SCÈNE VI
SAINT-JEAN
Oui , c'est-à-dire Que la circonstance a changé.
LE COMTE
Peut-être aussi , du moins je le désire , Ai-je eu des torts ce malin avec toi.
Et l'équité...
SAINT-JEAN
J'entends... cela veut dire Que monsieur a besoin de moi...
Monseigneur a besoin de moi.
LE COMTE
Précisément. (A part.) Au fait, je le chasserai toujours après. (Haut.) Je l'avoue, j'ai une affaire assez délicate, qui demande de l'adresse, de l'activité, et pour laquelle ta récompense est toute prête.
SAINT-JEAN
Parlez, monsieur le comte, que faut-il faire?
LE COMTE
Me découvrir aujourd'hui même un jeune Espagnol qui se cache à Naples sous un nom supposé, et qui est amoureux fou d'une petite grisette.
Un jeune Espagnol?
LE COMTE
Le fds du marquis d'Aveiro.
SAINT-JEAN, jouant la surprise.
Le fils du marquis d'Aveiro! Ah! c'est lui qui est amoureux ! Comme c'est désagréable pour sa famille ! c'est peut-être un parent de monsieur le comte ?
LE COMTE
Il ne s'agit pas de cela ? peux-tu me le trouver sur-le-champ ?
SAINT-JEAN
C'est difficile ; les notions que vous me donnez sont bien vagues.
LE COMTE
Comment ! toi qui es lié avec tous les mauvais sujets ?
SAINT-JEAN
Pas de ce rang-là, monseigneur; mais encore faut-il un point de départ ; l'intrigue est comme l'algèbre, on ne peut aller que du connu à l'inconnu.
38i> L'AMBASSADEUR.
LE COMTE
D'abord, il se cache sous le nom de Frédéric.
SAINT-JEAN
Ah! c'est quelque chose.
Il loge à la Chiaya , près du vieux palais.
SAINT-JEAN
Le numéro ?
LE COMTE
Ah! parbleu! si je le savais... c'est justement ce qu'il faut deviner.
SAINT-JEAN
Nous avons un moyen d'opéra, d'un joli opéra français; je crois qu'il n'a pas encore été employé dans ce pays-ci ; je vais rassembler quelques matelots, quelques ouvriers; je les conduis à la Chiaya; nous crions au feu à tue-tète; tout le monde se met aux fenêtres; vous reconnaissez votre homme, et alors...
LE COMTE
Eh ! imbécile , je ne l'ai jamais vu...
SAINT-JEAN
Ah ! je conçois , vous pourriez vous tromper : autre chose , excellence : si nous faisions insérer dans les petites affiches de Naples, car il y en a partout des petites affiches, que le jeune Frédéric est invité à se présenter à l'ambassade d'Espagne pour une affaire importante.
LE COMTE
Il se doutera du piège et ne viendra pas.
SAINT-JEAN
Parfaitement juste ! Votre excellence a un tact qui saisit sur-lechamp le côté faible de mes projets ; il y en a bien un auquel j'avais d'abord pensé , mais c'est si simple, si naturel...
LE COMTE
Ce sera probablement le meilleur.
Puisqu'il est amoureux, il doit écrire à sa belle, on doit lui répondre dix fois par jour au moins ; vous savez que ce sont les amoureux qui font la fortune de la petite poste. Alors je me disais qu'il serait facile au premier bureau , ou par les facteurs, de savoir l'adresse exacte.
LE COMTE
C'est cela, parbleu! le moyen est sûr.