RONRON
C'est donc un philosophe que ton ami le médecin ?
DELMAR
Non, mais c'est un obstiné qui, par des scrupules déplacés, va manquer un beau mariage.
• C'est cependant quelque chose qu'un beau mariage; et puisque nous en sommes sur ce chapitre, j'ai une confidence à te faire. Il est question , en projet , d'un superbe établissement pour moi : vingt mille livres de rente.
DELMAR
Vraiment! et quelle est la famille?
RONDON.
Je ne te le dirai pas, car je n'en sais rien encore; mais on doit me présenter au beau-père dès qu'il sera arrivé.
DELMAR
Ah ! il n'est pas de Paris ?
RONDON.
Non; mais il vient s'y fixer : un homme immensément riche, qui aime les arts , qui les cultive lui-même, et qui ne serait pas fâché d'avoir pour gendre un littérateur distingué et un bon enfant; et je suis là.
DELMAR
C'est cela, te voilà marié, et tu ne feras plus rien.
Air de la Robe et les Bottes.
Prends- y bien garde, tu t'abuses !
Oui, tu compromets ton état; Quand on se voue au commerce des muses, On doit rester lidèle au célibat.
RONDON.
Crois-tu l'hymen si funeste à l'étude?
L'hymen, mon cher, est funeste aux auteurs ; A nous surtout, nous qui, par habitude, Avons toujours des collaborateurs.
Et voilà pourquoi je veux rester garçon,
RONDON.
Oui, et pour quelque autre raison encore. Il y a de par le monde une jolie petite darne de Melcourt.
DELMAR
Y penses-tu ? la femme d'un académicien ! Un instant, monsieur, respect à nos chefs, aux vétérans de la littérature.
RONDON.
Oh ! je suis prêt à ôter mon chapeau ; mais il n'en est pas moins vrai qu'un mari académicien est ce qu'il y a'de plus commode ! d'abord, l'habitude qu'ils ont de fermer les yeux.
DELMAR
Halte-là, ou nous nous fâcherons. Madame de Melcourt est la sagesse même. Avant son mariage, c'était une amie de ma sœur; et il n'y a entre nous que de la bonne amitié. Ingrat que tu es! c'est à elle que nous devons nos succès; c'est notre providence littéraire. Vive, aimable, spirituelle, répandue dans le grand monde, partout elle vante tous nosouvrages. Divin .' délicieux ! admirable ! elle ne sort pas de là; et il y a tant de gens qui n'ont pas d'avis, et qui sont enchantés d'être l'écho d'une jolie femme! Et aux premières représentations, il faut la voir aux loges d'avant-scène. Elle rit à nos vaudevilles, elle pleure à nos opéras-comiques. Dernièrement encore, j'avais fait un mélodrame... qui est-ce qui ne fait pas de sottise ? j'avais fait un mélodrame à Feydeau ; elle a eu la présence d'esprit de s'évanouir au second acte, cela a donné l'exemple ; cela a gagné la première galerie ; toutes les dames ont eu des attaques de nerfs, et moi un succès fou. Si ce ne sont pas là des obligations!...
Allons ! allons ! tu as raison ; mais il faudra lui parler de notre pièce d'aujourd'hui, celle que je viens de lire , pour que d'avance elle l'annonce dans les bals et dans les sociétés; cela fait louer des loges.
DELMAR
A propos de cela, parlons donc de noire ouvrage , donne-moi des détails sur la lecture.