pays, qu'ils appellent loom, et qui leur fournit leurs plus beaux ornements de tête. Cet animal est d'un plumage violet et blanc, perlé d'une manière fort particulière. Il est de la grosseur d'une oie , et se prend quelquefois dans les filets que les pécheurs mettent pour prendre du poisson, lorsque l'ardeur de la proie l'emporte trop, et qu'il poursuit quelque poisson sous l'eau. On garnit aussi de sa peau les extrémités des plus beaux gants. Les coqs de bruyère, les gelinottes, s'y trouvent en abondance. Mais il y a dans ce pays une certaine espèce d'oiseau que je n'ai point vue ailleurs, qu'ils appellent snyevripor, et que les Grecs appeloient laffopo* , de la grosseur d'une poule. Cet oiseau a pendant l'été son plumage gris de la couleur du faisan , et l'hiver il est entièrement blanc , comme tous les animaux qui vivent en ce pays; et la nature ingénieuse les rend de la même couleur de la neige, afin qu'ils, ne soient pas reconnus des chasseurs, qui les pourraient facilement apercevoir s'ils étaient d'une autre couleur que la neige, dont h terre est toute couverte. J'ai fait ailleurs^a description de cet oiseau. Il est d'un goût plus eacelteot que la perdrix, et donne par ses cris une marque assurée qu'il doit bientôt tomber de la neige, comme il est aisé de voir par son nom , qui signifie «mou de neige. Les Lapons leur tendent des filets sur cette neige , et forment une petite baie , au milieu de laquelle ils laissent un espace-vide, où les lacets sont tendus, et par où ces oiseaux doivent passer.

Il est impossible de concevoir la quantité du poisson oe> la Laponie. Elle est partout coupée de lleuves, de lacs, et de ruisseaux; et ces fleuves, ces lacs, et ces ruisseaux, sont si pleins de poissons, qu'un homme peut, en une demi -heure de temps, m prendre autant qu'il en peut porter avec une

seule ligne. C'est aussi h seule nourriture des Lapons , ils n'ont point d'antre pain ; et ils n'en prennent pas seulement pour eux, ils en font tout leur commerce, et achètent ce qu'ils ont de besoin avec des poissons , ou avec des peaux de bêtes ; ce qui fait que la pêche est toute leur occupation : car, soit qu'ils veuillent manger, ou entretenir le luxe, qui ne laisse pas de régner dans ce pays , ils n'ont point d'autre moyen de le faire. Il est vrai que les riches ne pèchent jamais. Les pauvres pèchent pour eux, et ils leur donnent en échange, ou du tabac, ou de l'eau-de-vie, ou du fer. ou quelque autre chose de cette nature. Sans m'arrêter à parler de tous les poissons qui sont en ce pays, je dirai qu'il n'y en a point de plus abondant en saumons. Ils commencent à monter au mois de mai , et pour lors il est extrêmement gras , et beaucoup meilleur que lorsqu'il s'en retourne au mois de septembre. Il y a des années où dans le seul fleuve de Torno on en peut pêcher jusqu'à trois mille tonnes, qu'on porte à Stockholm et à tons les habitants de la mer Baltique et du golfe ,B ethnique. Les brochets ne se trouvent pas en moindre abondance que les saumons : ils les font sécher, et en portent des quantités inconcevables. J'ai décrit ailleurs ta manière dont ils se servent pour le pécher la nuit, à la lueur d'un grand feu qu'ils allument sur la proue de leurs barques. Les truites y sont assez communes ; mais il y a une sorte de poisson qui m'est inconnu , qu'ils appellent ski; il est de la grosseur d'un nareng , et d'une grande délicatesse.

Après avoir demeuré quelques jours avec ces Lapons, et nous être instruits de tout ce que noua voulions savoir d'eux, nous reprîmes le chemin qui nous conduisoit chez le prêtre; et le même jour, mercredi 37 d'août, nous partîmes de cha lui , et vînmes coucher à Cokluauda, où commence la Bothnie, et où finit la Laponie. Hais, monsieur, je ne sais si vous n'aurez pas trouvé étrange que-je vous aie tant parlé des Lapons , et que je ne vous aie rien dit delà Laponie; je ne sais comment cela s'est fait, et je finis par où je devrais avoir com-. menée. Mais Ù vaut encore mieux en parler tard que de n'en rien dire du tout, et avant que d'en sortir, je vous en dirai ce que j'en sais.

On ne peut dire quel nom cette province aeu parmi les anciens géographes, puisqu'elle n'étoit pas connue , et que Tacite et Ptolomêe ne conuoissoien t pas de province plus éloignée que la Strisinie, que nous appelons présentement Bothnie, ou Bun-tnie, et qui s'étend à l'extrémité du golfe Botanique. Ce que l'on sait aujourd'hui de la Laponie, c'est qu'elle se peut diviser en orientale et occidentale. Elle regarée l'occident du coté de l'Islande , et obéit au roi

Qffti VKES DE REGNARD.

de Danemarck. Elle est orient du côté qu'elle conflue à la mer Blanche, tiù'est te port d'A«hançel ; et celle-là reconnolt le grand-Joe de ïtoscovîé pour son souverain. Hiant'ajouter une troisième, qui est au milieu des deux , et qui est beaucoup plus grande nue toutes les delix:autres ensemble; et cejte-là-est sous ta domination du roi du Suède, et se divisé en cinq provinces différentes , nui ont toutes le nom de Laponie, et qu'on appelle Vma LnpmotrJi, Pitha Lapmarch, Litfu Laptaôreh, Tertio Lapmarch, et Kimi Lapmarch. Elles prennent leurs noms des fleuves qui les arrosent, et ces mêmes fleuves le donnent encore ans villes ou ils. passent , si on peut donner ce nom à un amas 4e quelques maisons faites d'arbres.

La province de Torno Lapyaarch, qui est justement située au bout du golfe Bothmqùe» estJo dernière du monde du «ité du pôle arctique, et s'étend jusqu'au cap du Nord. Charles IX, roi de Suède, jaloux de coonottre la vente. et retendue de ses terres, envoya, en différents temps de l'année 1600, deux illustres mathématiciens, fan appelé Aaron Forstus , Suédois, et l'autre Jérôme BirckoUo, Allemand de nation. Ces gens firent le voyage avec toutes les provisions et les instruments nécessaires, et avec un heureux suw-ès; et rapportèrent, à leur -retour, qu'ils n'a voient trouvé- aucun continent an septentrion au-delà du soixante et treizième degré d'élévation j mais une mer glaciale immense, et que le dernier promontoire qui avanroit dans l'Océan étoit iSurhus, ou Norkap, assez près du château Wardhus, qui appartient aux Danois. C'est dans cette Laponie que nous avons voyagé, et que nous avons rémonté le fleuve qui l'arrose jusqu'à sa source.

Nous arrivâmes le lendemain à JaamûsMastmg, qui n 'étoit distant du lieu où nous avions couché que' de deux lieues : nous en fîmes trois ou quatre à pied pour y arriver, et nous ne perdîmes pas nos pas. Il y a dansée lieu une mine de fer très bonne, mais qui est abandonnée presque , à cause du grand éloignement. Nous y allions pour y voir travailler aux forges , où , ne voyant rien de ce fie nous souhaitions , nous fumes plus heureux que nous n'espérions l'être. Nous allâmes dans la mine, d'où nous fîmes tirer des pierres d'aimant tout-à-fait bonnes. Nous admirâmes avec bien du plaisir les effets surprenants de cette pierre , torqu'elle est encore dans le lieu natal. Il fallut faire beaucoup de violence pour en tirer des pierres aussi considérables que celles que nous voulions avoir, et le marteau dont on se servoit, qui étoit de la grosseur de la cuisse, demeurait si fixe en tombant sur le ciseau qui étoit dans la pierre , que celui qui frappoit avoit besoin

d» secours pour Je retirer. Je voulus- éprouver cela moi-même ; et ayant pris une grosse pince de fer, pareille a celles dont on se sert à remuer les corps les plus pesants, et que j'avois de la peine à soutenir, je l'approchai du ciseau, qui l'attira avec une violence, extrême, et la soulenoit avec une force inconcevable. Je mis une. boussole que j'avois, au milieu du trou où étoit la mine, et l'aiguille tournoit continuellement d'une vitesse incroyable. Nous primes les meilleures, et nous ne demeurâmes pas davantage en ce lieu. Nous allâmes retrouver nos barques, 'et vînmes -coucher à Tuna Manda, chez un de nos bateliers, qui nous fit voir ses lettres d'exemption de taille qu'il avoit du rai , pour avoir trouvé cette mine de fer. Ce paysan s'appeloit Los Larttan, Lawenttu* à Laurenfio.

Le lendemain dimanche nous fîmes une assez Donne journée, et arrivâmes le soir à Ronges , où nous avions demeuré un jour en passant. Sous achetâmes là des traîneaux , et tout le hsrnois qui sert à atteler le renne. Ils nous coûtèrent un ducat la pièce. Nous ne partîmes le lundi que sur le midi, à cause que nous fumes obligés d'attendre les barques qu'il faut aller quérir assez loin , et passer un long espace de chemin , pour éviter les cataractes, qui sont extrêmement violentes en cet endroit. Nous couchâmes cette nuit-là à Pelb>, où nous eûmes le plaisir de voir, en arrivant, cette pèche du brochet dont je vous ai déjà parlé, et qui me parut merveilleuse. Il ne faut pas s'étonner si les habitants de ce pays cherchent tous les moyens possibles pour prendre du poisson : ils n'ont que cela pour subsister ; et la nature, qui donne bien souvent le remède aussitôt que le mal, refusant ses moissons à ces gens, leur donne des pêches plus abondantes qu'en aucun autre endroit. Nous vînmes le lendemain, premier de septembre, coucher chez le préfet des Lapons , Allemand de nation , dont j'ai déjà parlé , et le lendemain nous arrivâmes)! Torno , après avoir passé plus de quarante cataractes. Ces cataractes sont deschutes d'eau trèsimpétueuses, et qui font en tombant un bruit épouvantable. Il y en a quelques-unes qui durent l'espace de deux et trois lieues, et c'est un plaisir le plus grand du monde de voir descendre ces torrents avec une vitesse qui ne se peut concevoir, et faire trois ou quatre milles de Suède , qui valent douze lieues de France, en moins d'une heure. Plus la cataracte est forte , et plus il faut ramer avec vigueur pour soutenir sa barque contre les vagues i ce qui fait qu'étant poussé du torrent , et porte de la rame, vous faites un' grand chemin en peu de temps.

Nous arrivâmes à Torno le mardi, et nous y vîn-

VOYAGE DE LAPONIB.

mes à U bonne heure, poOTTOir les cérémonies des obsèques de Jaunîtes Tornœvs, dent je tous ai parlé auparavant, qui étoit mort depuis deux mois. C'est la aode en* Suède de garder les corps des défunts fort long-temps. Ce temps te mature suivant la totalité des personnes; et plus la condition do. définit est relevée, et plus aussi les funérailles sont reculées. On donne ce temps pour disposer toutes choses pour ces actions, qui sont les plus solennelles qui se fassent en ce pays: et si l'on dit que les Turcs dépensent leurs biens en noces, les Juifs aadreonedsiona, les chrétiens en procès, on pourrait ajouter, les Suédois en funérailles. En effet, j'admirai la grande dépense qui se fit pour un homme -pi ri 'étoit pas autrement considérable, et dans un pars si barbare et si éloigné do reste du monde. On u'eut pas plus tôt appris notre arrivée, que le gendre dn défunt travailla aussitôt à une harangue latine qu'il devoït le lendemain prononcer devant sous , pour nous inviter aux obsèques de son beaupère. Il fut toute la nuit à y rêves, et oublia tout nu discours lorsqu'il fut le matin devant noua. Si les révérences disent quelque chose , et sont les marques de l'éloquence , je puis assurer que notre harangueur surpassoit le prince des orateurs ; mais je crois que ses inclinations servoient plus a cacher si confusion qui paroissoit sur son visage, qu'a rendre son discours fleuri. Comme nous savions le sujet de sa venue, nous devinâmes qu'il venait pour nous prier d'assister à la cérémonie; car nous n'en pûmes rien apprendre par son discours : et quelque temps après , le bourguemestre de la ville , avec on officier qui étoit là en garnison , vinrent nous prendre dans la même chaloupe pour nous passer de l'autre cdté de l'eau, et nous mener à la maison du défont, nous trouvâmes' à notre arrivée toute la maison pleine de prêtres vêtus de longs manteaux noirs, et de chapeaux qui sembloient , par h hauteur de leur forme, servir de colonnes à quelque poutre de la maison. Le corps du défunt, dus dans un cercueil couvert de drap , étoit au milieu d'eux. Ils l'arrosoient des larmes qui dégouttaient de leurs barbes humides , dont les poils séparés fbnnoient différents canaux, et distilktient cette triste humeur, qui servait d'eau bénite. Tons ces prêtres avaient quitté tours paroisses, et étoient renas de fort loin. Il y en avoit quelques uns éloignés de plus de cent lieues; et on nous assura que si cette cérémonie se fat faite l'hiver, pendant lequel temps les chemins en ces pays sont plus faciès , il n'y aurait eu aocun prêtre , a deux ou' trois cents lieues à la ronde, qui ne s'y fût trouve, tant ces sortes de cérémonies se font avec éclat. M plus ancien de la compagnie fit une oraison funèbre à

tous les assistants; et El falloit qu'il dit quelque chose de bien triste , puisqu'il s'en fallut peu que son air pitoyable ne nous excitât à pleurer nousmêmes, qui n'entendions rien à ce qu'il disoit. Les femmes étaient dans une petite chambre, séparées des hommes , qui gémissoient d'une manière épouvantable , et entre autres la femme du défunt, qui in terrompoit, par ses sanglots , le discours du prédicateur. Pendant que l'on préchoit dans cette salle, on en faisoit autant dans l'église en tmlandois; et quand les deux discours furent finis, on se mit en chemin pour conduire le corps à l'église. Sept ou hait bourgeois le cnargerentSur leurs épaules ; et il n'y eut personne des plus apparents qui ne voulut y mettre la main ; et je me souvins pour lors de ce que dit Virgile à l'entrée dn cheval dans Troie , quand il dit qu'il n'y avoit ni jeune ni vieux qui ne voulût aider à tirer cette machine dansleur ville : Funetn-fue manu umtingerts gaudent. Nous suivions le corps comme les plus apparents, et ceux qui nettoient le deuil; et la veuve étoit ensuite, conduite par-dessous les bras de deux de ses filles : Tune s'a ttris toit beaucoup, et l'antre ne paroiasoit pas émue. <èa mit le corps au milieu de l'église, en chantant quelques psaumes; et les femmes, en passant près du défunt, se jetèrent sur le cercueil , et l'embrassèrent pour la dernière fois. Ce fut pour lors que commença la grande et principale oraison funèbre , récitée par Joannes Piantinus, prêtre d'Urna, qui eut une canne d'argent pour sa peine. Je ne puis pas dire s'il l'avoit méritée; mais je sais qu'il cria beaucoup , et que pour rendre tous les objets plus tristes, il s'étoit même rendu hideux , en laissant ses cheveux sans ordre, et pleins de plusieurs bouts de paille qu'il n'avoi t pas eu le temps dttter. Cet homme dit toute la vie du défunt, dès le moment de sa naissance jusqu'au dernier soupir de sa vie. Il cita les lieux et les maîtres qu'il avoit servis, les provinces qu'il avoit vues, et n'oublia pas la moindre action de sa vie. C'est la mode en ce pays de faire une oraison funèbre eux laquais et aux servantes, pourvu qu'ils aient un écu pour payer l'orateur. Je me suis trouvé à Stockholm à l'enterrement d'une servante où la curiosité m'avoit conduit. Celui qui faisoit son oraison funèbre, après avoir site le lieu de sa naissance et ses parents, s'étendit sur les perfections de la défunte, et exagéra beaucoup qu'elle savoit parfaitement bien faire la cuisine, distribuant les parties de son discours en autans de ragoûts qu'elle savoit faire, et forma cette partie de son oraison, en disant qu'elle n'avoît qu'un seul défaut, qui étoit de faire toujours trop salé ce qu'elle apprétoit, et qu'elle montroit par là l'a-

