‹ Œuvres choisies de E. ScribeChapitre 8 sur 414 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ALCIBIADE, seul.

Elle s'éloigne, respirons un peu. Quand il faut faire du sentiment obligé, et avoir deux ou trois accès de tendresse improvisée... Alions, Alcibiade, mon ami, l'entreprise est hardie, mais le hasard l'a commencée, et ton audace peut l'achever ; tu sais mieux que personne comment il faut saisir l'occasion. Certainement je suis content de mes affaires : la coupe des cheveux donne assez ; la coiffure se soutient ; les faux toupets se consolident ; et dans mes mains actives, le fer à papillotes n'a pas le temps de se refroidir. Mais enfin , je ne suis qu'un coiffeur du second ordre , et , dans mes rêves ambitieux , je voudrais déjà m'élancer au premier rang ! Les perruques de Letcllier me tourmentent ; les cache-folies de Plaisir me bouleversent', et les trophées de Michalon m'empêchent de dormir. Ah! si je pouvais faire un bon mariage! si je touchais les soixante mille francs qu'on rne propose ici ! quelle extension je donnerais à mon commerce! dans mon atelier, resplendissant de glaces et de cristaux , j'appellerais à mon aide la sculpture et l'histoire : on y verrait couronnés de lauriers les bustes des empereurs romains qui se sont distingués dans notre art : Titus, Caracallaei les autres. Et qui m'empêcherait de réaliser ces projets ? Tout me sourit , tout me seconde : je plais , je suis aimé ; avec une tête aussi romanesque que celle de mademoiselle Desroches...

Air : Traitant l'amour sans pitié.

Je puis, grâce au sentiment, Brusquer tellement l'affaire, Qu'il faudra bien que le frère Donne son consentement :

Cédant à ma loi suprême, Je veux qu'ici chacun m'aime, Et que l'envie elle-même , Dont mon art a triomphé, Dise, en voyant mes conquêtes ; « II fit tourner plus de têtes « Que sa main n'en a coiffé. »

Eh bien ! je ne sais pas pourquoi je sens là une espèce de remords. Cette pauvre Justine , qui m'aime tant , et que j'aime malgré moi! elle que j'avais promis d'épouser ! Après cela, si ou

était toujours honnête homme , on ne ferait jamais fortune... Que diable! elle se consolera , elle en épousera un autre... D'ailleurs, son oncle a des économies; mais il fait le fier, et ne veut pas de moi ; ce n'est pas ma faute. Oui , c'est décidé , poursuivons ici mon rôle de séducteur; personne ici ne me connaît, personnelle peut me découvrir. Ah ! mon dieu , qu'est-ce que je vois là ? Justine !

Page 1