‹ Œuvres choisies de E. Scribe 3Chapitre 432 sur 457 · I.E VICOMTE · texte numérisé non relu

I.E VICOMTE

Elle l’aime donc ?

GEORGE

Oui , sans doute ; car elle aime , avant tout , son devoir.

LE VICOMTE

Et tu crois qu’elle est heureuse?

GEORGE

Dieu seul le sait. Mais elle semble l’étre , et elle l’est en effet. Je sais bien que mon oncle est parfois brusque et colère , s’emportant aisément, s’apaisant de mêmej En un mot, c’est tout à fait l’homme du peuple , avec scs élans généreux et ses défauts habituels. Mais il est si bon pour sa femme, il a tant d’amour pour elle ! Oui , oui , c’est à coup sûr un bon ménage ! Et puis , il y a en elle un charme indéfinissable qui rend heureux tout ce qui l’entoure.

LA FAMILLE RIQUEBOURG.

LE VICOMTE

A qui le dis-tu ? J’ai passé, l’été dernier, trois mois auprès d’elle, et je t’avoue qu’à la première vue la tète m’en a tourné.

CEORCE.

Il serait possible !

LE VICOMTE

Eh bien ! qu’est-ce qui te prend ! Ne veux-tu pas empêcher qu’on adore ta tante ? Tu aurais du mal ; car je n’étais pas le seul. Tout ce qu’il y] avait aux eaux d’aimable et de brillant n’a pas cessé de lui faire une cour assidue. Quant à moi, plus sage qu’eux tous, j’ai vu , dès les premiers jours, que je perdrais mon temps , qu’il n’y avait rien à faire , et prudemment je me suis retiré.

CEORCE , lui preiiant la main.

Ce cher Léon !

LE VICOMTE , riant.

Tu as l’air de m’en remercier, et je n’y ai pas de mérite. D’abord, elle m’en a su gré: j’ai gagné quelque chose dans son estime, ce qui était déjà me payer, et au delà , et puis ensuite, au lieu d’une passion insensée qui m’aurait rendu coupable ou malheureux, j’ai trouvé près d’une autre cet amour pur et véritable que nul remords ne trouble , que nulle crainte n’empoisonne , et qui , désormais , fera le charme et lo bonheur de ma vie ; en un mot , je veux me marier.

CEORCE.

Toi, mon ami? je t’en fais compliment, et plus encore à celle que tu as choisie.

LE VICOMTE

Eh mais ! tu la connais.

CEORCE.

Moi?

LE VICOMTE

Oui , et peut-être n’est-ce pas sans intérêt personnel que je te raconte tout cela. Il y a deux ans , j’avais rencontré dans quelques salons une jeune personne charmante , mais sans éducation, sans tournure, tout à fait étrangère aux manières du monde , où, s’il le faut dire, elle était même un objet ridicule; car j’étais le seul qui, plusieurs fois, eut pris sa défense, et depuis, j’ignorais ce qu’elle était devenue, lorsque cette année, aux eaux d’Aix, je la retrouve, et imagine-toi, mon ami , de la grâce, de l’aisance, une

SCÈ.NE IV. 485

tenue parfaite , et sans avoir rien perdu de sa naïveté première , l'esprit le plus fin et le plus délicat. Deux années de soins et d'études avaient opéré cette métamorphose, et ce qui m’a touché jusqu’au fond du cœur, c’est qu’il m’a été facile de voir que le désir de me plaire avait été la cause d'un tel changement.

CEORCE.

Il serait vrai !

LE VICOMTE

Oui, cela, et l’exemple , l’amitié et les soins de ta tante.

CEORCE.

Comment ! ce serait Élise, ma cousine ?

LE VICOMTE

Oui, mon ami, c’est elle.

CEORCE.

Et tu songerais à l’épouser ! loi, jeune , riche , et d’une illustre naissance ?

LE VICOMTE

Et pourquoi pas ?

CEORCE.

Ah ! c’est mille fois trop d’honneur pour nous ! et jamais je n’aurais osé rêver pour ma cousine, pour ma sœur, une alliance pareille. Mais il faut que lu saches que mon oncle , que le travail, l’industrie, ont conduit à une immense fortune , mon oncle, qui est maintenant un des premiers négociants de Paris, a été autrefois à Marseille simple commis , simple garçon de magasin.

LE VICOMTE

Je ne le savais pas , et je me reproche d’avoir ri tout à l’heure à ses dépens : partir de si bas , pour arriver si haut, il faut du mérite pour ça. Pardon, mon ami, je le respecterai maintenant.

Air : Au temps lieu rem de la chevalerie.

Gloire à celui qui doit tout à lui-même,

Et qui se fait et sou sort et sa part ;

Pour bien juger les gens , c’est un système ,

On pense au but , moi Je pense au départ.

Du grand Condé J’admire le courage;

Mais il était né prince et général...

Vaut-il celui qui, quittant son village.

S’en va soldat , et revient maréchal?

Vaut-il celui qui, loin de son village.

S’en va soldat et revient maréchal ?

480 LA FAMILLE RIQUEBOURG.

GEORGE

Quoi ! cela ne te fait pas changer de sentiment ?

LE VICOMTE

Plaisantes-tu? Ne sommes-nous pas camarades? n’avons-nous pas étudié ensemble ?

CEORCE.

Mais ta famille?...

LE VICOMTE

Ma famille pense comme moi. A présent, mon ami, il n’y a plus de mésalliance : le commerce , l’industrie , la noblesse, égaux en lumières, en force, en courage, se tiennent et se donnent la main. Qui gouvernera ? qui commandera demain ? toi , moi, si nos talents nous en rendent dignes ; car les talents, l’instruction, fixent seuls les rangs : et maintenant il n’y a que deux classes dans la société , ceux qui ont reçu de l’éducation et ceux qui n’en ont pas ; c’est la seulement qu’il y a mésalliance , c’est là qu’il y a malheur.

Mais, grâce aux nouveaux charmes dont brille ta cousine , nous n’en sommes plus là; et j’arrive avec ma demande en mariage , que j’avais faite par écrit , c’est plus sûr.

GEORGE

Ah, mon ami ! que de reconnaissance !

LE VICOMTE

J’espère que mon exemple t’encouragera , que tu chasseras ces / idées sombres qui t’absorbent et t’attristent , et que , comme moi, tu feras un bon choix et un bon mariage.

CEORGE, soupirant.

Moi, c’est bien différent, ce n’est pas possible , il n’y a pas de bonheur pour moi.

‘ LF. VICOMTE.

Et pourquoi donc?

GEORGE

Ah! si tu savais, si je pouvais l’avouer! Tais-toi! (Regardant du côté de l'appartement de madame Riquebourg. ) Voilà ma famille; je te

laisse avec elle.

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