‹ Œuvres choisies de E. Scribe (volume 2)Chapitre 85 sur 639 · LA REINE, KOLLER · texte numérisé non relu

LA REINE, KOLLER

L\ REINE

Ah ! c'est vous, Koller.

(Elle regarde autour d'elle avec inquiétude.)

kOI.Ll.lt.

Ne craignez rien, madame, nous sommes seuls; ils sont tous en ce moment aux pieds de Struensée ou de la reine Mathilde... Avez-vous parlé au roi?

LA REINE

Hier, comme nous en étions convenus; je l'ai trouvé seul, dans un appartement retiré, triste et pensif ; une grosse larme coulait de ses yeux : il caressait cet énorme chien, son fidèle compagnon, le seul de ses serviteurs qui ne l'ait pas abandonné! — Mon fils, lui ai-je dit, me reconnaissez-vous? — Oui, m'a-t-il répondu, vous êtes ma belle-mère... Non, non, a-t-il ajouté vivement, mon amie, ma véritable amie, car vous me plaignez ! Vous venez me voir, vous!... Et il m'a tendu la main avec reconnaissance.

hOLLLH.

Il n'est donc pas, comme on le dit, privé de la raison ?

i \ ri im:.

Non; mais, vieux avant l'âge, usé par les excès de tout genre, toutes ses facultés semblent anéanties : sa télé est trop faible pour supporter ou le moindre travail ou la moindre discussion; il parle avec peine, avec effort, mais en vous écoutant, ses yeux s'animent et brillent encore d'une expression singulière; en ce moment traits ne respiraient que la souffrance, et il me dit avec un sourire douloureux : Vousle voyez, mon amie, ils m'abandonnent tous; et Mit Initie, que j'aimais tant, Mathilde, ma femme, où estelle .'

KOLLEK.

Il fallait profiter de l'occasion , lui faire connaître la vérité.

i \ r.i im .

C'est ce que j'ai fait avec ménagement, avec adresse, lui rap-

pelant successivement le temps de son voyage en Angleterre et en France, à la cour de Georges et de Louis XV, lorsque Struensée, l'acTompagnant comme médecin, gagna d'abord sa confiance et son amitié; puis je le lui ai montré plus tard, à son retour en Danemark, présenté par M à la jeune reine, et, pendant la longue maladie de son fils, admis dans son intimité, la voyant à toute heure. Je lui ai peint une princesse de dix-huit ans, écoutant sans défiance les discours d'un homme jeune, beau, aimable, ambitieux ; ne prenant bientôt que lui pour guide et pour conseil; se jetant par ses avis dans le parti qui demandait la réforme, et plaçant enfin à la tête du ministère ce même Struensée, parvenu audacieux, favori insolent qui, par les bontés de son roi et de sa souveraine, élevé successivement au rang de gouverneur du prince royal, de conseiller, de comte, de premier ministre enfin , osait maintenant, parjure à la reconnaissance et à l'honneur, oublier ce qu'il devait à son bienfaiteur et à son roi, et ne craignait pas d'outrager la majesté du trône!... A ce mot, un éclair d'indignation a brillé dans les yeux du monarque déchu; sa ligure pâle et souffrante s'est animée d'une subite rougeur; puis, avec une force dont je ne l'aurais pas cru capable, il a appelé, il s'est écrié : La reine ! la reine ! qu'elle vienne , je veux lui parler !

KOLLER

0 ciel!

Page 1