ŒUVRES DE REGNARD

mprir qu'elle avoit pour la prudence, dont le Bel est le symbole , et son peu d'attache aux biens de ce monde, qu'elle jetait en profusion. Vous voyez par la , monsieur , qu'il y a peu de gens qui ne puissent donner matière de faire à leur mort une oraison funèbre , et un beau champ à un orateur d'esf irer son éloquence. Mais celui-ci avoit une plus belle carrière. Jouîmes Tomœus étoit un homme savant ; il avoit voyagé, et avoit même été en France précepteur du comte* Charles Oxenstiern. Quand l'oraison funèbre fut finie , on nous vint faire encore an compliment latin , pour demeurer au festin. Quoique nous n'entendissions pas davantage à ce second compliment qu'au premier, nous n'eûmes pas de peine à nous imaginer ce qu'il nous vouloit dire : nos ventres ne nous disoient que trop ce que ce pou voit être; et ils se plaigooient si haut qu'il étoit près de trois heures qu'ils n'avoient mangé, qu'il ne fut pas pins difficile à ces gens d'entendre leur langage qu'à nous le leur. On nous mena dans une grande salle, divisée en trois longues tables, et c'était le lieu d'honneur. Il y en avoit cinq ou six autres encore plus pleines que celle-ci , peur recevoir tous les gens qui s'y présentaient. Les préludes du repas furent de l'eau-de-vie de bière , et une autre liqueur qu'ils appellent ealchat, faite avec de la bière , du vin , et du sucre , deux aussi méchantes boissons qui puisseitt entrer dans le corps humain. On servit ensuite les tables , et on nous St asseoir au plus haut bout de la première table, avec les prêtres du premier ordre, tels qu'étaient le père prédicateur et autres. On commença le repas dans le silence, comme partout ailleurs, et comme le sujet le demandoit : ce qui fit dire à PI an tin , qui étoit à côté de moi, qu'ils appeloient les conviés iVelti. JV signifie, Keqiu vox, uet termo egreditur woreeurum; loquebautur variU liuquis: ipiomnem terrain exivit tonus eorwm .Tou t e s ces paroles é toi en t tirées de l'Écriture, et je ne crois pas qu'on les puisse mieux faire venir qu'à cet endroit; car on ne peut se figurer une image plus vive des noces de Cana , que le tableau que nous en vîmes représenter devant nos yeux , plus beau et plus naturel que celui de Paul Véronèse. Les tables étoient couvertes de viandes particulières , et, si je l'ose dire, antiques; car il y avoit pour le moins huit jours qu'elles étoient cuites. Des grands pots de différentes matières, faits la plupart comme ceux qu'on portoit aux, socrific.es anciens , paroient cette table, et faisoient par leur nombre une confusion semblable à celle que nous voyons aussi aux anciens banquets. Mais ce qui achevoit cette peinture, c'était la mine vénérable de tous ces prêtres armés de barbe, et les habits finlandois de tous les conviés , qui sont

aussi plaisants qu'on les puisse voir. Il y avoit entre autres un petit vieillard avec de courts cheveux , une barbe épaisse, et chauve sur le devant de la tête. Je ne crois pas que l'idée la plus vive de quelque peintre que-ce soit puisse mieux représenter la figure de saint Pierre. Cet homme avoit nne robe verte doublée de jaune, sans façon, et faisant l'effet d'une draperie, retroussée d'une ceinture. Je ne me lassai point de contempler cet homme, qui étoit le frère du défunt. Pendant que je m' arrêt ois à considérer cet homme, les autres avoient des occupations plus importantes , et buvoient en l'honneur du défunt età la prospérité de sa famille, d'une manière surprenante. Les prêtres , comme les meilleurs amis, buvoient le plus vigoureusement ; et après avoir bu des santés particulières , on en vint aux rois et aux grands. On commença d'abord par la santé dés belles Mies , comme c'est la mode par toute la Suède , et de là on monta aux rois. Ces santés ne se boivent que dans des vases proportionnés par leur grandeur à la condition de ces personnes royales; et pour m'exciter d'abord, on me porta la santé du roi de France, dans un pot qui surpassoit autant tous les autres en hauteur, que ce grand prince . surpasse les autres rois en puissance. C'eut été un crime de refuser cette santé. Je la bus, et vidai ce pot fort courageusement. Il n'y avoit pas d'apparence , étant en Suède , d'avoir bu ta santé du roi de France, et d'oublier celle du roi de Suède. On la but dans un vase qui n 'étoit guère moins grand que l'autre; et après avoir fait suivre plusieurs santés à celle-ci, tout le monde se tut pour faire la prière. Il arriva malheureusement dans ce temps, qu'un de notre compagnie dit un, mot plaisant, et nous obligea à éclater .de rire si long-temps , et d'une manière si haute, que toute l'assemblée, qui avoit les yeux-sur nous, eu fut extrêmement scandalisée. Ce qui étoit de plus fâcheux , c'est que tout le monde avoit été découvert pendant le repas a cause de nous , et qu'on avoit emporté nos chapeaux, en sorte que nous n'avions rien pour cacher le ris dont nous n'étions pas les maîtres, et plus nous nous efforcions à l'étouffer, et plus il éclatait. Cela fit que ces prêtres, croyant que nous nous moquions de leur religion, sortirent de la salle et n'y voulurent plus rentrer. Nous fûmes avertis par un petit prêtre, qui étoit plus de nos amis que les autres, qu'ils avoient résolu de nous attaquer sur la religion. Nous évitâmes pourtant de parler avec eux sur cette matière, et nous les allâmes trouver dan» un autre, lieu où étoit passée l'assemblée pour fumer, tandis qu'an levoit les tables. On apporta pour dessert des pipes et du tabac, et tous les prêtres burent et fumèrent jusqu'à

VOYAGE DE LAPONIE

ce qu'ils tombassent mus la table. Ce fut ainsi qu'on arrosa la tombe de Joamies Tormeus , et que la fit* finit. Olaus Graan, gendre du défont, se tnha le mieux qu'il put pour nous conduire à noire bateau , le pot à la main ; mais les jambes lui manquèrent : il s'en fallut peu qu'il ne tombât dans là rivière; et, par nécessité, deux hommes le rampèrent par-dessous les bras.

Bous croyions que toute la cérémonie fut terminée , quand nous vîmes paraître le lendemain malin Olaû s Graan , suivi de quelques autres prêtres , qui nous veooit prier de nous trouver au lendemain. Je vous assure, monsieur, que cela me surprit: je n'avois jamais entendu porter de lendemain qu'aux noces , et je ne croyois pas qu'il en fût de même aux enterrements. Il fallut se résoudre à y aller une seconde fois, et nous eûmes une conférence avec Olaus Graan , pendant le bon intervalle qu'il souffrit entre l'ivresse passée et la future.

Cet Olaus Graan, gendre du défunt, est prêtre de la province de Pitha , homme savant , ou se disant tel, géographe, chimiste, chirurgien, mathématicien, et se piquant surtout de savoir la langue françoise , qu'il parloit comme vous pouvez juger parce compliment qu'il nous fit : La grande ciel (noDf répéta-t-il plusieurs fois ) conserve vous et tvtrt appRcabiUU tout le temps que cotis verres n» «ni rfleoeiur. Il nous montra deux médailles , l'une delà reiae Christine, et l'autre étoit un sïcle des Juifs, qui représente d'un côté la verge de Moïse, et de l'autre une coupe d*bù sort une manière d'encens. Entre toutes les autres 'qualités, il prétendoit avoir celle de posséder en perfection la pharmacie, rt pour nous le prouver, il tira de plusieurs poches quantité de bottes de toutes grandeurs, de conforlatifs, et assez pour lever une boutique d'apothicaire. 11 me donna un morceau de testicule de castor, et m'assura qu'il tiroit une huile admirable de la queue de cet animal , qui servoit à toutes sortes de maladies. Quand notre conversation fut finie, on nous reconduisit où nous avions été le jour pré-, cèdent, où chacun, pour faire honneur au défunt, Mt épouvantablement, et ceux qui purent s'en retournèrent chez eux.

Nous demeurâmes à Torno , à notre retour de Laponie, pendant huit jours. Le mercredi et le jeudi «passèrent à l'enterrement. Le vendredi, samedi, et dimanche, ne furent remarquables que par les visites continuelles que nous reçûmes, où il fallait feire boire tout le monde. Le lundi le bourguemestre nous donna àdtner;et le mardi, à la pointe du jour, le vent s'étant mis à l'ouest .nous fîmes voile. Le vent demeura assez bon tout le reste du jour. La mit il fut moins violent ; mais le lendemain mer-

credi nous eûmes un calme. Le jeudi nefut pas plus heureux, et nous demeurâmes immobiles comme des tours. Nous jetâmes plusieurs fois la sondé pour donner fond ; mais n'en trouvant aucun , il fallut faire notre route dans des appréhensions continuelles d'aller échouer en terre. Lé vendredi, le brouillard étant dissipé, nous fîmes un peu de chemin à la faveur d'un vent est et nord-est, et passâmes les petites lies de Querke». Mais le lendemain, le vent s'étant fait contraire, nous fumes obligés de retourner sur nos pas, et de relâcher dans un port appelé Raian. Nous y passâmes une partie de ce jour à chasser dans une Ile voisine, et le soir nous allâmes à l'église , éloignée, d'une demi-lieue. Le prêtre nous y donna à souper ; mais la crainte qu'il avoit que des jeunes gens frais revenant de ■ Lapmarck n'entreprissent quelque chose sur son honneur, il s'efforçait, afin que nous ne passassions pas la nuit chez lui, de bous faire entendre que le vent étoit bon, quoiqu'il fût fort contraire. Nous revînmes donc à notre barque toute la nutt , après avoir acheté un livre chez lui ; et le dimanche matin le major du régiment de cette province nous envoya quérir dans sa chaloupe par deux soldats. Nousy allâmes, et nous, trouvâmes tous ses officiers, avec un bon dîner, qui nous attendoient. Il fallut boire à la suédoise, c'est-à-dire vider les cannes d'un seul trait; et quand on en vint à la santé du roi, ou apporta trois verres pleins sur une assiette, qui furent tous vidés. J'avoue que je n'avois pas encore expérimenté cette triplicité de verres, et que je fus fort étonné de voir qu'il ne suffisoit pas de boire dans un seul. Il est encore de là cérémonie de renverser son verre sur l'assiette , pour faire voir la fidélité de celui qui boit. Nous nous en retournâmes à notre vaisseau , et le lendemain, sur les dix heures, nous allâmes voir de quel coté venoit le vent. Il étoit est, et l'ignorance de notre capitaine et de notre pilote leur faisait croire qu'ils ne pouvoient sortir hors du port de ce vent. Je leur soutins le contraire, et je fis tant que je les résolus à se hasarder de sortir. Nous le fîmes heureusement, et sur le midi le vent se mit nord-est si fort, qu'ayant duré toute la nuit et le lundi suivant jusqu'à midi, nous fîmes pendant vingt-quatre heures plus de cent lieues. Mais le vent étant tombé tout d'un coup, nous demeurâmes à huit lieues d'Agbon, lieu ou nous devions descendre pour aller par terre à Coperberyt. Nous ne le pûmes faire que le lendemain; et, ayant trouvé heureusement à la côte de petites barques qui vendent de la foire d'Heruesautes , nous vînmes coucher à Withseral, petite ville sur le bord du golfe Bothnique, et le lendemain nous primes

OEUVRES DE REGNARD

dei chevaux de poste, et limes une très-rude journée, soit par la difficulté du chemin, ou soit qu'ayant été long-temps sans courir la poste, nous en ressentissions plus la fatigue. Nous nous é garâmes la nuit dans des bois ; et. s'il est toujours fâcheux d'errer pendant les ténèbres, il l'est incomparablement davantage en Suède, dans un pays plein de précipices et de forêts sans fin, où l'on ne sait pas un mot de la langue, et où l'on ne trouve personne pour demander le cbemin , quand, on la saurait. Néanmoins, après avoir beaucoup avancé notre route par une pluie épouvantable , à la faveur d'une petite chandails, plus agréable mille fois dans cette nuit obscure, que le plus beau soleil dans un des plus charmants jours de l'été, nous arrivâmes à Ja poste ; et le vendredi suivant, étant fort rebutés de la journée précédente, nous ne fîmes que trois lieues, et couchâmes à Alta. Le samedi fut assez remarquable pour l'aventure qui nous arriva. Nous partîmes à six heures du matin pour faire mAtre milles de Suède, qui font douze lieues de France, et après avoir marché jusqu'à deux heures après midi, nous arrivâmes à une misérable cabane, que nous ne crûmes point être le lieu ou nous devions prendre d'autres chevaux, qui rétoit néanmoins ; et n'ayant trouvé personne à qui parler, nous poursuivîmes notre route par des chemins qu'il n'y a que ceuxqui y ont été qui en puissent concevoir la difficulté. Nous croyions ètrefort proche de la poste, et nous marchâmes jusqu'à quatre heures au soir sans rencontrer une seule personne pour demander le chemin, ni le moindre toit pour nous mettre à couvert. Surcroît de malheur, la pluie vinten telle abondance, qu'il plut cette nuitlà pour trois mois qu'il y avoit qu'il n'étoit pas tombé une seule goutte d'eau. L'espérance qui nous Dattoit que nous pourrions bien rencontrer quelque maison de paysan, faisoît que, malgré la lassitude épouvantable dont nous étions accablés, nous ne laissions pas de marcher; mais enfin la pluie vint si forte, et la nuit si noire , que nos chevaux rebutés, et qui n'avaient mangé non plus que nous depuis le matin, demeurèrent tout d'an coup, sans qu'il fut possible de les faire avancer davantage. Nousvoiladonc tristement demeures au 'milieu des bois, sans avoir quoi que ce soit au monde , que le ventre des chevaux pour nous mettre à couvert , et on le pbuvoit faire sans danger; car les pauvres bétes étoient si accablées, qu'elles passèrent la nuit sans remuer, et sans manger non plus que leurs maîtres. Toute notre consolation fut que nous fîmes un bon feu qui nous réchauffa un peu. Mais il n'y avoit rien de si plaisant que de nous voir dans cet équipage, tous extrêmement tristes et défaits.

