‹ Œuvres choisies de Eugène SueChapitre 28 sur 68 · LE MAJOR BROWN · texte numérisé non relu

LE MAJOR BROWN

Comment cet homme-là est-il devenu ministre ?

LE MARQUIS

Demandez cela à monsieur Labirintf^, major; en sa qualité de député, il fait et défait des ministres ; il doit savoir comnjent ça se machine,

MONSIEUR LABIRINTE, lougissant et d'un air empesé,

La majorité représentant l'opinion du pays, les chefs de cette majorité,.. (11 tousse) de cette majorité,,. (H boit un verre d'eau.)

SAINTE-LUCE

Allons donc mou cher monsieur Labirinte, vous savez

bien qu'il a été rarement question de majorité à propos de monsieur Roupi-Gobillon... au contraire.

M0N8IEBK LiBIRlNTE.

Je ferai observer à l'honorable pair...

SAINTE-LBCE.

Ici, nous sommes tous pairs, monsieur Labirinte; pairs devant ces bonnes filles: n'est-ce pas, Clarisse?

CLARISSE

Comment I pairs de France?

SAINTE-LUCE

Non, pairs en joie et en bonne humeur. Mais, pour en revenir à monsieur Roupi-Gobillon, il a été ministre par un procédé très ingénieux. Lui et une douzaine d'autres élus du peuple ont fait un jour cette judicieuse réflexion : « Les partis sont tellement subdivisés, que l'appoint qui constitue une majorité se compose au plus d'une douzaine de voix. Or, devenons... »

. Appoint.

MONTAL.

SAINTE-LI'CE

Comme vous le dites. Montai ; a devenons appoint, et l'on sera bien forcé de compter avec nous. »

BAUDBICOURT.

Ou plutôt l'on ne pourra compter sans nous.

LE MARQUIS

Nous serons, comme on dit, une valeur de zéro bien placé.

SAINTE-LCCE.

o Alors, nous, fraction imperceptible, nous constituerons la majorité; déridant de toutes les questions, nous aurons large curée de victuailles administratives; car, pour s'assurer notre appui, on sera obligé de prendre au moins un ministre parmi nous. Moi, je suppose, — a dit monsieur Roupi-Gobillon à ses confrères, ou plutôt à ses compères, — je serai votre fonùé de pouvoir, le conmiauditairo do l'association politique Roupi-Gobillon et compagnie. » Ce qui fut dit fut l'ail; les dix élus serrèrent leurs rangs, et TOilà comment monsieur Roupi-Gobillon fut ministre...

LE MARQUIS

Et voilà comment ce polisson-là, mari d'une cuisinière, a été appelé à enlaidir et à empester les conseils de la couronne. Dans quel temps vivons-nous !

SERPENTINE

Ça doit VOUS faire plaisir, Montai, de voir traiter ainsi votre ami intime, lui qui vous avait offert do si belles places lors de votre ruine !

MONTAL.

J'ai tout refusé pour conserver mon indépendance et pouvoir, comme un autre, me moquer de monsieur Roupi- Gobillon.

SERPENTINE

Oui, vous en moquer, seulement... en ami intime.

CLARISSE

Dites donc, mon pauvre Montai, c'est pourtant pour singer le marquis qu'un jour vous serez peut-être réduit à demander une petite place à monsieur Roupi-Gobillon.

• MONTAI, piqué mais se contenant.

En imitant le marquis, j'ai au moins su choisir mon modèle, et j'ai bien fait les ciioses, n'est-ce pas, Bcauregard?

LE MARQUIS

llum! Iiuml comme ça; je n'ai pas toujours été content

de vous, mon cher? Quand il fallait galamment jeter cent beaux louis d'or par la fenêtre pour agir en gentilhomme, vous jetiez de mauvaise grâce dix-neuf cent soixante-dix livres en gros sous. Aussi, grâce à cette avaricieuse prodigalité, vous vous êtes ruiné en bourgeois au lieu de vous ruiner en grand seigneur.

MONTAL, riant d'un air forcé.

Vous êtes sévère, marquis.

CLARISSE BARLOWE.

C'est vrai ce que tu dis là, marquis. C'est peut-être pour cela que Julie a refusé la main de ce feii dépenseur de gros sous, comme dit la tante Sauvageot. (Elle montre Montai.)

