SCÈNE II
SANDFORT.
Eh bien! milord, vous voilà séduit par une prévenance , une flatterie : comme si le désir de vous causer cette surprise était le seul motif qui l'eût conduite à cette vente. Elle y allait parce que la belle société de Londres s'y était donné rendez-vous; elle y allait pour y paraître, pour y briller; elle y allait parce que lord Frédéric y était.
MISS M1LNER.
Et pourquoi pas ? Parmi nos jeunes gens à la mode, en est-il un plus brave, plus spirituel, qui soit de meilleur ton? Je conviens qu'à ses hommages se mêle beaucoup de flatterie , et que peut-être tous ses éloges ne sont pas vrais ; mais , à n'en croire que la moitié, c'est déjà très-satisfaisant ; et si vous aviez entendu ce qu'il me disait ce matin surcette course de Hyde-Park, où nous devons aujourd'hui nous trouver ensemble !
EL1IVOOD.
Il y a une course à Hyde-Park ?
MISS MH.NER.
Eh , oui ! sans doute , un pari de dix mille guinées ; on en parle depuis un mois : chacun a déjà fait emplette de ses chevaux , de ses livrées...
Air : Ce que jYprouve en vous voyant.
Que d'équipages élégants !
Jugez quelle magnificence !
Ce sera, dit-on, comme en France,
Dans les plus beaux jours de Longcbamps.
SANDFORT.
Oui, je connais ce passe-temps; Mais parmi ceux qui se hasardent Dans ces lieux de foule inondés , Quels sont , de grâce , répondez , Les plus sots, de ceux qui regardent, Ou de ceux qui sont regardés ?
MISS MILNER, prête à sortir.
Je vous le dirai à mon retour, car je vais m'occuper de ma toilette.
ELMVOOD.
Un instant, miss Milner ; comme votre tuteur, comme votre ami , il faut que je vous parle , ici même, d'un sujet très-important.
Je me retire.
ELMVOOD.
Au contraire, je désire que vous soyez présent à notre conversation ; j'ai besoin que vous m'aidiez de vos lumières.
MISS MILNER
Quant à moi , je serais désolée de gêner monsieur.
SANDFORT, s'asscvaut à gauche du spectateur.
Je reste donc ; car les moindres désirs de milord sont des ordres pour moi.
ELMVOOD, de l'autre coté, près de la table, prenant aussi un siège, et faisant signe à miss Milner d'en faire autant.
Depuis deux ans que vous êtes sous ma tutelle , j'ai pu remarquer en vous de la légèreté, de l'étourderie, mais j'ai toujours rendu justice à votre extrême franchise ; c'est elle que j'invoque aujourd'hui ; c'est elle seule qui doit dicter votre réponse à la question que je vais vous adresser. Est-il vrai , comme on le dit, que vous aimiez lord Frédéric?
MISS MILNER
En vérité , monsieur , une pareille demande a droit de m'étonner; mais moins encore que le ton avec lequel vous me l'adressez. Je ne vous ai jamais vu avec moi un air aussi froid et aussi sévère.
SANDFORT.
Le ton n'y fait rien ; on vous demande, oui, ou non.
MISS MILNER
Est-ce à vous, monsieur, ou à mon tuteur que je dois répondre?
ELMVOOD.
C'est à moi , à moi seul. Eh bien , pourquoi hésitez-vous?
Pourquoi? pourquoi? C'est bien facile à voir : c'est qu'elle l'aime , c'est qu'elle l'adore.
ELMVOOD.
Entin , de grâce , répondez ; aimez-vous lord Frédéric ?
MISS MILNER, froidement.
Non , monsieur.
SANDFORT.
Qu'entends-je, vous ne l'aimez pas?
MISS MII.NF.R, de même, et d'un ton résolu .
Non , monsieur, je ne l'aime pas.