‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 30 sur 414 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

siciens , nous ne pouvons même pas donner l'essor à nos idées musicales. En vain j'ai dans la tête les chants les plus heureux , les motifs les plus sublimes. Qu'est-ce que c'est que des airs sans paroles? et ou veux-tu que j'en trouve ? Qui est-ce qui me confiera un poëme? maintenant surtout que les auteurs ont tous voiture et logent au premier ; crois-tu qu'ils monteront à un sixième étage pour m'apporter leur manuscrit? ils craindraient de tomber, rien que dans le trajet. Trop heureux encore quand je m'en retire sur la romance , le morceau détaché , ou la contredanse.

VICTOR

En effet , j'ai toit de me plaindre. '

AUGUSTE

Eh! oui, sans doute; et si notre ami Scipion était là, il le le prouverait encore mieux que moi, lui qui est étudiant en médecine et philosophe. Comme il nous aime ! comme il t'a soigné pendant ta dernière maladie ! avec deux amis tels que nous, qu'est-ce (pie tu peux désirer ?

Air de la Somnambule.

IVaimes-tu~pas ce logement modeste?

Quatre cents francs ; et comme c'est meublé! Salon , boudoir, atelier... et le reste ;

Et tout ça sous la même clé.

Que la raison te persuade ;

Tous trois nous sommes en ces lieux

Plus heureux qu'Oreste et Pilade ;

Pour s'aimer ils n'étaient que deux.

Et celte jeune orpheline! notre amie, notre soeur... dont la présence embellit encore notre petit ménage.

VICTOR

Camille ! (A part.) Allons, du courage. (Haut.) C'est justement à ce sujet que je voudrais te parler, ainsi qu'à Scipion ; et puisqu'elle, est sortie, causons-en sérieusement. Lorsque sa mère, madame Bernard , notre pauvre voisine , est morte, il y a cinq ans , nous avons pris avec nous sa petite fille, qui alors en avait dix,

AUGUSTE

C'est la plus belle action que nous ayons faite de notre vie ; une pauvre enfant qui, pour toute famille , n'avait que des parents éloignés, des parents qui ne l'avaient jamais vue , et qui avaient repoussé sa mère; et d'ailleurs , où les chercher ? où les rencon-

trer? Avant d'en trouver un seul , notre pauvre orpheline sciait morte de besoin et de misère.

VICTOR

Sans doute , nous eûmes raison alors ; mais maintenant , songe donc , Auguste , que cette petite fille de dix ans en a quinze , et qu'elle demeure avec nous.

AUGUSTE

Eh bien ! sans doute... (Montrant la porte à gauche. ) Là notre chambre , (montrant la porte à droite) ici la sienne , sur un autre palier. Ne sommes-nous pas ses frères ? ouest le mal?

VICTOR

II n'y en a aucun , je le sais ; mais pour elle-même , pour sa réputation , nous ne pouvons pas rester ainsi , et il faut bien prendre un parti.

AUGUSTE

Eh bien 1 on le prendra. (A part.) S'il savait combien je l'aime. ( Haut. ) Écoute , Victor, moi qui te parle , j'ai déjà pensé à un certain projet.

VICTOR

Et moi aussi ; un projet qui nous conviendrait à tous.

AUGUSTE

El quel est-il?

VICTOR

Vois-tu , je voudrais...

AUGUSTE, écoutant prés de la croisée, et lui faisant signe de la main.

Tais-toi donc! mais tais-toi donc , que je puisse entendre. Oui, c'est cela même. Ah! quel plaisir! jamais je n'en ai éprouvé un pareil.

VICTOR

Qu'as-tu donc?

AUGUSTE

Ma musique court les rues ; tu n'entends pas ? c'est ma dernière romance, qui est jouée par un orgue de Barbarie.

VICTOR

Il s'agit bien de cela.

AUGUSTE

Écoute donc, c'est la première fois que je m'entends exécuter à grand orchestre... Ah ! le bourreau ! ( Allant à la fenêtre.) Fa naturel... c'est un fa naturel. (Lui jetant de l'argent.) Tiens voilà pour toi. J'aurais donné vingt francs pour qu'il y eût un fa naturel.

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