comme des gens qui n 'avaient mangé depuis vingtquatre heures, et qui baissoient languissamment la tête pour recevoir la pluie qu'il plaisoit au Ciel faire tomber sur nous avec largesse. Ce qui acheva de rendre l'aventure plaisante, fut que le lendemain nous ne fumes pas plus tôt à cheval à la pointe du jour, que nous découvrîmes à deux portées de mousquet une petite maison que nous avions tant cherchée, et dans laquelle nous allâmes boire un peu de lait. A quelque chose , comme on dit, malheur est bon; car cet égarement fut cause que nous arrivâmes te lendemain dimanche à Coperberyt, où nous ne fussions arrivés que le jour d'après. Nous découvrîmes cette ville par la fumée qui en sort oit , et qui ressemblent plutôt à la boutique de Vulcain qu'à toute antre chose. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux , que charbons, et cyclones affreux. Il faut descendre dans cette ville par des trous. Pour vous en faire concevoir l'horreur , on nous mena premièrement dans une chambre pour y changer d'habit, où nous primes un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits dangereux. Nous descendîmes ensuite dans la mine, dont la bouche est d'une largeur et d'une profondeur surprenantes. A peine voit-on les travailleurs, dont les uns élèvent des pierres, les autres font sauter des terres, d'autres font des feux pour détacher la mine, et chacun enfin a son emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de routes qui y conduisoi eut, et nous commençâmes pour lors à connoltre que nous n'avons rien fait, et que os n'étoit qu'une disposition à déplus grands travaux. Nos guides allumèrent leurs flambeaux , qui àvoient bien de la peine à percer les ténèbres épaisses qui régnoient dans ces lieux souterrains. On ne voit de tous côtés, et à perte de vue, que des sujets d'horreur, à la faveur de certains feux sombres , qui ne donnent de lumière qu'autant qu'il en tant pour distinguer ces objets affreux; la fumée tous offusque, le soufre vous étouffe. Joignez à cela le J>ruit des marteaux et la vue de ces ombres , ces malheureux, qui sont tout nus, et noirs comme des démons , et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui représente mieux l'enfer que ce tableau vivant, peint des plus noires et des pins sombres peintures qu'on se puisse imaginer. Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables, tantôt sur des échelles tremblantes^ tantôt sûr des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçâmes dans notre cbemin quantité de pompes qui élevoiont l'eau, et des machines assez curieuses, que nous n'eûmes pas le temps d'examiner. Nous vîmes seulement quantité de ces malheureux

VOYAGE DE LAPONIB.

anitravailloientà ces pompes. Nous pénétrâmes jusqu'au fond avec une peine terrible; mail quand il fallut remonter, le soufre nous avoit tellement lufrosjaéE, que ce fut avec des travaux inconcevables que nous regagnâmes la première descente. Il fallut nodQjeter a terre plusieurs fois, et" les gesoui doub manquant, -on étoit obligé de noua porter sur l^î bras. Nous arrivâmes enfin, après d'epouvan tables fatigues, à la bouche de la mine : ce Ait M que nous commençâmes a respirer de la manier* que feroit une âme qu'on tireroit du purgatoire. Un objet pitoyable se présenta pour lors à notre vue; on reportoit un de ces malheureux, qui ternit, d'être écrasé par la chuted'une petite pierre oue la chute avoit rendue dangereuse. Os pauvres go» exposent leur vie à bon marché : on leur donne saie mus par jour; et il y a environ six ou sept Mots hommes qui travaillent continuellement à ces travaux. Je ne sais ai l'on doit plus plaindre le sort ses malheureux qui travaillent dans cet enfer, que l'narice des hommes, qui, pour entretenir leur loie, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boéee avoit bien raison de dire de son temps :

El Prise dit que les Romains , qui «voient plus besoin d'hommes que d'or, ne voulurent point pernrttre qu'on ouvrit des mines qu'on avoit découvertes en Italie. Les Espagnols vont chercher en Guinée des malheureux qu'ils destinent à travailler « leur roc de Potosi ; et il y a des pays où l'on y envoie ceux qui ont mérité la mort, et qui creusent tons les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette ■me de Coperberyt du soufre vif, du vitriol bleu « rat, et des octaèdres; ce sont des pierres curieuses, taillées naturellement en figure octogone. Sous partîmes le même jour pour aller à la mine d'argent qui est à Salsberyt t nous y arrivâmes le («demain mardi. Son nom véritable est Sala: son naect est on des plus riants de la Suède. Le jour «ivanl nous allâmes à la mine, qui en est distante fan quart de mille. Cette mine a trois larges bourbes, comme des puits, dans lesquels ou ne voit point de fond. La moitié d'un tonneau , soutenu d'un cable, sert d'escalier pour descendre dans cet abîme. L'eau fait aller cette machine d'une manière curieuse; die fait la roue, et tourne des deux côtés pour monter et pour descendre.. La grandeur du péril te conçoit aisément : on est à moitié dans un toaneau , dans lequel on n'a qu'une jambe : un sa-

tellite, noir comme un diable, le flambeau à la main.,' deseend aveo vous, et entonne tristement une chanson lugubre , qui est faite exprès pour cette .descente. Cette manière d'aller est assez douce; mais 'on* ne Jaisse pas d'y être fort mal à son aise, quand on sa voit au, bout d'Un câble, et qu'on connoitauesa vipjépeid-*ntièreine.iit»de sa force ou de sa faiblesse. Quand nous tûmes au milieu , nous commençâmes à sentir nn grand froid, qui, joint aux torrents sjni tomboien,t de toutes parts, nous fit sortiras la léthargie où noua étions. Nous arrivâmes enfin au fond de ce 'gouffre , après une demiheure de marche; là nos craintes commencèrent à se -dissiper, nous ne -vîmes plus rien d'affreux-, au contraire , tout brillott dans ces régions souterraines , et après être- descendus encore fort ayant , soutenu» par des échelles- extrêmement hautes, nous arrivâmes à, un salon oui est dans le fond de la raine, soutenudecelonnM.de ce précieux métal; quatre galeries spacieuses^ venoient aboutir; et là lueur des feux qnibrulQiénvde toutes parts, et qui venoient frapper sur l'argent des voûtée et sur un euu'r ruisseau qui couloit à ci té , ne servoit pas tant à éclairer, les' travail leurs , qu'à rendre ce séjour plus magnifique qu'on ne peht dire, et semblable aux palais enchantés de Phrton , que Jes poètes ont mis au centre de ht terre, où elle conserve ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes tes nations , qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les nns tirent des chariots , les autres roulent des pierres, les autres arrachent le roc du roc ; et tout le monde a son emploi. C'est une ville sous une autre ville : là il y a des cabarets , des maisons , des écuries, et des chevaux; et ce qu'il y a de plus admirable , est un moulin à vent , qui va continuellement dans cette caverne, et qui sert à élever les .eaux. On remonte avec la machine dans laquelle on est descendu, pour ailes voir les différentes opérations pour faire l'argent. On appelle »(«f les premières pierres qu'on tire de la mine, lesquelles on fait sécher sur un fourneau qui brûle lentement, et qui sépare l'antimoine, l'arsenic et le soufre d'avec la pierre , le plomb et l'argent , qui restent ensemble. Cette première opération est suivie d'une seconde , et ces pierres sèches sont jetées dans des trous où elles sont pilées et réduites en boue par le moyen de gros marteaux que l'eau fait agir. Cette boue est ■ délayée dans nue eau qui coule incessamment sur une planche mise en glacis, et qui, emportant le plus grossier, laisse l'argent et le plomb dans le fond sur une toile. La troisième sépare l'argent d'avec le f)lomb,qui fond en écume; et la quatrième serj enfin à la perfection, et à le mettre en état de

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souffrir le marteau. On ne s'imagine pas qu'il y ait tant de dispositions pour avoir un métal qui n'est aue l'excrément de la terre. Les Espagnols ne s'arrêtent point, au Potosi, à toutes ces différentes fontes pour purifier l'argent, depuis qu'ils ont trouvé la manière de l'épurer avec le vif-argent, qui , étant ennefcii de tous les autres métaux , qu'il détruit, excepté l'or et l'argent , les sépare de tout ce qu'ils ont de grossier et de terrestre, pour s'unir entièrement à eux. On trouve du* mercure dans cette mine, et ce métal, quoique quelques-uns ne lui donnent pas ce nom-là, parce qu'il n'est pas malléable , est peut-être un des plus rares effets de la nature; car étant liquide et ooulant de lui-même, c'est la chose du monde la plus pesante; et il se convertit en la plus légère, et se résout en fumée, qui , venant à rencontrer un corps dur , ou une région froide , s'épaissît aussitôt, et reprend .sa première forme , sans pouvoir jamais être détruit. La personne qui nous conduisit dans les mines , nous lit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses .qu'il avoit ramassées de toutes parts; entre autres un gros morceau de cette pierre ductile, qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servoieut pour brûler les corps des défauts. Il l'a trouvée dans cette mine , et nous en fit présent à chacun d'un petit morceau. Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal, ou nous arrivâmes le lendemain mercredi d'assez-bonne heure.

Cette ville' est la plus considérable de toute la Suède , pour son académie et sa situation : c'est là où on envoie étudier tous ceux qui veulent être de l'état ecclésiastique , dans lequel les nobles ne peuvent entrer -, et c'est une politique de ce royaume , afin de na pas diminuer le nombre des gentilshommes , qui servent ailleurs plus utilement. Nous vîmes la bibliothèque, qui n'a rien de considérable que le Codex argenievs , manuscrit écrit en lettres gothiques d'argent , par un évoque nommé Ulphila, enMésie, ou Asie mineure, trouvé dans le sac de Prague , et enlevé par le comte de Conismarck , qui en fit présent à la reine Christine. Nous allâmes ensuite dans l'église, où nous vîmes le tombeau de saint Éric , roi de Suède , qui eut la tête coupée. On nous donna sa tête et ses os à manier, qui sont tout entiers dans une caisse d'argent. On voit dans une grande chapelle derrière le cheeur le mausolée de Gustave l" et de ses deux femmes , dont il y en a une armée d'un fouet , à cause de sa cruauté. On nous montra dans la sacristie une ancienne idole ,

Tnor, qne les Suédois adoroient , et un très beau calice , présent de la reinejChristine- Il y a quantité de savants hommes , entre autres Rwibekius , médecin, qui a fait un livre très-curieux qu'il nous fit voir lui-même. Cet homme montre , par tout ce qu'il y a d'auteurs, comme Hérodote, Plaftftn, Diodore Sicilien , que les dieux 'Tiennent de son pays. Il en donne des raisons fortes ; il nous persuaffa , par le rapport qu'il y a dans sa langue à tous les noms des dieux. Hercule vient de Her et Coule, qui signifie capitaine. Diana vient du mot gothique m'a , qui signifie nourrice. Il nous fit voir que les pommes Hcspérides avoient été dans ce lieu , qui rendoient immortels ceux qui en avoient taté. Il nous fit voir que cette immortalité venoit de la science qui faisoit vivre les hommes éternellement. H nous montra un passage de Platon, qui, parlant aux Romains, leur dit qu'ils ont reçu leurs dieux de Grèce, et que les Grecs les ont pris des barbares. Il s'efforça de nous persuader que les colonnes d'Hercule avoient été en son pays , et quantité d'autres choses que vous croirez , si vous voulez.

Nous vîmes dans son cabinet quantité d'ouvrages de mécanique : un des bâtons ruténiques peur counottre le cours du soleil , que les Suédois , à ce qu'il dît, ont connu avant les Égyptiens et les Cbaldéens. Toutes les lettres runiques sont faites en forme de dragon, qu'il dit être le même qui gardoit le jardin des Hespérides. Les lettres runiques , dont les Suédois se servoieut, n'étoient que seize en nombre, Ovenius est encore un célèbre médecin. Rédeleiui et Loxenitu sont renommés; le premier, pour les antiquités, et l'autre pour le droit. Colvntbus pour l'histoire; et Scheffer, qui a écrit des Lapons, étoit fort estimé pour la logique. On voit dans la vieille ville d'Upsal quantité d'antiquités, comme les tombeaux des rois de Suède, et le temple de Jamu Quadri Front , qui a donné lieu d'écrire à Rudbekiits. Nous nous mimes dans une petfte barque qui part oi t pour Stockholm, pour de certaines raisons ; et le vent qui étoit bon s'étant changé , étant encore à ta vue d'Upsal, nous marchâmes deux grands milles de Suède, qui valent cinq ou six lieues de France, et arrivâmes a la poste , où .nous primes des chevaux qui nous conduisirent pendant toute la nuit jusqu'à Stockholm, où nous entrâmes à quatre heures du matin le samedi 27 septembre , où nous terminâmes enfin notre pénible voyage, le plus curieux qui rut jamais, que je ne voudrois pas n'avoir fait pour bien de l'argent , et que je ne voudrois pas recommencer pour beaucoup davantage.

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VOYAGE DE POLOGNE

Noos partîmes de Stockholm le 3 octobre 1683 , pour aller trouver notre vaisseau aux Dalles, qui étott parti deux jours devant nous. Nous filmes escortés de tous nos bons amis jusqu'à une lieue de la ville: là, prenant congé d'eux, nous marchâmes une bonne partie de la nuit , et arrivâmes le lendemain aux Dalles ; c'est le lieu où se paient les droits que le roi de Suède prend sur toutes les marchandises qui entrent ou qui sortent. C'est là ■où commencent les rochers dont Stockholm est environné, ti dans lesquels il est assez difficile de marcher. Notre galiote n'y étoit pas encore, mais elle parut le lendemain sur le midi. Elle étoit de Stettin , qui appartient au roi de Suède , dans la Poméranie , rt qui donna pendant ces dernières guerres tant d'wrcice aux troupes de l'électeur de Brandebourg, qui demeurèrent neuf mois devant les murailles , qui n'étoient défendues que des seuls bourgeois. Eue a depuis été rendue au roi de Suède, comme tantes les antres places qu'il avoit perdues, et que k roi de France lui a fait rendre. Nous parûmes le kukmaio dimanche à la pointe du jour, poussés d'un usez bon vent , qui se changea bientôt après , et nom obligea d'aller relâcher à Laudsor, proche fa heu d'où nous étions partis. Nous eûmes assez de peine à nous retirer entre deux rochers qui nous mirent d'abri ; car la tempête étoit extrêmement violente, et pensa cent fois nous briser contre les pierres dont cette mer est toute pleine. Le jour quatrième d'octobre est célèbre pour nous en malheurs; il y avoit trois ans que ce même jour, dédié à saint François , mon patron , nous fumes pris des Tnres sur la Méditerranée, à la vue de Nice. Il est difficile d'oublier ces jours-là, lorsqu'ils se marquent dans notre mémoire avec des couleurs si nves et si fartes. Nous demeurâmes trois jours en M endroit ; et le vent étant un peu moins mauvais, nom nous mîmes à la voile, et vînmes jusqu'à la vue de Wiaby, capitale de l'Ile de Gothland. Cette De, qui est la plus fertile de toute la Suède , a été donnée en apanage à la reine Christine, qui l'a échangée depuis avec celle d'OEIand, contre la ville rt seigneurie de Norcopin dans.... On voit un livre des ordonnances de Wisby, dont on s'est servi pour compiler les ordonnances du négoce de mer.

La fortune , qui sembloit ne nous être favorable que pour nous mieux faire sentir les disgrâces, ne fut pat long-temps à nous faire sentir de ses caprices ordinaires : il s'éleva la nuit une tempjfe si horrible, qu'après avoir été pendant un fort long

temps dans des horreurs continuelles, nous fumes contraints, sitôt qu'il fut jour, d'aller à toutes voiles relâcher encore une fois en Suède ,' à Westerwich , en la province de Smaland. Nous vîmes là deux choses dignes de pitié. La première tût ktdestruction générale de la ville , que les Danois a voient brûlée dans les dernières guerres , et qui étoit encore pleine de désolation: on commençoit à la rebâtir. L'autre étoit plus récente , et nous fit encore davantage réfléchir sur le péril que nous avions couru : nous vîmes les tristes débris d'un vaisseau anglois qui venoit de périr, chargé de sel , dont l'équipage avoit eu Men de la peine à se sauver.

Nous demeurâmes dans ce misérable endroit pendant six jours , que le vent contraire nous empéchoit de sortir : j'allai tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenaient pas mal mes rêveries : j'en ai écrit quelquesunes dans le voyage de Suède. Nous sortîmes enfin à là voile, mais nous n'eûmes assez de bon temps que pour nous porter en pleine mer, et nous mettre hors d'état de nous relâcher en quelque endroit que ce fut. La tempête nous prit avec tant de violence, que notre capitaine, des plus ignorants qui fût à la mer, eut cinquante fois envie de se laisser échouer sur quelque banc de sable.

