ACTE I, SCENE III
père ne fait bon accueil qu'aux personnes qui plaisent à sa femme.
C'est inconcevable qu'on se laisse mener à ce point-là.
AGATHE
Il ne croit pas du tout être mené... Il a au contraire une volonté, ... une volonté très-prononcée;... (souriant) mais celle de sa femme...
ZOh.
Comment un pareil mariage a-t-il pu se faire? voilà ce que je n'ai jamais compris.
Eh! mon Dieu! par ma faute!... C'est moi qui en suis la cause... A notre pension, où, sans fortune et un peu plus âgée que nous , Césanne avait été reçue comme sous-maitresse , elle me protégeait, elle me favorisait.
tùà.
Je crois bien , tu étais la plus riche, ce qui faisait crier à l'injustice. Je me rappelle encore un prix de sagesse que tu as obtenu, et que je méritais...
AGATHE , souriant.
Crois-tu ?.. Moi j'élais sensible à son affection , à son amitié , à ses soins,... j'en parlais à mon père; et quand il venait au parloir, j'étais toujours accompagnée de Césarine, qui était pour lui tout aimable, toute gracieuse, et pleine de petites attentions dont elle seule possède le secret. Aussi aux vacances , quand je lui proposai de l'emmener au château de mon père,... elle se hâta d'accepter, et M. de Miremont en fut enchanté... Elle faisait sa partie de piquet ou d'échecs, et , plus forte que lui, elle se laissait toujours gagner, en affectant un dépit et une colère qui enchantaient le vainqueur;... elle lui lisait les journaux, elle lui servait de secrétaire; elle écoutait le récit de toutes les places qu'il avait eues sous le Directoire et le Consulat, avec une admiration qui souvent allait jusqu'aux larmes; enfin, c'était un lystème d'amabilité et de coquetterie que je ne songeais pas à m'expliquer, mais qui lui réussit tellement bien, qu'au bout de trois mois, quand i\ fallut retourner à la pension , mademoiselle Césarine Rigaut , dont Ici parents sont marchands de bois à Villeneuve-sur Yonne , épousait à Sainl-Thomas-d'Aquin M. de Miremont , pair de France ; et
je m'aperçus seulement alors qu'auprès de notre ancienne sousmaitresse je ne serais jamais qu'une écolière.
ZOÉ , se levant.
Cette Césarine est donc bien adroite !...
AGATHE, se levant aussi et passant à la gauche du théâtre.
Elle!... Elle a l'instinct et le génie de l'intrigue; c'est inné chez elle, c'est une vocation décidée; et maintenant elle intrigue encore pour sa famille , pour les siens, qu'elle voudrait faire sortir de l'obscurité. Elle a rendu son mari acquéreur-actionnaire d'uu de nos premiers journaux ; crédit immense, influence irrésistible qu'il ne soupçonne même pas , et dont elle seule prolite. Aussi il fait bon être protégé par elle : on arrive à tout !
ZOÉ
Je comprends alors le dévouement de mon mari et l'invitation de ce matin.
AGATHE
Mais malheur à ses ennemis !... elle les écrase , les réduit à rien , ou les empêche de parvenir... Tu sais ce procès que j'avais pour les biens de ma mère;... je voulais prendre pour avocat Edmond de Varennes, notre ami d'enfance; ma belle-mère ne voulait pas!...
ZOÉ
Et pourquoi donc?...
AGATHE
Elle ne peut pas souffrir ce pauvre Edmond; elle le déteste , elle l'a pris en haine et ne nerd pas une occasion de lui nuire.
ZOÉ
Cela m'étonne; car à la pension, notre sous-maitresse , mademoiselle Césarine Rigaut, trouvait M. Edmond fort aimable;... on disait même dans les dortoirs qu'elle avait un faible pour lui.
àGATHfl , vivement.
Quelle idée!... Ce n'est pas vrai.
KOI ..
On se trompe à la pension comme ailleurs.
AGATIll .
Bfl voila bien la preuve , car elle avait persuadé à mon père que dans mon intérêt mémt OO ne pouvait confier a un jeune homme une affaire aussi importante ; et sais-tu qui elle voulait en charger?
/ni .
Non , vraiment.