‹ Œuvres choisies de E. Scribe 3Chapitre 122 sur 457 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

depuis peu ; tète poudrée, air enjoué, œil vit, même un peu hagard; toujours allant, venant, parlant de son crédit , et jetant à tort ou à travers des espérances , des cordons et des places.

ceobc.es.

Si, monsieur; il y en a ici beaucoup, nous en voyons tous les jours, parce que, comme je vous disais tout à l’heure... la situation... vis-à-vis des Tuileries et à coté d’un ministère...

FRÉDÉRIC

Eh ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit , mais de quelqu’un que tu as dii voir chez moi ; tu le connais, M. de Berlac.

GEORGES

Non , non ; mais Julien , votre valet de chambre , m’en a souvent parlé. Attendez donc ; vous aimiez sa fille ?

FRÉDÉRIC

Oh! je l’aime plus que jamais. Le jour du mariage était fixé; j’allais être heureux , lorsqu’aux dernières élections il prit fantaisie a mon beau père de se porter candidat. J’avais quelque influence; il comptait sur moi, il avait raison : j’aurais tout fait pour lui , excepté d’en faire un député.

Air de Jolie.

Pour lui j'aurais donné ma vie ;

Mais il s'agissait, en ce jour,

Des intérêts de ma patrie,

J'oubliai ceux de mon amour.

Oui, l’on doit, s’immolant soi-même ,

Préférer toujours, en bon iils,

La mère qui nous a nourris A la maltresse qui nous aime.

M. de Berlac ne doutait pas du succès ; il faisait déjà des discours superbes, qui nous ennuyaient à mourir; il commanda son habit, qui devait servir à un autre ( cela s’est vu quelquefois ). Enfin, le jour fatal arriva; il n’eut pas une voix, pas même la mienne. Juge de sa colère. Dès lors , plus d’amitié entre nous , plus de mariage ; il me bannit de sa présence ; il ne veut même pas que mon nom soit prononcé devant lui.

CEORGES.

Ma foi, monsieur, à votre place, je l’aurais envoyé à la Chambre ; il ne penserait pas à faire sa fortune, puisqu’elle est faite; il est aimé , estimé ; c’est ce qu’il faut , je crois.

LA MANIE DES PLACES

FRÉDÉRIC

Assurément , c’est un excellent homme , mais la tète...

GEORGES

La tête?

FRÉDÉRIC

Oui , oui , plus rien ! c’est fini !

GEORGES

O ciel! que dites-vous là? ah çà I il lui est donc arrivé quelque malheur?

FRÉDÉRIC

Une maladie assez à la mode aujourd’hui , une ambition rentrée. L’échec qu’il venait de recevoir aux élections avait déjà donné à son esprit, un peu faible, un nouveau degré d’exaltation, lorsqu’un matin il lit dans le Moniteur, partie officielle : « M. de Berlac « vient enfin d’être nommé conseiller d’État. » Juge de sa joie, de son ravissement ! Le jour de la justice est donc enfin arrivé ! Il court chez tous ses amis , même chez moi , avec qui il était brouillé ; il m’offre son crédit , sa protection , car le voilà en place , le voilà conseiller d’État. 11 le fut en effet toute la journée; mais le lendemain , l’implacable Moniteur lui apprit sa destitution.

CEORCES.

Si tôt que cela ?

Il n’avait pas été nommé : c’était par erreur.

GEORGES

Du ministère !

FRÉDÉRIC

Non , de l’imprimeur ; une faute d’impression : une lettre changée, M. de Berlac, au lieu de Gerlac; erreur bien permise entre deux mérites aussi inconnus l’un que l’autre. Mais vois à quel point une lettre , un jambage de plus ou de moins peuvent influer sur la raison humaine ; il a été accablé du coup , et son cerveau , déjà malade, n’a pu supporter la perte d’une place qu’il n’avait jamais eue.

GEORGES

Je crois bien : on s’habitue si vite... Si encore , en le destituant , on lui avait donné des consolations , des dédommagements ; enfin , une place supérieure, comme cela se pratique... quelquefois.

FRÉDÉRIC

De ce côté-là sois tranquille , rien ne lui manque ; il s'est donné

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