Nous demeurâmes dans des appréhensions continuelles pendant plus de huit jours , qu'un brouillard épais nous empêchait de distinguer d'avec la nuit ; et enfin nous arrivâmes à la vue du fanal de Dautzick , où notre capitaine vint sottement mouiller, et s'approcha de si près, que, deux heuies après , le veut s 'étant fait nord-ouest épouvantable, il s'en vint nous donner une des chaudes alarmes que nous aurons de notre vie. Il entra dans la chambre où nous dormions, en pleurant et criant comme un désespéré , et nous assuranMotre perteprochaine , et qu'il n'y avoit que Dieu qui nous pût délivrer' du péril où nous étions. Il est fâcheux d'éveiller des gens qui dorment tranquillement, pour leur apprendre une nouvelle de cette nature ; et il fut encore plus horrible , lorsqu'étant sortis sur le tillac , nous vîmes la mer en fureur, dont le bruit se mêlant avec celui que faisoit le vent, ne nous présageoit rien que de funeste ; mais ce fut le corn- ' ble de la désolation, lorsque le câble étant rompu nous vînmes, échouer sur un banc de sable pendant la nuit la nbiaonscure.il n'y a point de termes qui puissent exprimai le trouble d'un homme qui se

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trouve dans ce misérable état; pour moi, monsieur, je ne me ressouviens d'autre chose, sinon que, pendant tout le reste de la nuit, je commençai plus de cinq cents Puter, et n'en pus jamais achever aucun.

Enfin le jour vint, le plus agréable que j'aie jamais vu de ma vie, et ayant mis bannière ployée pour témoigner le péril dans lequel nous étions, on nous vint quérir avec des chaloupes, et on nous mit dans la ville.

Dantzick est situé sur La mer Baltique, à \'i bouchure de la Vistule. Les plus grands vaisseaux viennent dans les rues qui sont faites en canaux-, son entrée est défendue par une très-bonne citadelle qu'on appelle fliund. Elle est sous la protection dn roi de Pologne; mais, quelque ostentation que ces messieurs fassent de leur liberté , ils n'en ont que le nom, et leur protecteur peut bien passer pour le maître. Ils ont depuis quatre ans perdu quantité de leurs privilèges, à l'occasion d'un certain docteur Strof, qui excita comme une espèce de sédition. Le roi y vint, et pour châtier les rebelles, il leur fit payer quantité d'argent Les bourguemestres lui rendirent une starostie, appelée Ptaehi, qui étoit engagée poux vingt mille ducats, II ordonna de plus que tous les procès qui excèderoient la somme de mille livres ressortiroient à la cour à Varsovie.

Dantzick est appelé Gtdanwn en latin , et le mot allemand est dérivé du mot de Daiitse» , qui signifie damer. La cause de cette étymologië vient que certains paysans s'assembioient ordinairement au lieu où elle est bâtie, et ayant dessein d'y bâtir une ville, ils demandèrent cette place à un évéque à qui elle appartenait, lequel leur accorda autant de terre qu'ils en pourraient entourer en se tenant par la main, et faisant un rond en forme de danse.

Dantzick paie soixante mille écus ou environ au roi de Pologne : il a des commis aux portes pour partager les douanes. Le gouvernement de la ville est triple. La premier état est de quatre bourgue- ■nestres, qui sont tirés des familles patrices , et de treize conseillers. Les bourguemestres président l'un après l'autre, d'année à année, et le sont toute leur vie, aussi bien que les conseillers. Le second est de vingt-quatre échevins, et le troisième de cent hommes.

Le trafic principal de cette ville est en blés, qui descendent de Pologne sur la Vistule, de cire, d'acier, et d'ambre , qui se pèche sur son rivage jusqu'à Même). 1J est vrai que cette pèche appartient au marquis de Brandebourg, qui l'afferme plus de soixante mille écus. Lorsque le vent est grand, c'est

alors que la pèche est meilleure, et c'est pour lors aussi que les gardes, que les fermiers entretiennent, rodent sur la côte avec plus d'exactitude; et il est défendu sur peine de la vie d'en prendre le moindre morceau. Il est tendre quand il n'a pas pris l'air; et on y peut graver un cachet : il y a plusieurs morceaux dans lesquels on trouve des mouches. lé me suis étonné quand on m'a parlé du grand trafic qui se faisoit de cette marchandise; et comme je m'en étois peu servi , je croyoia que les autres n'en consumoient pas davantage que moi; mais j'appris en même temps qu'un des grands trafics des Hnllandois aux Indes étoit en ambre , où il s'en consume furieusement. Un grand seigneur indien brillera quelquefois dans une magnificence pour plus de vingt mille écus d'ambre;etl'odeurn'en est seulement pas agréable: elle est aussi fort saine , et est bonne pour guérir les maux de tète.

Ils trafiquent aussi en cendres, en miel et en litharge,

Les fortifications de la ville sont fort bien entretenues, et servent autant à l'embellissement qu'à la défense de la ville. La porte appelée Htelior est d'une très-juste symétrie, et je n'en ai guère vu de mieux proportionnée. Nous remarquâmes dans la ville les rues, qui sont assez larges, mais embarrassées par de grands balcons qui en occupent la moitié. On voit au milieu de la grande place une fontaine qui représente un Neptune de bronze. Les maisons sont fort propres et bien meublées.

L'arsenal est assez grand , et garni de plusieurs belles pièces de canon ; mais la grande église est un vaisseau également admirable par l'élévation de la voûte , comme par la charpente. Il y a un certain trou dans lequel les luthériens ont jeté tous les saints et tous les ornements qu'ils trouvèrent dans l'église catholique, qu'ils appellent Venfer.

Les catholiques ont trois ou quatre églises servies par des Jésuites, des Jacobins, des Cannes, et des Carmélites; et je ne fus jamais plus surpris que la première fois que j'entendis la messe. Lorsque le prêtre fut sur le point de lever Dieu, je fus plutôt instruit de l'action qu'il alloit faire, par le cliquetis des soufflets que se dç-nnoient les assistants, que par le bruit de la sonnette, qu'il étoit impossible d'entendre, il y a peu de gens plus dévots en apparence que les Polonois; ils sont trèsreligieux observateurs des jeunes commandes par l'Église : ils ne mangent point de beurre les jours maigres, mais seulement de l'huile de graine de lin. On napeut avoir de viande les vendredis, et il y auroit du péril d'en manger en BUzovie; et un Po-

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tonds croirait faire une bonne action s'il tuoït un homme en cet état.

Il y a de remarquable à Dantzick le moulin à trente roues, qui rend un ducat toutes les heures à la ville. Dans la grande église est un tableau merreilleui d'un peintre flamand , qui , allant à Rome , lut pris des corsaires turcs , et depuis repris des chrétiens. Il s 'appel oit Jean du Chêne, d'Anvers; et il a si bien représenté le jugement , qu'on ne peut rien s'imaginer de plus fort; je n'ai jamais vu de peinture plus achevée : il est vrai que la justesse du dessin ne s'y trouve pas dans toute sa proportion. On dit qu'un électeur de Brandebourg en voulut donner cinquante mille écus. Nous montâmes au haut du clocher, d'où nous aperçûmes toute la ville, et la mer qui en est à une demi-lieue. Elle approche assez de la grandeur d'Orléans; mais les maisons y sont plus serrées , et il y a beaucoup plus de peuple.

Pour les dames, il leur faut rendre justice; je n'ai guère vu de pays où elles fussent plus généralement belles. Elles y sont toutes fort blanches et ont beaucoup d'agrément. Les femmes de messieurs Mathis sont des plus jolies , et particulièrement la jeune, qui peut passer pour une beauté achevée.

Nous remarquâmes la danse polonoise , qui est toute particulière. Les valets marchent devant , et les martres les suivent : ils ne font presque que marcher.

Il y a des bœufs en ce pays d'une grosseur et grandeur prodigieuse : ils viennent de laPodolie, qui appartient aux Turcs , ou de l'Ukraine , dont la meilleure partie leur appartient aussi. Cette provincedTJkraineest habitée par les Cosaques. Le pays est si bon, qu'il suffit d'y semer une fois pour trois ou quatre ans: ce qui tombe de l'épi en le coupant suffit pour semer les terres , et ceux qui veulent les ensemencer deux fois recueillent de même ; U y a peu de meilleurs pays : il est présentement habité par des Cosaques.

Nous apprîmes à Dantzick que M- de Béthune ëtoit fort aimé des, Polonois , et extrêmement générai!. Dans l'élection du roi d'à présent , pas un généra) de Lithuanie s'opposoit à sa promotion , et vouloit le prince de Ixirraine ou celui de Neubourg '. Le prince de Lorraine a épousé une princesse , Marie , douairière , reine de Pologne : mais il a'étoît pas porté par la France.

Le roi Michel Coribut Wesuo wiscky fut élu roi

'Cette leçon M conbniK* l'édition de 1 731. Du» le* «disent dus dépoli, an lit ■ Dan réfection du rot d'» prêtent , m "■ géaénl de Uthaale m l'apport! * «• promatton. Mb la amra voulaient le prince de lorraine ou cehil de'fieu-

comrae par dépit de ee qu'on ne pouvoit s'accorder avant que d'élire un roi '. D recevoir une pension de cinq mille livres de la reine pour son entretien. Il mourut fort à point, car les Folonois étoient délibérés à le déposséder. Ses funérailles furent faites avec celles du roi Casimir, qui mourut à Paris.

On a proposé plusieurs fois M. le prince de Condé dans les diètes pour être roi ; niais les Polonois le craignent trop : ils appréhendent extrêmement qu'il ne voulût entreprendre quelque chose sur la liberté polonoise, dont ils sont extrêmement jaloux. Le comte de Saint-Paul mourut deux jours trop tôt , et n'eut pas le plaisir de se voir roi pendant sa vie. Il avoit été reçu d'un commun consentement : mais le Ciel en avoit ordonné autrement. Le b Polonois firent quelque difficulté pour couronner la reine , à cause que la douairière étoit encore vivante , et vouloient soulager l'état , qui ne pouvoit pas entretenir deux reines ; mais le roi fit si bien qu'elle fut couronnée peu de temps après lui.

Les starosties sont des gouvernements de province; le roi les donne aux gentilshommes , et ne peut les leur flter.

Les villes envoient des députés aux diètes que le roi convoque quand il lui platt ; et le moindre de ces gentilshommes et de ces envoyés peut rompre une diète : car il y a une loi en Pologne qui dit que les affaires s'y doivent faire non pluralilaie volorum , sed nenrine contraficente.

Les waivodies ou palatinats sont plus que les starosties : ils sont subdivisés en starosties.

Là Palatine de M. Vaubrenic , appelée Boneotehi , fut abusée par un gentilhomme polonois, qui l'abandonna, et fut reçue et menée en France par lut. Madame la marquise de Bressoy, sa tante, fut chassée de la cour et éloignée de la ville par les menées de la reine , qui appréhendoit les engagements du roi, et qui sentoit quelques atteintes de jalousie: l'histoire dit que c'était Seinkamtr, dite la Wolget.

Nous vîmes , le jour que nous partîmes , le grand M. Évelius , professeur en astronomie , un des savants hommes du siècle, et qui reçoit des pensions de quantité de princes., et particulièrement du roi très-chrétien. Cet homme nous fit voir tous les ouvrages que le feu avoit épargnés. Il nous raconta , les larmes aux yeux , les pertes qu'il avoit faites , il y avoit deux ans, par un incendie terrible qui avoit consumé plus de quarante maisons, et qui avoit malheureusement commencé par la sienne.

Il y a près de cinquante ans que ce grand homme travaillé et le jour et la nuit. La nuit il s'emploie a

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OEUVRES DE REGNA RI)

observer tes astres sur le haut de la maison avec des lunettes de plus de cent quatre-vingts pieds de longueur, et le jour à réduire en écrit ce qu'il a remarqué pendant la nuit. Entre plusieurs choses extrêmement doctes dont il nous entretint, nous apprîmes qu'il étoit de l'opinion de Copernic; et il nous djt que c'étoit une chose tout-à-fait absurde de croire que le ciel tournât autour de la terre , par plusieurs démonstrations dont il nous convainquit. Il nous montra à ce sujet un globe terrestre et céleste, qui proutoit merveilleusement ce qu'il disoit. Il nous dit, pour une de ses meilleures raisons, qu'il remarquoit toujours en un temps une même distance entre la terre et les étoiles fixes, qui sontattachées , aussi bien que le soleil, au firmament, et que dans un autre temps il s'en trouvoit beaucoup plus éloigné :ce quilui faisoit connoltreque le mouvement étoit dans la terre, et non dans les deux ; et là-dessus, lui ayant dit que cette opinion étoit condamnée parmi nous comme hérétique, il nous dit que le Père..... confesseur de Sa Sainteté , lui avoit écrit à. ce sujet, et qu'il lui témoignoit que l'Église condamnoit cette opinion jusqu'à ce qu'elle fut prouvée ; mais que lorsque quelqu'un l'auroit éclaireie , il ne trouverait aucune difficulté a suivre l'opinion la plus probable. Dans les observations qu'il fit d'abord dans ce mouvement delà terre, et dans cette approche ou cet éloignement des étoiles, il crut s'être trompé, comme il nous dit, dans son calcul; mais ayant pendant cinquante ans de suite «marqué la même chose , il ne faisoit aucun doute de sep opinion.

Il nous dit aussi avoir trouvé la libration de la lune, que personne avant lui n'avoit connue, et nous assura que cette connoissance lui avoit été d'un trèsgrand secourspour tous ses ouvrages , dont la quantité surpasse l'imagination. Il en a dédié presque à tous les princes de la terre, pleins de planches faites de sa propre main : il nous les fit toutes voir, et aussi quinze gros volumes, comme la vie des saints, pleins de lettres que les plus savants de l'univers lui avoient écrites sur quantité d'opinions.

La lune est un corps rond , plein de bosses et de concavités : il l'a dessinée plusieurs fois, et a donné des noms particuliers aux montagnes et aux endroits remarquables qu'il y a observés ; il y a même remarqué des mers , non pas qu'il y #it de l'eau dans la lune , mais une certaine matière qui paroft tout de même que de l'eau. Il travaille présentement a faire un nouveau globe sphérique, dans lequel il doit faire parottre toute la science qu'il s'est acquise pendant plus de cinquante ans : il y est aidé par le roi , à qui il prétend le dédier. Il nous montra les pins beaux instruments de géométrie que j'aie jamais tus, et un

morceau d'ambre, sur lequel il a imprimé lui-même un cachet , sortant de la mer, lorsqu'il étoit encore assez mou pour souffrir l'empreinte; car du moment qu'il a eu l'air, il demeure dur comme nous le voyons.

Le marquis de Brandebourg a fait présent d'une chaise d'ambre à l'empereur, qu'on dit être la plus belle chose du monde, et un miroir a M. le Dauphin, qui passe pour un chef-d'œuvre. Ce prince est sans difficulté le plus puissant de toute l' Allemagne. Son pays a plus de deux cents milles d'Allemagne d'étendue; et la seule province de Prusse, dont il n'a qu'une partie , lui rapporte vingt-six mille écus par mois. Il lit un festin cet été dernier, lorsqu'il étoit à Pyrmont , dans lequel il dépensa , à ce qu'on dit, cinquante mille écus : il s'y trouva quarante personnes royales , c'est-à-dire de familles royales ou souveraines. Les deux reines de Danemarck et le prince Georges s'y trouvèrent. Sa cour est plus splendide que pas une autre d'Allemagne; et si la qualité de roi lui manque, le cœur, la cour et les revenus d'un roi , ne lui manquent pas.

