SCÈNE XI
ÉDOUARD
Eh non ! malheureusement ; elle est fort bien , et je l’aimerais s’il ne fallait pas l'épouser ; mais c’est ma marraine qui le veut , c’est M. de Jordy.
CHAMPENOUX.
M. de Jordy! c’est-i possible? c’est-i sournois! lui qui tout à l’heure avait refusé... Eh bien! par exemple, si j’étais de vous...
ÉDOUARD
Qu’est-ce que tu ferais ?
Je me moquerais de tout ce monde-là , je n’écouterais que ma fantaisie , je resterais garçon ; parce que , voyez-vous ,* monsieur Édouard , nous autres paysans , nous n’avons pas d’esprit , nous ne sommes pas comme ces gens d’affaires , qui disent tantôt blanc, tantôt noir, mais nous avons un gros bon sens qui fait que nous allons toujours au but. Et ici , je vois clairement que vous n’aimez pas c’t’elle-là qu’on vous destine.
ÉDOUARD
C’est vrai.
CHAMPENOUX.
Parce que moi j’ai été amoureux , j’ai passé par là, et je vois que vous n’aimez personne , que vous n’avez pas ces suffocations , ces frissons qui vous brûlent , ces battements de cœur... ,
ÉDOUARD, mettant. la main sur son cœur.
Ah , mon Dieu !
CHAUPENOUX.
Ces lubies qui fout qu’on voudrait battre les gens , ces vertiges qui vous rendent furieux sans savoir pourquoi.
ÉDOUARD
Au contraire, c’est que j’éprouve tout cela.
CHAMPENOUX , effrayé.
C’est-i possible ?
ÉDOUARD
Oui: je ne pouvais me rendre compte de mes tourments, je n’osais me l’avouer; mais tu m’as éclairé, tu m’as fait lire dans mon cœur; il est quelqu’un que j’aime , que j’adore. ..
C’est fait de moi , je suis ruiné !
scribe. — t. m.
118 LA MARRAINE
ÉDOUARD
C’est un secret au moins , n’en parle à personne ; je voudrais le cacher à tout le monde, et surtout à moi-même. Oui, je rougis maintenant de mon ingratitude , de mon audace , de mon extravagance ; car celle que j’aime , je ne puis jamais l’épouser.
CHANPKNOUX.
C’est-i vrai? ( Virement. ) C’est cèlle-là qu’il faut préférer , c’est à celle-là qu’il faut s’arrêter.
ÉDOUARD
Qu’oses-tu dire ?
CHAMPENOUX.
Oui , m) foi , l’amour avant tout ! De quel droit que madame de Néris voudrait gêner votre cœur ou vos inclinations ? C’était bon dans l’ancien régime. Moi je lui dirais :] « Ma marraine, c’est tyran- « nique ; vous ne pouvez pas me marier contre mon gré ; monsieur « le maire ne le pourrait pas. »
ÉDOUARD
Y penses-tu? parler ainsi à ma marraine! à ma bienfaitrice! j’aime mieux ne lui rien dire, et retourner à Paris.