SCÈNE II
AGATHE
Je connais vos bontés pour moi , monsieur, et je sais tout ce que je vous dois.
GOURVILLE
Jusqu’à présent cependant il me semble que c’est nous qui sommes vos débiteurs ; j’étais parti avec mon neveu pour ma terre de Gourville, où tous les ans , aux vacances , il me fait l’honneur de venir chasser.
Air : L’amour qu’Edmood a au me taire.
Aux vacance* peut-on mieux faire?
Se divertir est alors un devoir.
Mais en passant auprès de votre terre ,
J’ai désiré m’arrêter pour vous voir.
AGATHE
Quand loin d’ici le plaisir le réclame ,
Pour moi monsieur s’en est privé.
GOURVILLE
Vers le plaisir, oui , nous courions, madame,
Et nous restons où nous l'avons trouvé.
AGATHE
Dites plutôt que vous restez par égard. Ne vous suis-je pas recommandée par votre vieil ami ?
GOURVILLE
Oui ; car quoique je n’aie pas encore reçu les papiers de la succession , on assure que c’est moi qui suis nommé son exécuteur testamentaire.
AGATHE
Rien n’est plus vrai ; il me l’a écrit il y a quinze jours; et si je ne vous ai pas montré cette lettre , ce n’était pas manque de confiance en vous, mais c’était pour des raisons que je n’ose vous dire.
GOURVILLE
Et que je devine. Il vous annonçait qu’il comptait vous laisser huit ou dix mille livres de rente, et en même temps il vous engageait à me prendre ponr conseil, pour tuteur et pour mari.
AGATHE
C’est vrai.
GOURVILLE
Eh bien ! que dites-vous de cette idée ?
AGATHE
Mais, monsieur, je ne sais comment vous répondre.
L’HÉRITIÈRE
GOCRYILLE, à part.
Ah , mon Dieu ! est-ce que , sans le vouloir, j’aurais eu l’imprudence de lui plaire? (Haut.) 11 me semble cependant qu’il n’y a rien là-dedans qui doive vous troubler, à moins que vous n’ayez au fond du cœur quelque inclination.
AGATHE
Oh ! si ce n’est que cela, je puis vous répondre hardiment , car je suis bien sûre de n’aimer personne.
COL'RVILLB.
Pas même moi ?
Non, monsieur.
GOUR VILLE, riant.
L’aveu est naïf.
AGATHE
Du moins il est sincère. Je n’ai jamais trompe personne; et je vous dirai avec la même franchise...
G0LRV1LLF.
Que vous me refusez ?
AGATHE
Non, monsieur. Je suis prête à me conformer en tout aux intentions de M. le commandeur, si toutefois ce sont aussi les vôtres.
GOUBVILLE.
Quoi, madame!...
ACATI1E.
Je suis seule au monde, sans parents , sans amis ; si j’en crois l’épreuve que j’ai déjà faite, j’ai peu de moyens de plaire et de lixer un mari. S’il est jeune, il me trompera, et me rendra d’autant plus malheureuse que j’aurai peut-être la faiblesse de l’aimer. S'il est de votre âge, monsieur, ce sera un ami plus sûr et moins exigeant. Il me faut un guide, un appui; il sera le mien : et de mon côté , mes soins , ma tendresse, me tiendront peut-être lieu à ses yeux des qualités qui me manquent. Voilà mon plan ; qu’en dites-vous?
COl'R VILLE.
Je dis, madame, que vous êtes une femme charmante , et que vous méritiez d’être millionnaire. (A part.) Dieu ! quel dommage ! raisonner ainsi, et n’avoir que dix mille livres de rente ! Allons, allons, il faut que mon neveu l’épouse, ou j’y perdrai mon nom. (Haut.) Vous n’aimez donc pas les jeunes gens ?