L'électeur de Brandebourg s'appelle Frédéric- Guillaume, grand -chambellan de l'Empire, et a épousé Louise-Henriette , fille du prince d'Orange Frédéric-Henri. Il a un prince d'environ quinze ans, qu'on appelle Court -Prince; il est de la religion calviniste. Nous logeâmes à Dantzick chez Payen , tu Sehyper Guide» liant. Nous y connûmes H. Mac*, horloger, qui avoit demeuré long-temps à Constanrinople , et qui y acheta sa femme, qui est de Dantztek : l'histoire en est assez plaisante. Ce Polonois nommé.... qui a son frère référendaire, et qui avoit été avec son père ambassadeur. à la Porte.

Nous entretenions correspondance avee le Transylvain Michel Apaffi, et la France lui donnoit beaucoup d'argent pour donner passage sur ses terres à soixante mille François , et autant de Tartares, qui faisoient diversion des troupes de l'empereur , et que nous soudoyions dans ces dernières guerres. Le duc de Transylvanie est élu par. les états du pays. et confirmé par le Turc, auquel il -paie tribut. Il jure a son avènement qu'il maintiendra dans le pays l'exercice libre des cinq religions, 'qui sont, catholiques romains, grecs, luthériens, calvinistes, et anabaptistes. Il reçoit tribut des princes de Moldavie et de Valachie.

Le défunt prince de Transylvanie s'appdoit Ragotzky, du royaume de Hongrie; et son prédécesseur , Bethlem - Gabor , qui, épousa Catherine de Brandebourg.

Nous partîmes de Dantzick le mercredi 39 octobre pour Varsovie, dans une petite calèche couverte, pour vingt-quatre écus de lamonnoie du pays,

TOYAGE DE POLOGNE.

qui font environ vingt livres de France. Nous passâmes en sortant par un très-grand faubourg, d'une lieue d'Allemagne de long, qu'on appelle Scliotl and, le chemin est très-beau , et le pays très-bon , et les hâtelleries fort misérables; mais on ne s'aperçoit point de cette misère , parce que c'est la mode en Pologne de porter tout avec soi , et même son lit : rar on ne trouve dans les hôtelleries que ce qu'on y porte. Cette manière a sa commodité et son incommodité : ce qu'il y a d'incommode est le long attirail qu'il faut traîner après soi;mais aussi il y a cela de commode, que l'on mange toujours quelque chose de bon , et que l'on est toujours couché dans ton lit; ce qui est une grande commodité pour un voyageur qui est bien aise d'avoir la nuit le repos, après avoir fatigué tout le jour : cette seule pensée loi adoucit les difficultés du chemin.

La raison pourquoi on ne trouve rien en Pologne, c'est que les gentilshommes viennent tout enlever chez le paysan, et le paient le plus souvent en coups de bâton. Tons les paysans sont nés esclaves, et la puissance des seigneurs est si grande, qu'elle s'étend même jusqu'au droit de vie et de mort; et lorsqu'un gentilhomme a tué un de ses

paysans, il en est quitte pour payer le qui

vaut environ sept francs de notre monnoie, et cela sert à le faire enterrer.

Les terres ne se vendent pas à l'argent, mais par la quantité de paysans qui demeurent dessus. Us sont obligés de travailler cinq jours la semaine pour ieur seigneur, et le sixième pour eux et pour leur famille , qui est misérable plus qu'un ne sauroit dire. Il arrive bien souvent que les seigneurs ayant boom d'argent , vendent la liberté à leurs vassaux pour une certaine somme d'argent; mais sans cela, il ne lui est pas permis d'aller habiter ailleurs , et un paysan qui serait trouvé en fuite serait infailliblement massacré de son maître. Cette domination s'étend sur les femmes comme sur les hommes , ctmémennpeuplusloin; et si le paysan a une jolie Ole, le gentilhomme ne'manque pas de prendre le droit du seigneur.

Nous passâmes par Graudenz, assise sur la Visfile, le magasin des grains qui descendent sur cette rivière à Dantzick, à Cnlm, où nous entendîmes la messe le jour de la Toussaint, dans une fort belle église; et à Tborn, ville d'un aspect fort agréable , et qui pour cela est appelée die ScAeuste, la jolie.

Tborn est une ville libre sous la protection du roi de Pologne, comme Dantzick, et elle est la capitale de la Prusse royale. Elle est presque dans le milieu du chemin de Dantzick à Varsovie. Le gouvernement est presque semblable à celui de Dantzick, excepté que "les quatre bourguemestres s'y

renouvellent tous les ans, quinze jours avant Pâques, au dimanche de Judiea. Ces quatre bourguemestres sont élus ; maisleburgravé, qui est le chef, est nommé par le roi de Pologne. Nous allâmes voir la maison-de-ville, qui est assez magnifique; et dans la salle des magistrats sont les portraits des rois de Pologne, depuis Casimir IV, qui régna quarante-cinq ans. A celui-ci succéda Jmmnts Albert**, qui tint le trône huit ans, et rut suivi «tiAlexandre, qui vécut cinq ans dans la royauté , et Sigismond. I" y resta quarante et un ans après lui. On élut ensuite Sigismond- Auguste, qui demeura roi pendant vingt-quatre ans ; mais son successeur Henri III, qui fut depuis rai de France, n'y fut que trois mois. Ce prince reçut deux couronnes , et avoit pour devise, Manet «(rima caria ; et d'autres changèrent cala en claustro. Après lui vint Etienne, qui régna dix ans, et Sigismond III, roi de Suède et de Pologne, lui succéda. Le premier royaume lui fut enlevé par Charles IX, son oncle, pendant qu'il étoit en Pologne. Ce prince fut élu roi de Suède, et s'obligea dans son élection de venir passer chaque cinquième année a Stockholm; mais n'ayant pu tenir sa parole , à cause des guerres continuelles qu'il avoit à soutenir centre les Turcs, les Tarières et les Moscovites, il délibéra d'y envoyer un sénat, composé de quarante Jésuites , qui représenterait sa cour : ce sénat rut reçu magnifiquement à Dantzick , et s'embarqua pour kbolm ; mais la nouvelle eu étant venue,, le conseil s'assembla, où présidoit Charles, oncle du roi, qui dissuada les Suédois de recevoir un gouvernement de prêtres, et le vaisseau étant à la rade, 11 alla avec une vingtaine de vaisseaux, sous prétexte de le recevoir, et ayant fait une salve un peu trup forte sur le vaisseau de la société, il le coula à fond, sans vouloir sauver aucun Jésuite, dont il se moquoit en leur criant , qu'ils- fissent des miracles comme au Japon, et qu'ils marchassent sur les eaux.

Sigismond perdit ainst sa couronne de Suède , que son oncle recueillit; et sachant bien qu'il n'y. a point de meilleur moyen pour fomenter une guerre. sous le manteau de la religion, il chassa tous les prêtres, et introduisit en leur place les luthériens. Il soutint une guerre en 1604, contre son oncle , qui dura deux ans ; mais le roi de Pologne put rien faire a cause de la diversion qu'il falloit faire contre les Tartarea, qui Le preasoient vivement dun autre coté.

Cela n'a pas empêché que les rois de Pologne , depuis Sigismond III, n'aient joui du titre de rois de Suède jusqu'à Jean-Casimir, dans sa dernière pacification , qui se fit à Oliva proche de Dantzick, où il fut arrêté que Jean-Casimir, étant le dernier -

4e sa, branche, condescendroit à jouir seulement de ce titre durant sa vie envers tous les princes du monde, qui lui donneroient ce titre, à la réserve des Suédois.

Sigismond eut deux fils, qui tous deux succédèrent à la couronne : l'aîné était Uladislas IV, qui régna quinze ans. Ce fut sous son règne que se lit cette célèbre entrée des Polonois dans Paris , pour demander la princesse Marie pour leur reine. ï.Iludislas étant mort, son frère Casimir fut élu en sa place , et épousa la veuve de son frère, et régna dixneuf ans, au bout desquels il remit la couronne , et alla passer le reste de ses jours en France, où il est mort. À celui-ci succéda Michel Coribut Wcsnowiscki. Ce prince étoit bon, mais trop; et les gentilshommes le méprisèrent si fort qu'ils lui mirent en tête de se retirer dans un couvent , comme il auroit fait, si la mort n'a voit prévenu ses desseins. La reine en étoit consentante, parce qu'elle devoît épouser le comte Saint-Paul , que la plupart souhaîtoient pour succéder à la couronne. Ce fut sous lui que Sobiesky, qui n'étoit pour lors que grand-maréchal , gagna la fameuse bataille de Cochiu en Ukraine, entre le Niester et le Prut. Les Turcs étoient campés et bien retranchés sous la forteresse ; et les Polonois, étant au nombre de près de quatre-vingt mille hommes, ayant passé le Niester le dimanche, se vinrent camper les jours suivants presque à ta vue des Turcs. Le jeudi et le vendredi se passèrent en quelques escarmouches , et le soir de ce même jour, les Polonois chargèrent les ennemis. Cette attaque dura toute la nuit, et le samedi matin la défaite commença et ne dura que deux heures, pendant lesquelles on tua plus de trente-huit mille Turcs , sans faire quartier à pas un.

Ussain Bâcha , qui commandoit l'armée turque, eut bien de la peine à se sauver avec deux mille hommes , qui restèrent seuls de toute l'armée, composée de plus de quarante mille hommes, et qui évitèrent par la fuite d'avoir le même sort que leurs compagnons. Le butin fut grand , et on l'abandonna tout entier aux soldats, excepté la tente d'Ussain , qui fut gardée fort exactement et envoyée au roi. Il n'y avoit rien de si superbe que cette tente : elle paroissoit plutôt une ville qu'un pavillon de guerre , et tous les officiers y étoient logés. Ussain Bâcha repassa la rivière avec près de six mille hommes, mais le pont tomba lorsque toute l'armée étoit dessus, et plus de quatre mule furent noyés , sans qu'il restât autre espoir à ceux qui évitaient. la cruauté de l'eau, que d'être taillés en pièces par leurs ennemis, j

Le roi Michel reçut cette nouvelle avec bien de

la joie , et cela causa sa mort, qui arriva huit jours après. Il y eut de grandes factions après sa mort, comme ii arrive toujours en Pologne en semblables occasions. Sobiesky étoit pour lors grandmaréchal et grand-général , et fit jurer à toute l'armée, avant que de la quitter, qu'elle donnerait sa voix pour M. le Prince, quoiqu'il ne fut point aimé de la petite noblesse. M. de Beauvais fut envoyé de France; et soit que ce ne soit pas l'intérêt de la France que M. le Prince devienne roi, ou qu'il trouvât trop de difficultédans l'esprit de la noblesse, il fit, en plein sénat, la plus belle harangue qu'on ait jamais entendue, faisant connottre à la république que, soit en reconnoissance des services passés, soit dans l'espérance de ceux qu'elle devoit recevoir dans la suite, rien ne lui étoit plus utile que l'élection de Sobiesky, qui en effet fut élu roi, et couronné ensuite à Cracovie, sous le nom de Jean III .

La douairière du roi Michel a depuis épousé le prince de Lorraine, qui avoit plus de part que pas un autre à la couronne de Pologne, si la brigue de France eût été moins forte, et s'il n'étoit pas touta-fait de ses intérêts d'éloigner ce prince du trône, qui, par cette nouvelle puissance, seroit en état d'entreprendre contre la France pour le recouvrement de son duché.

Quoique la Pologne soit liée à la France d'amitié , sans avoir néanmoins beaucoup à démêler avec elle, il est plus de ses intérêts de se tenir bien avec l'empereur, dont elle appréhende l'accroissement en Hongrie. On a vu , il y a environ deux ans , que les Polonois n'ignoroient pas cette maxime, lorsque H. de Béthune étoit en cette cour pour fomenter la rébellion des Cosaques, à force d'hommes et d'argent. La reine fit arrêter des recrues que M. de Béthune faisoit passer chez les rebelles, vers les montagnes de Hongrie, par le palatin de Russie; pour faire eonnoître par-là que la Pologne n'avoit aucune part a tout ce qui se faisoit de ce côté-là , et que tout venoit de la part de la France , qui, par le défaut d'argent, laissa débander les troupes que commandoit M. de Guénégaud. Ces troupes étoient composées de quelques François, de Tartares, et de la plus grande partie des rebelles,qui, voyant qu'il y avoit près de deux ans qu'ils n'avoient reçu de paie, se mutinèrent contre les généraux, contre lesquels ils tirèrent, et les arrêtèrent prisonniers dans un village où ils vouloient les massacrer.

Cette action du palatin de Russie, faite par l'ordre de la reine, causa beaucoup d'altération dans l'esprit de M. de Béthune, qui fut un trèslong temps sans aller à la cour, aussi bien que ma-

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dune la marquise, qui ne se pouvait pas bien «corder avec la reine. M. de Bé thune ne voulut pu moi us de mal au palatin de Russie, petit général de la couronne, pour l'action qu'il avoit faite, et lui fit même comme un défi , en lui disant que , s'ils étoient l'un et l'autre à la tête de cinq cents chevaux, on verrait qui l'emporteroit : cependant ils se sont raccommodés ensemble, et te palatin a fait présent depuis d'un beau cheval turc à M. de Béthune.

H. de Béthnne étoît fort aimé des Polonois; il n'y a jamais eu d'homme qui ait mieux soutenu son caractère en Pologne que loi : il tenoit toujours une table ouverte , et avoit plus de cent personnes avec lui. Il logeait au palais Casimir, bâti par la princesse Marie.

Les diètes se tiennent de trois en trois ans ; deux se tiennent à Varsovie et une à Grodno ou Wtlna , les deux plus remarquables villes de Ltthuanie. Cette province a tous les mêmes officiers comme la Pologne, et le général Spas est grand-général de Lithaanie. Il se disoit dans le pays qu'il pourrait bieu arriver que les Lithuaniens en feraient un roi. Ils se raient méprisés des Polonois et du roi même, qui n'a pas pour eux les mêmes égards: on appréhende qu'ils ne se rendent aux Moscovites. Ils demandent la guerre dans toutes les diètes; mais eux , non plus que les Polonois, ne sont guère en état de la faire.

Quand la guerre est déclarée , vous voyez toute la petite noblesse monter à" cheval et se rendre à l'armée : elle y demeure tant que leurs provisions dorent, qui consistent en une centaine de petits fromages durs comme du bois, nne tinette de beurre, et quelque autre chose de-cette nature; et lorsque cela est consommé, et qu'ils ont mangé l'argent de leurs chevaux , ils s'en retournent chez eux , et sont ainsi fort peu en état de continuer Ja guerre.

La dernière diète s'est tenue l'année passée, et fut rompue par un petit gentilhomme , qui fut d'avis contraire. Ce fut pendant ce temps qu'arriva l'affaire de messieurs les ambassadeurs , qui , revenant du château , furent Insultés par quelques Polonois , qtri avoient voulu prendre l'épée d'un page; celuici mit l'épée a la main , et quelques gentilshommes nés carrosses ayant mis pied a terre , entre autres M. le marquis de Janson , apaisèrent tout. Les Pt>lonois allèrent chercher mi secours, et revinrent, avec près de trois cents personnes , fondre de nouveau sur les gens des ambassadeurs , avec des auboucheset des bardiches, en criant: Zabi. tabi, fmslnt: tue, lue. Ceux-ci sortirent du carrosse et entrèrent chez le palatin de Russie , où ils se déit le mieux qu'ils purent contre cette mul-

titude , que la présence des ambassadeurs ne pouvoit arrêter, et qui n'empêcha pas que plusieurs des gentilshommes ne furent blessés; et quelquesuns demeurèrent comme morts sur la place.

