SCENE Vit
DENNEVILLE.
Non , vraiment ; car j étais là avec vous.
CAROLINE
Comment, monsieur! il serait vrai? c’étaient des vers pour moi?
DENNEVILLE.
Vous avez donc lu ? Quelle indiscrétion !
CAROLINE
Aucune , puisqu’ils sont à mon adresse.
DENKEYILLE.
Sans doute ; mais encore faut-il qu’ils soient dignes de vous. Sans cela ils auront le sort des autres, que je déchire à l’instant.
CAROLINE
Comment ! ce ne sont pas les premiers?
Ill-NNEVILLF,.
Non vraiment. Presque tous les jours, après la Bourse... J’en aurais des voulûmes.
CAROLINE
Et je ne les connaissais pas !
Vous ne les connaîtrez jamais ; j'ai trop d’amour-propre pour cela. Vous comprenez . des épitres à sa femme , des poésies conjugales; tant de gens trouveraient cela si romantique, je veux dire si ridicule !
CAROLINE
Pas moi , du moins; et je réclame celle-ci.
DENNEVILLE.
A la bonne heure ; dès que je l’aurai terminée, car, avec vous, il n’y a pas moyen de vous faire des surprises.
CAROLINE
Si vraiment; c’en est une déjà de voir que vous pensez à moi.
DENNEVILLE, soupirant.
Eh ! mon Dieu, oui ; c’est malheureusement un tort que j’ai.
CAROLINE
Comment , monsieur ! un tort ?
DENNEVILLE.
Que je tâche de cacher à tous les yeux. Vous êtes pour moi si indifférente!
CAROLINE
J’allais vous faire le même reproche.
LA SECONDE ANNÉE
DENNEYILLE.
11 eut etc bien injuste; car si je suis ainsi, c’est pour vous plaire , pour être comme vous, pour ne point vous tourmenter de mes empressements ; j’ai fait plus , je vous l’avouerai, j’ai tâché de m’étourdir, de me distraire ; j’aurais voulu vous oublier, en aimer une autre.
CAROLINE
Comment, monsieur!
DENKEYIT.LE.
C’est au point, te le dirai-je ? que ces jours passés ,. je m’étais presque laissé entraîner; une conquête assez flatteuse.
CAROLINE
11 serait possible!
DENNEYILLE.
Ma franchise, du moins, te prouvera que j’ai résisté, que j’ai renoncé à toutes ces idées-là pour toi , pour toi avant tout, et puis pour ce pauvre Edmond , qui , je crois , en est épris.
CAROLINE, CUHIC.
Monsieur Edmond!
RENNEVILLE
Moi , d’abord , j’ai toujours respecté les droits de l’amitié. 11 serait si mal d’abuser de l’affection , de la confiance d'un ami !
CAROLINE
Et M. Edmond aimait cette dame?
DENNF.VILLE , à part.
.le ne suis pas obligé de le servir. (Haut.) Lui ! il les aime toutes, pas longtemps , par exemple ; mais jeune, aimable, répandu daus le monde, il a raison d’en agir ainsi, il né pourrait pas y suffire. J’en faisais autant quand j'étais garçon.
CAROLINE
Quoi , monsieur !
' DENNEYILLE.
Nous étions camarades , partageant les mêmes folies ; et je me rappelle, entre autres, que, pour aller plus vite, nous avions composé des déclarations modèles , des circulaires qui servaient dans toutes les occasions, et qu’au besoin on aurait pu lithographier.
CAROLINE
C’était indigne.
DENNEYILLE.
Abominable! et j’en rougis encore quand j’y pense; mais c’était
S Cl. NE VIII.
une grande économie de temps ; on n’avait pas besoin de chercher ses phrases ; et je me les rappelle encore, tant nous les avons employées de fois : « Grâce , grâce , madame ! » ou mademoiselle , selon la circonstance. « Grâce pour un malheureux qui se meurt « d’amour et de désespoir! »
CAROLINE, à part.
O ciel !
k N’aurez- vous pas pitié de mes tourments, Hortense? ou Gabrielle, ou Agathe , ou Athénais, selon la dénomination. « Ame « de ma vie... ■>
CAROLINE
Assez , monsieur, assez ; c’est une horreur, et je ne conçois pas qu’une femme puisse s’y laisser prendre.
DENNEVILLE.
Il y en a cependant. (Voyant Edmond , qui entre. ) C’est Edmond ! A merveille, les voilà brouillés ; et je lui permels maintenant de faire l’aimable !