‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 14 sur 68 · XI. — COÎTVEKSATION · texte numérisé non relu

XI. — COÎTVEKSATION

— Quand je serai loin do toi... rassuremoi par une lettre, Julie...

— Si je te disais qu'une lettre peut me compromettre.... que penserais-tu, Saint- Preux?...

— Tu ne peux pas me dire cela, mon amie. En me clioibis;ant... lu m'as choisi digne de toi, et homme d'honnoiu'.

— Si je persistais, Saint-Preux?

— Je croirais que tu ne m'aimes plus, Julie, si une crainte aussi frivole était plus forte que ton amour pour moi.

— Non, non , va , je t'écrirai : qu'est-ce qu'une letire, maintenant, au prix de ce que je t'ai donné.

(Rousseau. — Noui-clk flélo'ise.)

Le projet de jouer la comédie n'avait pas été abandonné, il s'en faut bien; car, grâce à l'esprit fertile de Georges, ce nouveau plaisir promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.

On était convenu déjouer rO//(e//o de Shakespeare, dans l'intention d'engager Marcel à se charger du rAle ihi Maure. On devait répéter très sérieusement la pièce jusqu'au jour de la représentation, et ce jour-là seulement, aiouter les plaisanteries que le débit et la hgure do Marcel amèneraient infailliblement, lui seul étant de bonne fol dans cette bouffonnerie improvisée.

Ce qui paraissait impraticable, c'était de décider Marcel, tel apprivoisé qu'on le supposât ; ce fut encore Hortense qui se chargea de cette négociation délicate. On mit son amour-propre en jeu, et elle ne pensa [ilus qu'aux moyens de remporter cette victoire sur l'opiniûlraté bien connue du personnage.

Or, un soir, Hortense ayant fait d'abord quelques coquetteries à Marcel, prit tout à coup un air Iruid et dur, et força ainsi le pauvre jeune homme à sortir du salon et à

aller déplorer dans la solitude du parc la bizarrerie du caraclènî des femmes. C'est ce qu'on voulait.

Georges suivit Jiarccl do loin, cl revint annoncer qu'il avait porté sa misanthropie du côté d'un quinconce d'acacias. Ce fut donc Ih (jne se rendit madame do Cérigny, accompagnée de son mari et de madame d(! I.ussan.

— Ne me quittez pas au moins , — dit Hortense à son amie, — restez tout proche... j'aurais véritablement peur du tôteà tôle.

— Nous veillons sur vous, — dirent-ils en souriant... et l'on dirigea la promenade du côté du quinconce d'acacias.

En effet, ils y trouvèrent Marcel triste et malheureux de la fioideur subite d'Hortenso.

— Eh! mon Dieu... c'est vous, Marcel, — dit madame de Lustan, — connue vous Ctes esseulé... Fuyez-vous déjà le monde, vous commenciez à y élie si bien... Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras à madame de Cérigny, et venez avec nous faire un tour de parc, jouir de la fraîcheur de la nuit...

— Je .serais désolée d'arracher monsieur de Launay à ses méditations, — dit Hortense.

Mais Marcel s'était vivement approché d'elle , et tenait son bras sous le sien... Seulement, il n'avait pas dit un mol, sa langue était collée à .son palais.

On sortit du quinconœ, cl l'on se dirigea vers une grande et profonde allée de tilleuls; monsieur de Céi'igny et madame de Lussan hâtèrent un peu le pas... et Hi>rtense et Slarcel restèrent assez éloignés d'eux.

Le cœur do Marcel battait d'une force à lui rompre la poitrine. Pour la première fois il tenait le bras d'Hortense sous le sien , et c'était le soir, et il était presque seul aveo elle. Aussi, trop heureux pour pouvoir parler, il se contentait de soupirer à de longs intervalles.

— J'ai vraiment été indiscrète, monsieur de Launay, — dit Hortense, — d'accepter votre bras.

— Oh ! non... — dit Marcel.