Le roi vint le lendemain matin, incognito, chez messieurs les ambassadeurs , qui logeoient a Sainte- Croix, aux pères de la Mission, pour pacifier les choses. Le palatin de Russie y vint aussi , et offrit tous ses gens aux ambassadeurs, pour en faire telle justice qu'il leur plairoit. On envoya des envoyés de toutes parts â ces diètes : il y en avoit de Perse, de Turquie, et de Moscovie. Le Moscovite étoit conduit dans le carrosse du grand-maréchal, attelé des chevaux du roi. Le Turc y étoit pour les limites qu'il fit planter, avec près de trente mille hommes, à sept lieues de Léopold , comme il voulut ; car on n'est pas en état de lui rien contester: cela fit bien du tort à plusieurs personnes qui avoient des biens de ce côté-là , qu'on promit de récompenser d'ailleurs. Cette manière est assez bonne de planter des limites à la tête d'une armée.

La première charge de la couronne est celle de général, possédée par le prince Nïtre, neveu du roi , quoique plus âgé.

La seconde est celle de grand-maréchal , possédée par Lubomirsky.

Le palatin de Russie est petit-général.

Le chevalier de Lubomirsky est grand-enseigne.

Monsieur de Morstain, grand - trésorier du royaume, sans être obligé à rendre compte : il est puissamment riche , quoiqu'il ait été très-mal à son aise il n'y a pas huit ans.

Toutes ces charges se vendent par les possesseurs , nuls si elles viennent à vaquer par la mort , le rai en dispose.

L'archevêque de Gnesne, qui est aujourd'hui

est primat et premier prince du royaume , légatné, et gouverne tout l'eut pendant l'interrègne qui dure une année. La monnoie se frappe k son coin.

Il n'y a presque plus dans l'Europe que le royaume de Pologne qui soit électif. Le roi proposa dans la dernière diète de faire accepter son fila pour successeur ; mais les Polonois dirent qu'ils ne le reconnoigsoient que«omme fils du grand-maréchal , et non pas du roi , parce qu'il naquit lorsque le roi n'étoît encore que grand-mareciial. Les troupes se lèvenk-et se paient aux dépens de la république, qui n'entretient pendant le temps de paix que cinq on six mille nommes pour garder les frontières des incursions des Tartares. Ils ont quelques régiments de hussards, qui sout des gens armés d'une manière toute particulière. Il n'y a point de hussard qui ne coûte plus de deux mille livres à équiper. Ils ont de

OEUVRES DE REGÏfARD

gros chevaux , et portent une peau 4e tigre sur l'épaule, tes ueehes et le carquois derrière le dos, la cotte de maille sur la tête, le sabre , les pistolets, et la demi-lance. Les valets de ces gens précèdent l'escadron a cheval une lance à la main ; et ce qui est assez particulier, c'est qu'ils ont des ailes attachées au dos, et vont fondre dans l'occasion au milieu des ennemis , et épouvantent les chevaux des ennemis, qui ne sont pas accoutumés à ces visions, et font jour a leurs maîtres qui les suivent de près. La république a aussi quelques Tartares, qu'elle entretient en temps de paix, qui sont comme les Suisses, et se donnent à ceux qui les veulent soudoyer. Ce sont au reste les plus méchantes troupes du monde , et Ils firent bien connoltre que leurs chevaux étoient meilleurs qu'eux , lorsque apercevant les Suédois qui passoient la Vistule, ils aimèrent mieux les éviter que de Je* attendre , et abandonnèrent le roi Casimir, qui n'eut que le temps de faire monter la reine en carrosse , qui voyoit de son château les Suédois qui passoient le fleuve et qui entrèrent dans Varsovie ; et de l'autre les Polonois et les Tartares qui fuyoient plus vite que le vent. Ils ravagèrent toute la ville, conduits par Charles-Gustave, père du roi d'à présent, qui permit aux soldats qui vouloient emporter la belle colonne qui est à l'entrée de la porte de Varsovie , de le faire', s'il* pouvoient l'enlever sans la rompt*.

Dana la dernière diète 11 fut résolu que l'on n'y allumerait point de chandelle , afin queTon ne vit point ceux qui dormoient, parce qu'il arrtvoit bien souvent que comme les Polonois vont à la diète sur les trois ou quatre heures, en sortant de table, où ils ont bu plus que de raison , on prenoit le temps, pour faire passer quelques articles, de les -proposer lorsque ceux qu'on savoit d'un sentiment contraire dormoient ; ce qui se passoit, n'étant disputé de personne : c'est pourquoi ils ont voulu ban-' nir la lumière de leur assemblée, pour y augmenter davantage la oonfusion, si elle peut être plus grande, et pour ne pas voir ceux qui donnent.

Varsovie est en Mazovie, capitale de la Haute- Pologne, et le lieu où se tiennent les diètes, de trois en trois ans. Cette ville est assise sur ta Visbile, qui vient de Cracovle, et qui apporte bien des commodités de Hongrie, et particulièrement du vin le plus excellent qu'on puisse boire. Il n'y a rien de remarquable que la statué de Sigismond III, mise rfar son fils Uladislas, qui est à l'entrée de la porte, sur une colonne de jaspe sur laquelle les

' Oh assis, SU U fabe, m m trouvai t point du» la première

Suédois tirèrent plusieurs coups de canon. La figure est dorée de plus d'un ducat d'épais. La ville est très-sale et très-petite , et ne consiste propre* ment qu'en sa grande place , au milieu de laquelle est la maison-de-ville; et autour quantité de boutiques d'Arméniens, fort richement garnies d'étoffes et de marchandises à la turque, comme arcs, flèches, carquois, sabres, tapis, couteaux, et autres. Il y a une très-grande quantité d'églises et de couvents. Nous vîmes le palais Casimir , bâti par la reine défunte, et présentement si délaissé, que tout y fond. Nous y vîmes plusieurs de ces chaises par le moyen desquelles on monte et on descend d'une chambre à l'autre. Ce fut de ce palais que la reine vit les Suédois passer la rivière qui en mouille les murs; etc'étoit là quedemeurok H. de Bétbune.

Nous allâmes rendre visitée M. Lubomirsky, grand-maréchal , qui est un des plus riches princes de Pologne. Son père étoit généralissime, et eut de grandes jalousies contre Potosky, autre général, qu'ils assoupirent néanmoins par le mariage que fit Lubomirsky de son fils avec la fille de Potosky. Elle est morte, et ce prince a depuis épousé la fille du chambellan. Lubomirsky , père de celui-ci, prit les armes contre son roi, et battit ses troupes plusieurs fois. Il étoit accusé de favoriser l'Autriche pour l'élection future, et d'appuyer ce grand parti de la confédération.

Ce seigneur nous fit voir toute sa maison avec une bonté particulière. Il l'a achetée depuis cinq ou six ans, et l'a eue à très grand-marché ; elle s'appelle Jadoua, et n'est qu'à une portée de canon de la ville. Ce prince fait travailler continuellement dans son jardin à des ermitages et à des bains qui seront très-beaux. Son palais est plein de quantité de beaux originaux, qu'il a amassés avec grand argent. Sa galerie est fort curieuse. Il nous fit voir une grande pièce qui lui étoit venue depuis peu d'Augsbourg, dans laquelle il y a voit une horloge , un carillon , un mouvement perpétuel , et quantité d'autres choses : le tout étoit fait en forme d'un grand cabinet d'argent.

Il nous fit voir l'endroit où son grand-père avoit remporté la première bataille contre les Turcs , à Choczim, où Osman étoit en personne, et où il demeura plusieurs milliers d'ennemis sur la place. Ce lieu est heureux pour les Polonois; ils y ont remporté deux signalées victoires, et particulièrement la dernière, qui a beaucoup contribué à la paix.

Nous allâmes au château , qui n'a rien de beau que les chambres du sénat, et celle de marbre , où est dépeinte la prise de Smolensk par les Polonois sur les Moscovites, où ils firent un grand carnage ,

VOYAGE DE COLOGNE

et prirent deux fils do grand-duc, qu'ils amenèrent prisonniers à Varsovie, où ils sont morts ; et on [cura fait bâtir une chapelle qu'on appelle encore Il chapelle des Moscovites, qui est devant le lieu où nous logions. Il y a dans le château une trèsbelle tapisserie relevée d'or, qui fut apportée de Prince par le roi Henri. Une partie fut engagée ni habitants de Dantzick , par Casimir, pour subtenir aux nécessités de l'état.

Le palais de M. Morstain, grand-trésorier du royaume, est le plus superbe de tous , tant par la belle -entente du dessin, que par la richesse des meubles qui l'ornent. Ce seigneur nous reçut chez Jui arec toute l'affabilité possible; 11 nous fit voir tous les appartements de son palais, et quantité de tableaux qui sont dans sa galerie. Nous saluâmes madame la trésoriers, qui est Écoàsoise, que nous trouvâmes avec le général de Béarn, qui a servi la France en Hongrie. Monsieur Morstain a acheté es France la terre de Montrouge, de M. le marquis deVitry. Il prétend que son fils, qu'on appelle M. de Château- Vilain , et la reine en dérision , Petit-Vilain, demeure en France, et possède tous les bieas qu'il y a achetés; et ce qui restera en Pologne sera pour une grande fille qu'il a prête à marier. Il aoos pria de manger chez lui. ■

On voit aussi la maison du palatin de Lublin.

Le général Spas est grand-général de Lithnanie : il s'opposoit fort a l'élection de Sobieski ; mais on le gagna a force d'argent.

Il est défendu de tirer le sabre pendant les diètes, sous de grosses peines, et de se battre en Pologne, à trois lieues loin, où est le roi et le grand-

M. de Béarnais ne proposa dans sa harangue que le prince de Neubourg pour être élu, et ne se soucioit pas qui fut roi , pourvu que ce ne fdt pas le prince de Lorraine. Les élections des rois se font dans la campagne, où on bâtit une cahute de planches. On a vu au couronnement du roi d'à présent ce qu'on n'a voit jamais vu, et ce qu'on ne verra peut-être jamais, un roi suivre le corps de deux autres dans la sépulture au roi Michel et du roi Casimir. Le couronnement te fait à Cracovie.

Le roi Michel étoit un petit génie , il ne se plalsoit qu'à avoir des images et des montres'; et demandant une montre à la reine, il dit qu'il voudrait en faire des boutons à son justaucorps. Quand il fut élu roi , la reine lui faisoit une pension de cinq mille livres, M. Serycant lui en préloit un tiers.

Les Polonois sont extrêmement fiers, et se flattent beaucoup de leur noblesse, qui la plupart est obligée de labourer la terra, tant elle est misé-

rable. Un petit noble porte son sabre en la la terre, et l'attache à quelque arbre; et si quelque passant ne le traitoit pas de Mouche-Panier , et l'appelât seulement Panier, qui signifie comme maître , il lui feroit mauvais parti.

Au reste ils sont tort civils, et ont toujours les premiers la main au bonnet. Ils sont grands observateurs des jeûnes, et font des abstinences plus qu'on ne leur en commande. Quelques Polonois ne mangent point de viande le lundi et le mercredi ; pour le vendredi , presque tous ne mangent point de beurre, et le samedi rien qui ait été bouilli, mais seulement rôti. Cette dévotion s'étend aussi sur les animaux ; et notre valet ayant donné quelque chose de gras à un chien un samedi , l'hôtesse vouloit le maltraiter , croyant faire une action méritoire.

Les Polonois font des dépenses considérables en enterrements , et les diffèrent long-temps par magnificence. Il y a dés grands seigneurs que l'on n'enterre que cinq ou six ans après leur mort, et sont en dépôt dans des chapelles ardentes qui coûtent beaucoup. Le jour de l'enterrement on fait entrer des hommes armés comme des anciens chevaliers, qui viennent comme à cheval dans l'église, et viennent en courant rompre leur lance au pied du cercueil.

La maison des pères de la Mission, où les ' ambassadeurs-logeolent , est assez étendue. Ils font bâtir une église- qu'on appelle Sainte-Croix ; mais elle demeure là jusqu'à ce que quelque honnête homme achève de ses deniers ce que les pères ont commencé. Ils turent établis avec des religieux de Sainte-Marie par la reine défunte; ils se sont beaucoup agrandis , et l'évêque de Cracovie les établit présentement dans son diocèse. Le supérieur n'y étoit pas; nous y vîmes le père Mutùasan.

Les rebelles de Hongrie se sont révoltés au sujet de la religion , contre l'empereur, qui ne vouloit pas leur permettre la liberté de conscience.

Michel Apaffi est prince de Transylvanie. Il jure à son avènement de maintenir quatre religions dans ses états. Le plus grand plaisir de ce prince est de ' boire ; et qui ls>peut faire est sur de faire sa fortune. La capitale de Transylvanie est Cuisrar.

Le jeune prince , de six ou sept ans , est élevé dans les inclinations de son père , et porte toujours une bouteille a son côté en forme de bandoulière. M. Àcakias a été résident fort long-temps en ce pays; c'est présentement M. duVerdet. Le chevalier de Bourges , qui en venait avec M. Acakias , qui étoit resté malade à Xéopold , nous assura que dans un repas qu'il avoit fait au résident, il aveit fait attacher les cheveux à un esclave , et

CEUVRES.DE regnard.

ayant passé un bâton au travers, il avoit pris plaisir, pour divertir la compagnie , de le faire brandiiler pendant tout le repas. Il le fit ensuite courir tout nu pendant dix-huit lieues,, à coté du carrosse de la princesse Telechi : c'est le grand-ministre de l'état , et par les mains de qui tout passe. Le prince n'ouvre pas seulement une lettre et ne songe qu'à boire. Ce Telechi est l'homme le plus barbare qui soit au reste du monde ; il y a plus de fers dans sa maison que dans Marseille. Telechi est le chef de l'armée et celui qui entretient les rebelles. Ce prince de Transylvanie rend quatre-vingt mille écus de tribut au Turc; il a payé cette année double tribut, à cause que quelque Turc a été tué sur les terres do Transylvain.

Bethlem-Gabor fut le premier qui se rendit tributaire de la Porte pour dix faucons. Son successeur, Michel Basons , fut obligé de payer dix mille écus , et Ragotzky en paya vingt , et celui-ci quatrevingts.

Mous fîmes le chemin de Javarow à Javarouf en six jours; il y a quarante lieues ou environ. Javarouf est le lieu le plus vilain , non-seulement de la Pologne , mais de tout le monde. La cour y demeurai t cet hiver-là , à cause de ia grossesse de la reine qui y devoit faire ses couches. La cour s'arrête peu en un lieu : elle voyage continuellement et le plus agréablement du monde; car toute la Pologne est le plus beau paya de chasse que j'aie jamais ni, et ce voyage est une chasse continuelle. Nous eûmes l'honneur de saluer le roi , et de baiser la main à la reine , qui nous reçut avec la bonté qui est ordinaire à ce prince pour tout le monde , et particulièrement pour les étrangers. Il prit un plaisir singulier à noua faire réciter des particularités de notre voyage de Laponie, et ne cessoit point de nous interroger. La reine n'étolt pas moins curieuse, et s'informoit de toutes choses. Cette princesse est une dès plus accomplies de l'Europe : elle a environ trente-huit ans ; et ia nature a pria plaisir de lui faire part de tous ses dons. Elle est la plus belle personne de la cour, la mieux faite , et la personne du monde la plus spirituelle : il suffit de la voir pour la counottre ; mais on en est encore bien mieux persuadé lorsqu'on a eu l'honneur de l'entretenir. C'est elle qui a mis la couronne sur la tête du roi; et l'ambition, qui est le noble défaut des grandes âmes, étoit dans cette princesse au souverain degré. Ce fut elle qui inspira au roi de tâcher à monter sur le trône; et elle n'épargna pour cela ni argent ni promesses, et fit tant qu'elle en vint à bout, malgré les fortes brigues du prince de Lorraine : il est frai que l'arrivée de M. de Beauvais ne servit pas peu. Il arriva la veille qu'on devoit finir la diète,

et proclamer le lendemain le prince de Lorraine roi. Il fit tant, dans le peu de temps qu'il avoit, qu'il ménagea si bien les esprits qu'on prolongea la diète pour quelques jours, pendant lequel temps il eut le loisir d'agir aussi heureusement qu'il a fait.

