ACTE I, SCÈNE V
JOSÉPHINE
Parce que M. Durand demeure à côté de chez nous.
LÉONIE
Je comprends... Il vous aime?
JOSÉPHINE
Je le crois... Voilà dix-huit mois qu’il me fait la cour ;... mais je n’ai jamais voulu l’écouter... Oh 1 ça , je vous le jure.
LÉONIE.’
Bien vrai?
JOSÉPHINE
Lisez, madame;... vous verrez qu’il doit se plaindre,... car il se plaint toujours ; et ça me fait assez de peine.
LÉONIE , lisant avec émotion.
Ainsi vous croyez n’avoir rien à vous reprocher ?
JOSÉPHINE
Rien... Ce n’est pas ma faute,... il m’aime tant ! il est si gentil ! tandis que M. Grincheux est si défiant , si grondeur , si jaloux !
LÉONIE
A-t-il toujours été ainsi?
JOSÉPHINE
Non , madame , je ne crois pas... Dans les commencements de notre mariage, il était assez bien, j’en conviens ; mais il y a longtemps que cela a cessé.
LÉONIE
Et depuis quand ?
JOSÉPHINE
Je l’ignore.
LÉONIE
Et moi , je crois le savoir... Joséphine , n’est-ce pas depuis dixhuit mois à peu près ?
- JOSÉPHINE
Comment cela?
LÉONIE
Oui, c’est depuis qu’un autre vous a paru aimable que yptre mari a cessé de l’étre à vos yeux.
Air : J’en guette un petit de mon ige.
S'il vous maltraite et s’il vous parle en maître ,
S’il est grondeur, n’est-ce pas , entre nous ,
Depuis qu’il a sujet de l’élre ?
Qui l’a rendu déliant et jaloux ?
UNE FAUTE
Et lorsque vous pensez à d’autres,
- S’il vous épie au logis , au dehors ,
S’il est coupable , entin , s’il a des torts,
Ces torts ne sont-ils pas les vôtres ?
JOSÉPHINE
Ab , madame !
LÉONIE
El si vous saviez, mon enfant, quel avenir vous vous préparez ? Encore un pas , et il n’y a plus pour vous ni bonheur , ni repos. ( Mouvement de Joséphine. ) Je ne vous parle point de vos regrets, de vos reproches continuels,... de votre intérieur à jamais troublé,... de la désunion, de la défiance dans votre ménage... Mais vingt fois par jour l’effroi dans le cœur , la honte sur le front , vous tremblerez d’élre trahie... Vous vivrez dans la crainte de vos voisins, dans la dépendance d’un domestique , qui, s’il a cru lire dans votre cœur , aura acquis le droit de vous faire rougir ;... et si, fatiguée d’une journée si pénible, vous espérez la nuit trouver le repos, vous le chercherez en vain :... vous ne dormirez point... non ; le souvenir de votre faute vous poursuivra jusque dans votre sommeil, et vous craindrez, même en dormant, de trahir votre secret.
JOSÉPHINE
Ah, mon Dieu!... vous me faites peur.
LÉONIE
Oui,... oui,... croyez-moi, il en est temps encore; éloignez de votre cœur et de vos sens des idées dont on triomphe toujours quand on le veut bien :... on peut vivre loin de celui qu’on aime ;... on souffre peut-être ; mais on n’est pas vraiment malheureuse.
JOSÉPHINE, pleurant.
Il me semble cependant que je le suis.
LÉONIE, avec agitation.
Ah ! c’est que vous ne connaissez pas le remords.
JOSÉPHINE , effrayée.
Que dites-vous ?
LÉONIE, se reprenant.
Que, dans ce moment même, où vous pleurez, où vous le regrettez , vous trouvez dans votre propre estime , dans la mienne , dans le sentiment de vos devoirs , un adoucissement à vos maux et des consolations... On n’en a plus dès qu’on s’est oublié un instant... Joséphine , il y a longtemps que je vous vois ici... Vous