MONTAL, piqué.

C'est bien vieux, cette histoire-là, mon enfant.

SERPENTINE

Dites donc, est-ce vrai, Montai, que cette bonne Julie vous donnait dix louis par mois pour vos gants?

MONTAL, se contenant mais irrité.

Méchante!

CLARISSE, riant.

C'est une calomnie, une atroce calomnie... Julie était trop avare pour cela.

MONTAL, à serpentine.

Ah! voyez-vous!

SERPENTINE

Certainement! maintenant les filles de théâtre ont Montai pour rien 1 il a baissé, il va se rabattre sur les femmes du monde.

DES ROCHES

Si elle se met à parler des femmes du monde, marquis, elle va en dire de belles!

SERPENTINE

Tiens, cela me fait penser à l'aventure de la duchesse de Mirepont.

bAl'ÙrIcourt, riant d'un air forcé.

Serpentine, prends garde ! il s'agit de ma cousine.

SERPENTINE

Eh non! il s'agit de la maîtresse du petit Sainval.

BAUDRICOURT

Ça no l'empêcherait pas d'être ma cousine, mauvaise langue.

SERPENTINE

Ta cousine?... Ah rà! voyons, comment l'entends-tu ?

BAUDRICOURT

Parbleu l j'entends que madame la duchesse de Mirepont est la fille de mon oncle.

SERPENTINE

Allons donc. Elle est fille du général Montfort, tout Paris sait cela. (Avec une gravité ironique.) Mais je connais les égards qu'on doit aux familles. Ce n'est donc pas comme flile de ta tante et pas du tout fille de ton malheureux oncle que j'envisagerai la duchesse, mais simplement comme maîtresse du petit Sainval, c'est-à-dire ma rivale. '

BAUDRICOURT

Allons, la voilà partie, (a part.) Méchante vipère!...

SAINTE-LUCE

Comment! ta rivale. Serpentine? Ah rà! et moi... qui t'aime, qu'est-ce que je suis donc là-dedans?

THÉRÈSK DUNOYER.

SEKPENTINE.

Tu es le rival... de ton rival, voilà tout.

BiCDBICOl'RT.

Avouons quo nous sommos bien complaisans, 'jo ne veux pas dire plus, de laisser calomnier ainsi les femmes de la socii'U'.

SERPFNTINE.

Complaisansl calomnier! il est charmant! Qui vient donc nous raconter toutes les médisances, tous les propos qui se liennent sur 1rs femmes du monde, si ce n'i'st vous? Comment les connaissons-nous".' par vous! Ainsi, par exemple, naudricouit, comment aurais-je su que la imronne de Clairville te donne des rendez-vous, si lu ne me l'avais dit?

BAUDRicouRT, furieux mais so contenant.

Allons donc... jo me moquais do toi... ça n'est pas vrai.

SERPENTINE

Cela est si vrai que tu m'as [iroposé de me prêter un de ses bonnets de nuit, m'engaireanl à m'en faire faire de seml)lable8 parce qu'ils étaient d'un charmant modèle... (On ril ) C'est tout simple. Vous aimez à faire de nous vos confidentes, moins pour nous éblouir de vos succès que parce que vons comptez sur notre indiscrétion. C'est cx)mme Dumoncel, il m'a offert de me donner des lettres de madame do Senanges pour se venger d'elle; il dit qu'après l'avoir à moitié ruiné, elle l'a quitté pour le beau Ucrfeuil.

LE MARQUIS

Et... CCS lettres, qu'en devais-tu faire?

SERPENTINE

Les faire lithographier, et les distribuer h mes amis... Mais je n'ai pas voulu... Pauvre petite madame de Senanges! entre bonnes camarades il ne faut pas so faire de ces traits-là.

SAINTE-lUCE.

Ce que tu dis là est absurde. La vicomtesse de Senanges n'a ruiné personne : elle a cinquante mille livres de rentes sans compter la fortune do son mari. La jalousie fait divaguer Dumoncel.

ClARISSB HARLO-n'E.

41 m'a dit, à moi, qu'elle lui coûtait plus do trois cent mille francs, sa Senanges.

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