La famille royale est la plus accomplie qui se puisse voir. Le prince aîné s'appelle Lauit-Heuri- Jacob. Le roi de France, la reine d'Angleterre et son grand-père l'ont tenu sur les fonts. Ce prince est sur sa quatorzième année, et promet tout ce qu'on peut espérer d'un grand prince : il est bien fait, danse bien, et parle quatre langues comme sa naturelle; l'allemand, le latin, le francois, et le poionois. II dit qu'il vent , pour satisfaire te roi, qui sait parfaitement ces langues, apprendre toutes les langues de l'Europe. La princesse , âgée de sept OU huit ans, est très-jolie, et a été couronnée daiiK le ventre de sa mère. Le prince Alexandre, âgé de six ans, est le plus aimable prince qu'on puisse voir; il y a encore le prince Amour, figé de trois ou quatre ans. La reine est présentement grosse, et a en quatorze enfants, et ne laisse pas d'être aussi fraîche qu'une femme de vingt ans, et se porte parfaitement bien. J'ai eu l'honneur de tenir le jeu du roi à l'hombre, de jouer avec lui, et, pour comble de faveur, de manger avec lui à sa table, monsieur l'ambassadeur étant à sa droite, et moi à sa gauche. Le grand-écuyer y étoit avec le sfurotlat de... Nous accompagnâmes ce jour-là le roi à la chasse. La Pologne est un pays fait exprès pour ce divertissement : le mot le tait assez entendre ; aaPoln, d'où il vient, signifie taapagn* en langue esclavone. Mais les chasses ne se font pas de mesne qu'en France. On fait une enceinte de filets qu'on borde de soldats pour faire sortir le gibier- par l'ouverture qu'on a laissée. On fait entrer dans cette enceinte quantité de chiens et de piqueurs pour les appuyer, qui font sortir tout ce qu'il y a dedans. Chacun prend son poste , éloigné l'un de l'antre de deux portées de mousquet, et lorsqu'il paroit quelque chose , soit loup, renard , chevreuil , etc., on lâche tant de lévriers, qu'il faut que l'animal soit bien fin s'il les évite. Nous fîmes une très-grande chasse ce jour-là : en moûts de quatre heures on prit plus de dix chevreuils , trois loups , cinq ou six renards, quantité de lièvres ; mais ce qui rendit la chasse belle et sanglante, ce fut un sanglier de la grosseur d'un cheval , qu'on tua après qu'il eut tenu fort long-temps contre les chiens ; il en tua quelques-uns et en estropia plusieurs, blessa des hommes et des chevaux; mais enfin on lui tira un coup d'arquebuse dont il mourut. On l'amena sur une charrette au roi , et tout le monde avoua

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«Ton n'avoit jamais ru un si furieux animal. Il fallut un chariot pour reporter tous les chiens estropiés, comme on reporte les blessés après un tombât.

Nous vîmes à la cour M. le marquis de Vitry, ambassadeur extraordinaire, qui nous reçut avec une bonté particulière. Nous n'eûmes point, pendant mut le temps que nous filmes à la cour, d'autre raison ni d'autre table que la sienne, flous vîmes chez lui M. de Valalé, son écuyer; M. Noblet, qui partit pour la France le lendemain que nous fumes irrivés; MM. Pelissier et Devilles, secrétaires; IL le marquis d'Arquien, a qui la reine donne vingt mille livres par an; c'est le rendez-vous de tous /es François pour le plaisir et pour le jeu ; M. le comte de Matigny, son dis , qui est capitaine de dragons, et à qui la renie donne deux mille écus. >oos Times dans la maison de M. d'Arquien, M. d'Alerac , M. de Valalé , etc.

La reine a trois gentilshommes franco is, H. de fiyon , M. des Forges , et M. de Viliars , qui a été «rapt des Suisses de Monsieur. Il a fait une course en France.

>ous connûmes à la cour M. le grand -écuyer, M. Jalonsky , vice -chancelier de la reine , homme d'esprit ; M. Sarnosky , secrétaire du roi ; H. Dalanti, Italien, secrétaire du roi; M. Dumon de l'Espine, valet-de-chambre.

C'est la coutume en Pologne de faire des présents am jours de fêtes. La princesse Radzivil s'appelle Catherine. Sa fête vint dans le temps que nous y fiions; la reine lui fit un présent , et voulut qu'on dansât le soir à la cour.

Ces sortes de danses ue finissent jamais ; et , depuis que l'on commence jusqu'à ce que l'on finisse, tout le monde danse ensemble , sans discontinuer, et le cavalier fournit avec la dame sans s'arrêter.

Ils ont une manière de danse à larussienne, qui estlbrtplaisante.H. le chevalier Lubomirsky, grandeaségne du royaume, la danse parfaitement bien.

On ne danse jamais davantage qu'aux mariages où le roi fait tonte la dépense , pendant six ou sept jours que la femme ne demeure point chez ion mari; et le jour qu'on la lui met entre les mains il traite tout le monde.

Les Polonois sont fiers , se flattant beaucoup de leur noblesse, et employant tout ce qu'ils ont pour avoir un beau cheval , un habit propre , et un sabre magnifique. Ils sont assez bien faits; mais les femmes ne leur ressemblent pas : à peine en tjrouvet-on à la cour deux qui (Oient supportables. Ils se plaisent dans la quantité de valets ; et les petits nobles qui n'ont pas deqnoi vivre s'attachent auprès des grands.

Les femmes ne sortent guère , et vont embrasser la cuisse de leurs maris lorsqu'ils rentrent dans la maison. C'est la manière de saluer la plus ordinaire en Pologne , et on ne salue point les femmes de qualité autrement qu'en leur embrassant lacuisse. Il y en a de qui les embrassades sont un peu fortes, et qui sont bien aises de sentir ce qu'ils embrassent. Elles sont fort superbes en habits , et portent toutes de l'or et de l'argent. Leur habillement est un justaucorps d'homme sans être boutonné, et une jupe ; elles portent des bottes comme les hommes.

Il n'y a pas au monde un pays plus plat que la Pologne : nous l'avons presque traversée tout entière, sans avoir trouvé une seule montagne; ce qui fait que le pays étant plat, il y a peu de ruisseaux, qui ne peuvent y couler, ce qui rend l'eau fort rare ; mais en récompense ils font de trèsbonne bière , et particulièrement celle de Varea , qui est renommée dans le pays pour ta meilleure. Toutes ces grandes plaines sont semées de blé, et en fournissent a toute l'Europe.

Il n'y a point de place fortifiée dus 1» Pologne que Leopold, qui confine aux Turcs ; encore sontce des fortifications à la polonaise, que les François détruiraient de leurs regards. C'est par cette raison qu'il prétendent assurer leur liberté; et n'ayant point de lieu pour se mettre à couvert , il faut qu'ils fassent des remparts de leurs corps. Ils sont sûrs de battre les Turcs quand ils voudront, comme ils ont toujours fait ; mais avec cela , Us ne laissent pas de perdre leur pays contre eux. Les Tartares sont les ennemis qu'ils redoutent davantage. Ce ne sont point des gens qui cherchent la gloire dans les combats ; ils ne demandent que le butin dont ils vivent. Leurs troupes ne sont point en ordre : ils viennent fondre sur le camp des ennemis, prennent tout ce qu'ils peuvent, et au premier coup de tambour, que te capitaine, a à l'arçon de sa selle, ils se retirent, et reviennent un quart d'heure après d'un autre côté : en sorte qu'on les a toujours sur le dos; et par ce moyen ils désespèrent les ennemis, qu'il s mol estent et arrêtent continuellement. Ils ont cela de particulier, qu'ils combattent en fuyant, et tirent des flèches par-dessus leurs têtes , qui vont retomber sur les ennemis. Us font des courses fréquentes en Pologne , lorsqu'on ne leur paie pas les dix mille cowuques qu'on est obligé de Unir fournir tous les ans, qui sont des robes faites de peaux de mouton. Les Tartares, venant en course, feront des trente et quarante lieues en une nuit , mettant un petirtac plein de paille attaché à la tête de leurs chevaux, qui ne s'arrêtent point pour manger, et un morceau de viande qui cuit sous la selle; en sorte que n'étant

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point avertis de leurs marches , ils prennent tout ce qu'ils trouvent dans ta campagne , hommes, femmes, enfants, qu'ils vont vendre ensuite à Constantinople , par la mer Noire ; mais ils ont cela , qu'ils n'attaquent jamais les lieui qui sont enclos ; et quarante mille Tartares n'attaqueront pas un méchant village', pourvu qu'il soit seulement fermé de planches, parce qu'ils appréhendent les embûches , et qu'ils ne veulent pas s'engager.

Les Folonois tâchent à ménager l'alliance des Tartares , et s'en servent , pourvu que ce ne soit pas contre le Turc, pour lequel ils se déclarent toujours, comme étant Mahométans, et s'étant rendus tributaires du grand-seigneur, à la charge que ai la race ottomane venoit à manquer, le khan des Tartares auccèderoit à l'empire.

Le roi Casimir en avoit plus de vingt mille, quand les Suédois entrèrent en Pologne; mais ils n'attendoient pas l'ennemi, et du moment qu'ils le savoleot à dix lieues seulement près d'eux, ils fuyoient comme s'ils l'avoient eu à dos.

La république entretient toujours sur les frontières sept ou huit mille hommes de troupes réglées, pour empêcher les coursea-dea Tartares. Le roi n'entretient point ces troupes-là , mais seulement les éduques,les semelles, et les janissaires. Les premiers sont habillés de bleu, avec de grog boutons et plaques d'étain , et un bonnet de feutre en' tête. Ils ont le fusil et la bardiche , qui est une arme faite de cette figure..., et qu'on ditétretrès bonne. Les semelles sont d'autres soldats armés de même: mais tous les janissaires sont Turcs, habillés comme des janissaires , tels que j'en ai vu en Turquie. Il arriva pendant la dernière diète une chose assez particulière : une compagnie turque, de la garnison de) Kaminick , déserta tout entière, avec les armes , son drapeau , les caisses , et ses officiers' , et vinrent offrir leurs services au roi de Pologne. Le roi agit pour lors en grand prince , et avec son intrépidité ordinaire ; car, malgré les sollicitations de la reine et de tout son conseil , qui lui persuadoit de ne point prendre ces gens à son service , dans la conjoncture des affaires , où il y avoit pour lors un ambassadeur turc à la cour, qui faisoit appréhender, comme il y avoit bien du vraisemblable, que ce ne fussent des espions { la suite a fait voir néanmoins qu'il étoit plus éclairé que tous les autres ) , jl les a encore à présent, et leur donne double paie. Hais c'est une chose fort extra ordinaire , de voir une compagnie tout entière déserter^vec les officiers.

La plus belle milice des Folonois sont les hussards , les tavaches , et les pansa» , qui sont tous nobles. L'armure des hussards est quelque chose

de singulier. Le roi a encore une compagnie d'environ cent reyters , qui le suivent partout.

Nous vîmes , à Vauroni , M. Acakias , qui revenoit de Transylvanie, qui nous instruisit de ce pays, qu'il dit être distingué en Transylvains et en Saxons;auelespremiersétoîent les maîtres , et que les autres étoient comme les esclaves. Les Saxons sont des gens venus du pays de Saxe , et qui sont là comme lés juifs , quoiqu'il s. soient plus gens de bien que les autres. Les Transylvains voyagent saasdoonerun sou, en logeant chez les Saxons; et lorsqu'à) chemin faisant les nobles Transylvains ont pris quelque gibier, ils envoient un de leurs valets au marché avec, et les maîtres demandent du gibier pour le repas. Le pauvre Saxon est obligé de l'aller acheter da valet de ces maîtres, et de le payer ce qu'ils veulent Tout le monde presque parle latin dans ce paye.

La langue polonoise est esclavone, comme en Moscovie et Tartane ; et il y a autant de différence entre ces langues, qui n'ont pourtant qu'une mtoe source , comme entre l'espagnol et l'italien, qui dérivent du latin. Les tangues vivantes dont on se sert dans l'Europe, peuvent se réduire à deux; carjt ne parle point des langues mortes , comme la grecque, l'hébraïque, et la latine, et la langue arabique étant en Asie ce qu'est la latine en Europe , et av« cette langue on peut aller depuis le Bosphore jusqu'aux terres des Indiens les plus reculés. Il n'y > oîonc que deux langues matrices qui ont leurs dialectes, et ces langues sont la teUtone et l'esclavooe. L'esdavone est familière a ConStantinople et a pour principaux dialectes la russinique pour les Moscovites, la d aima tique pour les Transylvains et pour les Hongrois, la bohémienne et la polonoise, et quelques autres qui ont cours sur les Valaques , Moldaves, et Petit s-Tartares.

La teutone a trois principaux dialectes , le germanique , le saxon , et le danois ; et de ceux-ci sortent d'autres idiomes , comme l'anglois , le flinuoa, le suédois, etc. La langue grecque est morte, et moins corrompue que la latine, et se parle dans le: Des de l'Arehipe] , dans l'Achaïe et dans la Morte. Il y a plusieurs autres petites langues matrices , qui ont fort peu d'étendue : comme l'albanoise en Épi* et en Macédoine ; celle des Bulgares, pour la Servir, la Bosnie et la Bulgarie ; celle des Cosaques ou Petits-Tartares , le long des rives du Tanaîs; celle des Finlandois et Lapons; celle des Ir)andois;li biscalenne , et la bretonne.

Nous partîmes de la eour après avoir pris conai de leurs majestés , le vendredi , e't fumes conduits par le Sieur de Valalé. Nous passâmes ie lendemain par Jéroslans , qui donne le nom a un duché dont la moitié appartient à la reine. Noua vîmes quelque

1cilr.ee * G00g[C

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petites villes qui n'ont rien de remarquable. Nous fûmes, pendant le chemin , attaqués de trois vo- Iflirs. Nous étions dans notre carrosse enfermés de wates parts , a cause du vent : notre cocher, à qui Ui dirent d'arrêter, n'en voulut rien faire et nous fl signe de prendre nos pistolets, ce que nous fîmes promptement , et sortîmes du carrosse le pistolet à lamain, et le valet avec un bon fusil , qui les couàa en joue. Quand ils virent cette disposition , ils dtmeurèrent tout court, et nous regardèrent sans oser approcher. Nous continuâmes notre chemin à pied , le pistolet à la main ; et comme il étoît tard, nous arrivâmes peu de temps après à l'hôtellerie, où ils envoyèrent deux de leurs compagnons, qui vinrent comme des passagers pour examiner notre contenance. Us virent que nous apprêtions nos armes et que nous fumes toute la nuit sur pied. Nous nt les connoissions point pour ce qu'ils étaientjet comme il étoît déjà tard , nous n'avions pu les renirquer, à cause de l'obscurité. Ils sortirent deux bores devant le jour, et nous nous disposions à partir, quand le cocher nous dit qu'il les avoit vus te joindre à quatre autres, aux environs de là maison, et qu'ils avoient gagné le bois qui étoit à cent pa de là. Nous ne jugeâmes pas à propos de partir qu'il ne hit jour : et nous attendions qu'il fit clair, quand nous entendîmes passer quatre chariots avec deux bœufs chacun. Nous nous servîmes de cette occasion pour passeulana le bois; et comme il faisait clair de luriaJfHbus fîmes prendre à tous les charretiers des bâtons blancs, qui paroissoient au clair de la lune comme si c'eut été des fusils. Nous passâmes ainsi sans qu'ils osassent nous attaquer, quoique nous entendissions siffler de tous côtes. On nous dit, à la première ville, que ce bois en étoit tout plein , et qu'il étoit difficile A'y passer uns être volé.