— Mon Dieu, qu'il est bête! — pensa Hortense; et puis, comme après ces deux mots il s'était tu , Hortense se dévoua et ajouta : — Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencez-vous à vous isoler? Depuis quelque temps vous veniez au salon , on vous voyait davantage, vos manières avaient changé... et l'on vous en savait gré, soyezen sûr.

Ici Marcel crut sentir la main d'Hortense s'appuyer plus fortement sur son bras.

Et surmontant sa timidité, ma foi! il se hasarda à dire témérairement :

— Combien je serais heureux si, en effet, on l'avait remarqué...

— Je vous assure qu'on l'a remarqué, monsieur Marcel, et que, si l'on osait, on demanderait encore plus à votre... amitié...

— Oh! parlez... parlez, madame, — dit impétueusement Marcel.

— Mais vous ne voudrez pas?

— Je vous le promets d'avance.

— Non, je ne veux pas... je veux quo ce soit de votre plein gré... Mais, en vérité, monsieur Marcel... je dis je vena; je crois, — ajouta Hortense timidement.

— Oh! dites... dites...

— Eh bien! monsieur Marcel, si vous vouliez ôtre tout à fait aimable, je vous prierais...

— Non, dites je voudrais, — reprit Marcel.

— Eh bien! je voudrais que vous prissiez un rôle dans la pièce ((ue nous allons jouer... le rôle d'Othello.

— Moi! moi!... vous n'y pensez pas, madame... vous exigez... Encore une fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne ne pourrai... je n'oserai jamais...

— Je n'exige rien , monsieur, — dit sèchement Hortense, — je suis fâchée que cela ne puisse vous convenir, voilà tout.

— Madame...

— Non, monsieur, vous m'obligerez même de ne parler

h pprsonne de tout ceci. Comme je remplis, moi, le rôle de Desdémona, qui est presque toujours en scène avec Othello... C'était une folie, une inconséquence même de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois , monsieur de Launay, je vous saurai un gré inflni de n'en pas dire un mot.

Marcel garda le silence pendant quelques instans. Il paraissait combattu par mille pensées diverses; enfin, il répondit à Ilortense :

— Vous ne saurez jamais , madame , tout ce que me coîlte la promesse que je vous fais : je jouerai...

n y avait dans ce mot «je jouerai » une expression si vi'aie, si sentie, un dévouement et une abnégation si sincères, qu'Uortense fut un instant émue, qu'elle eut comme pitié de cette pauvre créature que l'on s'acharnait à tourmenter si cruellement... Et puis elle pensa qu'après tout il n'était pas si malheureux de se croire aimé, et que cette douce illusitm compenserait bien la peine qu'il éprouverait quand on lui dirait que ce n'était qu'un mensonge, et elle continua :

— Que vous êtes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien vous me rendez joj'cuse; c'est donc convenu.... mais songez que nous devons jouer dans huit jours, et qu'il y aura ^es répétitions tous les jours, plutôt deux qu'une, qu'il faud^'a y assister.

— Je vous l'ai promis, madame.

— Et je vous en remercie... Marcel... — dit Hortense en lui serrant légèrement le bras... puis, hâtant le pas... pour rejoindre son mari et madame de Lussan : —Mais j'y pwise, ma chère Emma, — dit-elle à cette dernière, — monsieur de Launay jouerait parfaitement Othello.

— Sans doute... mais il est trop sauvage... il ne voudra jamais.

— Je vous demande pardon , ma cousine, je suis à vos ordres, — dit Marcel.

— Vraiment... mais c'est admirable, vous serez parfait, — répondit madame de Lussan.

— C'est affaire à vous, ma chère amie,— dit tout bas monsieur de Cérigny à Hortense, qui, toute fière de son succès, s'échappa légère comme un oiseau, monta précipitamment les marches du salon, où le reste de la société était rassemblé, et se jeta sur une causeuse en disant :

— Eh bien ! il jouera !

— Alors il sera impossible d'y tenir, — dit Georges.

— Risum feneatis! — ajouta le lycéen.

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