‹ Œuvres choisies de E. Scribe 3Chapitre 44 sur 457 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

LE COMTE

Le baron de Saldorf, son envoyé, doit arriver incessamment pour négocier cette grande affaire. Il y a entre nous d’anciennes rivalités; et, à quelque prix que ce soit, il faut que je l’emporte sur lui.

LA MARQUISE

Si cependant le prince ne voulait pas se marier...

LE COMTE

Il n’est pas maître de s’y opposer, il se doit à l’État.

Air : Que d'établissements nouveau»,

Des peuples voulant le bonheur,

Les princes, dans ces alliances,

Consultent rarement leur cœur ;

Mais ils cèdent aux convenances.

Ils ne sont pas les seuls, je crois,

Et, dans la ville et les provinces,

Je sais bien des maris bourgeois Qui sont heureux comme des princes.

Vous sentez bien que depuis mon arrivée , depuis cette nuit, je n’ai pas perdu mon temps. J’ai déjà su me ménager des intelligences, qui me tiendront au courant de tout ce qui se passe ; et de plus, j’ai eu ce matin une entrevue avec le grand-duc , qui est fort bien disposé, mais qui ne se prononce pas encore.

ISABELLE

Tant de choses depuis hier ! et je ne m’en doutais seulement pas. On ne dort donc point quand on est diplomate?

LE COMTE

Maintenant, ce que je vous demande, madame, c’est de parler dans notre sens, non-seulement au prince , mais à la cour, mais chez vous. C’est dans les salons que se fait l’opinion ; aussi, quand on veut réussir à présent, il faut avoir pour soi les femmes, surtout les femmes d’esprit; car l’esprit maintenant est une puissance.

LA MARQUISE

Sous ce rapport-là , je me défie de mon pouvoir.

LE COMTE

Il y a des souverains qui ne connaissent pas leur force, et voilà où vous en êtes. Le second service que j’attends de votre amitié, c’est de vouloir bien, pendant mon séjour en cette résidenco, gar-

LE DIPLOMATE

der ma fille auprès de vous ; je ne connais pas de société ni de maison plus agréable que la vôtre.

Vous me demandez là un service dont je vous devrai de la reconnaissance. (La marquise passe du côté d’Isabelle. )

ISABELLE

Ah, madame ! que vous êtes bonne ! Mon père, je le vois, craint mes indiscrétions ; c’est pour cela qu’il m’éloigne de lui.

LE COMTE

Moi, quelle idée! Si vous voulez, ma chère amie, que je vous parle, là, bien franchement, diplomatie à part, je vous mets sous Ja protection de madame, parce qu’il y a quelqu’un au monde dont je crains les assiduités, quelqu’un que vous connaissez très-bien, et que partout, en voyage, nous retrouvons sous nos pas...

ISABELLE

C’est peut-être par hasard !

LE COMTE

Un franc étourdi, qui avait un nom, de la naissance, qui pouvait parvenir à tout, le fils d’un ancien ami, à qui moi-même j’avais donné les premières leçons, mais que j’ai été forcé d’abandonner, car il ne fera jamais rien.

ISABELLE

C’est-à-dire qu’il ne fera jamais un homme d’état; mais il peut faire autre chose. Croiriez-vous, madame, que ce pauvre jeune homme, afin de plaire à mon père, et de mériter ma main, a essayé d’être diplomate? Il a étudié pendant deux ans, à Paris, aux affaires étrangères. Il ne peut pas, il n’y entend rien ; ce n’est pas sa faute. Il n’a pas de vocation ; c’est pour cela que mon père ne peut pas le souffrir. Et moi, si j’avais le droit d’avoir un avis, c’est pour cela que je le préférerais. Je ne veux pas être la femme d’un ambassadeur, je ne suis pas assez discrète pour cela. Quand il faut tous les matins demander à son mari la physionomie qu’on doit avoir dans la journée, c’est terrible , c’est une contrainte, un déguisement continuel : la vie entière a l’air d’un bal masqué, et le bal masqué est si ennuyeux!

LE COMTE

Pas toujours : n’est-il pas vrai , madame ? Mais quelles que soient mes idées, ce n’est pas ici le moment de les discuter; l’im-

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