.Nous arrivâmes à Oecovie le jeudi matin ; nous eAmes de la peine à trouver à nous loger, car il n'y a point d'hôtellerie. Nous trouvâmes un Italien qui Doot mena chez lui. Cet homme nous étourdît d'abord de son grand bruit, comme tous ceux de sa nation; il ne nous parlait que par millions, et par son équipage , ses chevaux et sa calèche.' Nous ne Aimes pas long-temps à reconnottre le pèlerin pour le plut fourbe qui fut jamais. Sitôt que-fious nous mîmes à table , il alla emprunter trois cuillères de bois chez son hôte, et nous dit qu'il avoit donné les sennes d'argent à blanchir. On parla de sortir après le dîner, et lui demandant s'il n'avoit point d'épée, il nous dit qu'il étoit malheureusement tombé le jour d'auparavant , qu'il l'avoit cassée en tombant, et ! 'avoit donnée au fournisseur. En considérant nos pistolets, il nous dit qu'il en avoit une paire qu'il

avoit achetée a Amsterdam, qui tiraient deux coups, qui. étalent chez l'armurier pour être nettoyés. Il nous avoit dit qu'il nous mènerait dans sa calèche pour voir les mines; mais quand ce vint au fait et au prendre , il nous dit que sa calèche étoit peinte de frais , et qu'il y avoit quatre de ses chevaux qui étoleot boiteux. Hais ce qui fut de plus plaisant, c'est qu'il ne cessoit pas de nous dire qu'il ne prétendoit aucun argent pour le temps que nous logerions chez lui; et quand il fallut aller au marché, il vint nous demander un écu, disant qu'il avoit changé tout son argent en lettres de change sur messieurs Pessalouki de Vienne. Il avoit , disoit-il , un procès qui lui importait , de dix mille francs, deux maisons dans la ville qui lui venoient de sa femme ; et néanmoins il vouloit s'en retourner avec nous le jour suivant , sans dessein de retourner jamais. Et lui demandant pourquoi il quittait un si beau bien et de si belles espérances : Oh ! dit-il , ceia nem'embarrasse pas ; je ferai lotit cela demain .-je gagnerai mon procès, je vendrai ma maisons. Nous reconnûmes fort bien toutes ses fourberies , mais nous voul Unies nous en divertir jusqu'au bout; et, pour pousser la raillerie plus loin, je lui demandai s'il vouloit me donner des lettres de change pour Vienne, que je lui donnerais de l'argent. A cette proposition, la joie commença à éclater sur le vi-' sage de notre fourbe ; il se mit en devoir de faire les plus belles lettres de change que te plus célèbre banquier fit jamais : mais, par malheur, il ne se trouva ni encre ni papier dans la maison. Je lui demandai ensuite à voir les chevaux. Mon coquin vit bien qu'il étoit pris pour dupe, et qu'il avoit affaire à des gens aussi fins que lui. Je n'ai jamais vu un homme si consterné ; et nous prenions plaisir à nous1 servir des termes dont il usoit ordinairement : Ita- Itani non sono mtga mlloni ; et nous disions frottée au lieu à'Italiani. Nous lui remîmes en face une infinité de fourberies, de mensonges , de contrariétés, et nous eûmes le plaisir de confondre le plus grand fourbe du monde.

Cracovie est la première ville de la Haute-Pologne ; infiniment plus belle, plus grande et plus marchande que Varsovie. Elle est située sur la Vistule , qui prend sa source assez près de là. Son académie est fort estimée; elle fut fondée, il y a environ trois cents ans, par Casimir I",qui demanda des professeurs aux collèges de Sorbonne de Paris , qui furent les auteurs de cette haute réputation qu'elle s'est acquise. La pièce la plus recommandablé de Cracovie est le château, situé sur une petite colline. Il est de grande étendue, mais sans forme ni sans aucune architecture. Ses chambres sont spacieuses, et ses plafond» superbement dorés, qui.

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pourraient rendre ce séjour fort propre pour y loger un roi. On Toit dans IVglise du château les tombeaux des rois , qu'on n'enterre point qu'un autre ne soit élu. On enterra en même jour le roi Casimir et le roi Michel, quand le roi d'à présent fut couronné à Cracovie, où ils viennent tous prendre la couronne.

Le corps de saint Stanislas est dans une chasse d'argent au milieu de l'église , sous un baldaquin. Ce saint , qui fat tué par un roi de Pologne , est cause que les Polonois vont la tête rasée, et qu'ils ne mangent point de beurre le vendredi, et quelques-uns le samedi : cela leur fut imposé pour pénitence, par un pape, pendant cent ans, et cette coutume s'est tournée en loi; car, bien que le temps de la pénitence soit expiré, ils ne laissent pas d'observer toujours ce jeûne et cette coutume de se raser la tête.

H y a peu de villes, je ne dis pas en Pologne, mais dans toute l'Europe, où il y ait plus d'églises, de prêtres, et particulièrement de moines, qu'à Cracovie. Ils n'y sont pas moins riches et moins respectés qu'en Italie ; c'est ce qui fait qu'il y en a tant. Pour les églises, il faut rendre justice aux Polonois, et dire qu'ils sont extrêmement jaloux qu'elles soient belles et bien desservies. L'or y reluit de tous cotés ; et on s'étonnera de voir une église dorée jusqu'à la voûte, dans un méchant village où l'on n'aura pas pu trouver un morceau de pain. Les plus belles églises de Cracovie sont le Dôme, dédié à sainte Marie, qui est au milieu dé la place; les jésuites eu ont aussi une très-belle , faite nouvellement à l'italienne; les Minimes et les Bernardins. La grande place est très-spacieuse, où les plus principales rues aboutissent , et particulièrement la grande, qui va rendre à Casimir, le séjour de tous les juifs , qui ont là leur république , leur synagogue , et leur justice. Ces messieurs ue sont pas moins maltraités en Pologne qu'en Italie ou en Turquie, où ils sont l'excrément du genre humain , et l'éponge qu'on presse de temps en temps , et lors particulièrement que l'état est en danger. Quand ils ne seroient pas distingués par une marque particulière , en Italie par un chapeau jaune, en Allemagne par l'habit , en Turquie par le turban , en Pologne par la fraise, il serait impossible de ne les pas reconnottre à leur air excommunié et à leurs yeux hagards. Quelque riches qu'ils soient, ils ne sauraient sortir de cette vilenie dans laquelle ils sont nés, et qui fait horreur à ceux qui les ont vus, particulièrement en Pologne, dans les carchemats ou hôtelleries qu'ils tiennent dans toute la Russie noire , où ils sont trente ou quarante dans une petite chambre : les enfants sont nus comme la

main, et les pères et mères ne sont qu'à moitié habillés. le ne crois pas qu'il y ait au monde une nation plus féconde; on trouve dans une boîte pleine de paille, dans un même berceau , quatre on cinq enfants de la même mère, qui paraissent comme de petits corbeaux dans un nid, tant ils sont noirs et hideux.

Le tribut que les Juifs de Cracovie rendent à la république est de vingt mille écus. Ils donnent outre cela tous les ans trois cents ducats au roi , deux cents à la reine, cent au prince, et quantité d'autres menues dépenses qu'ils sont obligés de faire tous les jours. Il y a quelques villes d'Allemagne où on ne les souffre point, et lorsque leurs affaires les y appellent , ils donnent un ducat pour la première nuit qu'ils couchent à la ville, deux pour la seconde, et trois pour la troisième.

Il en est de même à Varsovie , où ils n'ont point permission de demeurer que pendant les diètes; mais il n'y a sorte d'infamie qu'on ne leur fasse, et lorsqu'il s'en rencontre quelqu'un hors de ce temps, on tache les écoliers dessus, qui out droit sur leurs personnes : en sorte qu'il est aisé de s'imaginer s'ils passent bien leur temps entre les mains de ces messieurs.

Nous allâmes saluer M. le palatin de Cracovie, le premier du royaume, nommé Vi cl iposky, grandchancelier de la couronne , et beau-frère du roi. Nous avions des lettres à luûtoulre de la part de M. l'ambassadeur, et d'aufres^our madame la grande-chancelière , de la part de la reine, et de M. te marquis d'Arquien , son père. Ce seigneur nous pria de manger chez loi : on y servit quantité de beaux poissons, car c'étoit un samedi, mais la plupart à l'huile; sur quoi 11 faut remarquer que les Polonois ne trouvent point l'huile bonne si ellenesent bien fort, et disent, lorsqu'elle est douce, comme nous la voulons, qu'elle ne sent rien. La table des grands de Pologne est servie confusément. Les plats sont sans ordre et sans symétrie, et on les sert couverts. L'écuyer est au bout de la table avec une grande cuillère , qui sert tout le monde : il ne faut pas manquer d'avoir son couteau et sa fourchette dans sa poche, car autrement on court risque de se servir de ses doigts. M. le grand-chancelier a une fort jolie fille d'environ trejze ou quatorze ans , et deux garçons qui la suivent de près.

Ce seigneur eut la bonté de nous envoyer un carrosse pour aller aux mines de sel de Viclisha, qui sont à une bonne lieue de Cracovie. Ce fut là oii nous allâmes admirer les effets de la nature dans ses différentes productions. On voit au milieu de la place de la ville un hangar sous lequel on n'est pas plus tôt

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entré qu'on aperçoit une grande roue que descbevaia font tourner, et qui sert à élever les pierres qu'on tire de la mine. Proche de cette roue est un trou carré de la largeur d'un très-grand puits, et revêtu de toutes parts de grosses pièces de bois enclaves les unes dans les autres. Ce fut par la que nous descendîmes dans cet abîme; mais avant que de foire ce voyage, on nous revêtit d'une manière de surplis- On remua quantité de cordes et de sangles qu'on attacha au gros câble les unes sur les autres. Cinq ou six hommes se disposèrent pour descendre avec nous, et allumèrent quantité de lampes, et d'autres entourèrent la bouche du trou , et commencèrent a chanter l'endroit de la Passion où sont ces paroles, Erpiravit Jetas, et- continuèrent encore sur un ton plus effroyable te De /nfnadit. J'avoue que pour lors tout mon sang se glaça : tous les préparatifs de cet enterrement vivant m'effrayèrent si fort, que j'eusse voulu être bien loin du lieu où je me trou vois ; mais les choses é Soient trop avancées, il fallut s'enterrer tout vivant et descendre dans cette sépulture. Un de nos guides se mit au bout du câble , la lampe à la main; je tne mis ensuite sur ma sangle , au-dessus de sa tète; un de ces fossoyeurs se mit an-dessus de moi; mon camarade étolt au-dessus de celui-ci, et étoit surmonté d'un autre, la lampe à la main-; celui-ci d'un autre, en sorte que nous étions phu d'une domaine les uns sur les autres, enfilés à ce câble comme des grains de chapelet, dans une posture qui n 'étoit point du tout agréable ; car non-seulement on court le risque que le gros eàble rompe , mais encore on appréhende que les cordes qui vous portent ne viennent à manquer, et que celles des autres qui tomberoieat sur vous ne viennent à rompre.

Nous descendîmes bien cent toises de cette manière, et nous nous trouvâmes ensuite dans un lieu vaste et extrêmement élevé, au milieu duquel nous trouvâmes une chapelle où on dit bien souvent la messe. On nous conduisit de là dans des routes sans fin, d'où l'on avait arraché le sel, qu'on' tire en presses {lierres que trois chevaux ont bien de la peine à traîner. Cette pierre est de couleur cendrée , et reluit comme des diamants. Elle n'est pas dure, et les petits morceaux qui sortent en la coupant se mettent dans des tonnes, et sont ainsi vendus. Cette pierre est infiniment plus salée que notre set de gabelle, et devient blanc lorsqu'on le pile : mais il s'en fait d'une eau qu'on tire dans des outres du fond de la mine, lequel étant cuit, il devient le plus blanc et le plus beau qu'on puisse voir. Nous descendîmes de cette carrière dans une autre, car il y en a sept les unes sur les antres; et quand nous

fumes près de la dernière, nous trouvâmes un raisseau d'eau douce, la meilleure que j'aie jamais bue. C'est une chose des plus curieuses que j'aie vues de ma vie , de voir sortir et couler une eau sur des pierres de sel , sans en prendre le goût. On trouve aussi d'autres ruisseaux, mais les eaux en sont tout-à-fait salées. Après avoir bien descendu l'espace de deux heures, nous arrivâmes a la dernière carrière où l'on travailloit. On abattit pour nous une pierre que cinquante chevaux n'auroient pas traînée , et un seul homme arracha cette pierre du rocher d'une manière fort aisée. Quand cette pierre est tombée , ils la coupent en morceaux ronds de la figure d'une tonne, afin de la pouvoir rouler dans la carrière. Nous trouvâmes dans ce fond quantité d'hommes et de chevaux, qui travaillaient à élever l'eau par le moyen des roues qui sont faites pour cela.

On trouve dans cette mine du sel de différents prix , et des veines meilleures les unes que les autres. Le moindre s'appelle sieiono , le second zibieoa , et le meilleur de tous ockavaia. Le premier se vend douze guldens de achetons la tonne , qui pèse six cents livres, le second treize, et le dernier seize. Celui-là est semblable et transparent comme le cristal, et se coupe en petits carres unis comme des glaces.

Nous filmes près de quatre heures à marcher dans cette mine ; et on -nous assura qu'un homme ne ponvoit pas aller en tous les endroits de la mine en anime jours de temps, tant elle a d'étendue. On voit pendre, tout le long des voûtes de cette carrière, de l'eau de set pétrifiée comme les glaçons qui pendent aux gouttières; et lorsque cela a pris un corps dur assez pour être travaillé, on eu fait des chapelets et d'autres petits ouvrages.

Pions remontâmes par le inéme escalier que noua étions descendus , et je fus encore plus incommodé en remontant qu'en descendant; car la corde qui me portoit n'étant pas bien attachée au câble, glissait de temps en temps , et me causait de grandes frayeurs, et, sans faire le fin, j'avoue que j'étois fort mal à mon aise, et je promis de ne plus retourner dans ces lieux souterrains. C'est assez d'avoir fait ce voyage une fois en sa vie.

Nous demeurâmes trois ou quatre jours, après lesquels nous partîmes pour Vienne. Nous passâmes par Zator-Oiviensin, et autres places de Pologne. En sortant de ce pays nous fume» attaqués par trois voleurs , qui firent arrêter notre carrosse d'assez loin pour nous donner le temps de sortir le pistolet à la main-, et Byant vu notre contenance déterminée, ils s'arrêtèrent, et réservèrent à prendre

ŒUVRES DE REGNARD

mieux leur avantage. Le lendemain, ils envoyèrent deux des leurs dans l'hôtellerie où nous passâmes la nuit, qui y vinrent comme des passagers; et le lendemain ils partirent deux heures avant le jour, et allèrent trouver leurs camarades , qui les attendoient à deux pas de la maison; La servante les vit

se joindre à quatre autres , et prendre le chemin du bois voisin. Elle nous en avertît, et nous ne laissâmes point de partir à la faveur de la lune, avec quelques charretiers qui passèrent par bonheur par là. Nous passâmes tout le bois & pied, le pistolet à

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