SCENE XX
MADEMOISELLE DESROCHES Cl DESKOCIIES.
Qu'est-ce que cela signifie?
AI.CIBIADE.
Qu'il faut enfin parler et se faire connaître , aussi bien l'incognito commence à me peser; et mon nom n'est pas de ceux dont on doive rougir. Oui, mademoiselle, oui, monsieur, je suis ce brillant Alcibiade que trop d'ambition, que trop de succès ont égaré peut-être. Je suis coupable, il est vrai, non pas d'avoir voulu m'élever, c'est une audace qui sied au talent , et Poudret luimême ne me désavouera pas ; mais ce que j'ai à me reprocher, c'est d'avoir pu oublier un instant celle dont j'étais aimé! c'est d'avoir été fier et ingrat envers mon ancien et respectable professeur! Oui , messieurs , pour réparer mes fautes , je proclame ici , et je le répéterai dans tous les salons de coiffure de la capitale, ce sont les premiers principes que j'ai reçus de M. Poudret, principes que j'ai perfectionnés peut-être, qui ont été la cause de ma fortune; et si jamais le caprice ou la mode m'élève des statues, c'est lui qui en aura été le piédestal!
POLDRET.
Le jour de la justice arrive donc enfin !
ALCIBIADE
Je n'ose espérer qu'un tel aveu suffise pour expier mes torts ; mais cependant, si Justine daignait me pardonner, si son oncle était touché du repentir de son élève, je lui dirais : Soyons amis, Poudret ! (Ici Poudret commence à pleurer.) La gloire a blanchi tes cheveux, il est temps de songer au repos : abandonne la place Royale, transporte dans la rue Yivienne et ton plat à barbe et tes dieux domestiques; viens par ta vieille expérience modérer ma jeune audace. Perruquier émérite, barbier honoraire, sois mon associé; régnons ensemble : toi, par le conseil, moi, par l'exécution, rous'rfio manuque! et si je suis l'Achille , sois le Nestor de la coiffure.
JUSTINE
Mon oncle, je le vois, vous êtes touché!
POl'DRET, pleurant.
Son repentir me suffit ; il reconnaît son maître, il rend hommage à celui qui lui a mis les armes à la main : je pardonne.
MADEMOISELLE DESROCHES
Ah ! mon frère , quel désappointement! et quelle leçon !
DESROCHES
Vous en profiterez, ma sœur, et vous épouserez M. Durant],
AI-CIBIADE.
Et c'est moi qui le coifferai, ou plutôt nous le coifferons; car vous venez rue Yivienne.
POIDRET.
Non , Alcibiatle ; tu me connais bien peu : je sais résister à tes offres séduisantes ; fidèle à mes principes, je reste au Marais ; je veux mourir et coiffer aux lieux où je suis né.
« Et que l'on dise enlin en me voyant paraître : « Il a fait des coiffeurs , et n'a pas voulu l'être. »
VAUDEVILLE
Air nouveau de M. Heudier.
DESROCHES
Les feux ardents de la jeunesse Par l'âge sont tous amortis; On critique, dans la vieillesse, Ce que l'on admirait jadis. {Bis.) Ceux dont le temps blanchit la nuque Blâment les plaisirs qu'ils n'ont plus : Ils crieraient bien moins aux abus, Si tous ceux qui portent perruque Etaient encore à la TU us.
JUSTINE
La vieillesse doit être sage, Et pourtant je vois plus d'un vieux Qui , sans parler de mariage , Voudrait être mon amoureux ! {Bis.) Au vieux galant qui me reluque, J'dis « Vous un amant ! quel abus !
« Pour un mari... c'est tout au plus... « L'hymen peut bien porter perruque, « L'amour doit être à la Titus. »
ALCIBIADE
Des Vieillards, moi, je vis l'École, Car je coiffais monsieur Talma ; Celte pièce, dont on raffole, Par sa morale me frappa ; Cette morale, la voilà :
Vieux , rajeunissez votre nuque, Car l'auteur prouve aux plus télus Qu'un mari rempli de vertus Porte une vilaine perruque, Quand il n'est plus à la Titus.