SCÈNE I
RENNEVILLE
Non , tu iras , toi , n'es-tu pas mon meilleur et mon plus ancien commis? Garçon de caisse sous mon père, tu as toute ma confiance. Ton mérite seul t’a fait monter en grade, et quand tu es là , je suis tranquille.
CERV4GLT.
Et moi, je ne le suis pas.
DESNEVILLE.
Pourquoi donc?
CEUVAL'LT.
Ah, mon cher patron! moucher patron! cela va mal.
RENNEVILLE
Ce n’est pas l’avis de mes livres de compte , et il me semble que ma fortune...
CEUVAL'LT.
Ce n’est pas cela dont je veux parler. Jeune encore, vous êtes un des premiers banquiers de Paris ; et , grâce à moi , je puis le diré, une bonne et sage administration règne encore dans vos bureaux ; mais rien ne vaut l’œil du maitre , et tôt ou tard la dissipation et le désordre intérieur amènent celui des affaires.
RENNEVILLE
Comment!...
CEIIVAILT. '
Ah, dame, monsieur! je no connais ni les compliments ni la flatterie ; je ne connais que mes livres ; je suis exact et sévère comme mes chiffres , et tout ce que je dis est vrai , comme deux et deux font quatre.
RENNEVILLE
Eh bien , voyons ! qu’est-ce que lu dis?
GERVAULT.
Beaucoup de choses , beaucoup trop. Voilà deux ans que vous êtes marié.
RENNEVILLE
C’est-à-dire deux ans... Il y a plus que cela.
CERtAüLT.
Non , monsieur, car c’est aujourd’hui, même , cinq février, l’anniversaire de votre mariage.
RENNEVILLE
C’est, ma foi vrai, je ne l’aurais jamais cru.
CEUVAL'LT.
J’ai eu l’honneur de dire à monsieur que, pour ce qui était des
LA SECONDE ANNÉE
chiffres, je ne me trempais jamais. Nous voici donc à la fin de la seconde année : une femme charmante, que vous avez épousée par incliQalion ; car vous l’adoriez, on vous la refusait , et vous vouliez l’enlever ; ce que j’appelais alors une folie , parce que je u’aime pas les soustractions de ce genre-là. Enfin votre amour était au plus haut degré. Cela s’est maintenu pendant le premier semestre; cela a un peu baissé pendant le second. N’iraporte, la fin de l’année était bonne, c’était un cours très-raisonnable ; cours moyen auquel, il fallait se tenir pour être heureux. Mais la Seconde année , ce n’était plus ça : les bals, les soirées , les spectacles...
RENNEVILLE
Pouvais-je refuser à ma femme les plaisirs de son âge ?
CERVACLT.
Laissez donc! c’était autant pour vous que pour elle ; car vous la laissiez sortir avec sa tante , tandis que vous alliez de votre côté; et maintes fois, depuis, j’ai cru voir...
RENNEVILLE
Qu’est-ce que c’est ?
GERVACLT.
Air des Frères de Lait.
Pardon., monsieur, de l’excès de mon zèle.
Ce que j’en dis était pour votre bien;
Quoi qu'ait pu voir un serviteur fidèle ,
Il pense en lui, mais ne dit jamais rien,
Pe ce qu’il pense il ne dit jamais rien.
Je suis muet quand ça vous intéresse,
Et vous pouvez en croire mon honneur,
Votre or n’est pas mieux gardé dans ma caisse Que vos secrets ne le sont dans mon cœur.
RENNEVILLE
Je te crois , mon cher Gervault, et j’ai en loi une confiance aveugle. Mais rassure-toi , tu te trompes.
( Il va à son bureau.)
GERVAULT.
Je le désire, monsieur- En attendant, voici cette parure en diamants que vous m’aviez dit d’acheter chez Franehet, rue Yivienne.
( Il lui montre un écrin. )
RENNEVILLE
C’est bien.
(Il prend l’cerin.)