‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 31 sur 61 · AUGUSTE, PIERRE ARETIN · texte numérisé non relu

AUGUSTE, PIERRE ARETIN

PIERRE ARETIN

ui, je fus bel esprit dans mon siècle, et je fis auprès des princes une fortune assés considérable,

AUGUSTE

Vous composâtes donc bien des ouvrages pour eux?

PIERRE ARETIN

Point du tout. J'avois pension de tous les princes de l'Europe , et cela n'eût pas pii être si je me

fusse amusé à louer. Ils étoient en guerre les uns avec les autres; quand les uns battoient, les autres étoient battus; il n'y avoit pas moyen de leur chanter à tous leurs louanges.

AUGUSTE

Que faisiés-vous donc ?

PIERRE ARETIN

Je faisois des vers contre eux. Ils ne pouvoient pas entrer tous dans un panégyrique, mais ils entroient bien tous dans une satire. J'avois si bien répandu la terreur de mon nom qu'ils me payoient tribut pour pouvoir faire des sotises en sûreté. L'empereur Charles V, dont assurément vous avés entendu parler ici bas, s'étant allé faire battre fort mal-à-propos vers les côtes d'Afrique , m'envoya aussitôt une assés belle chaîne d'or. Je la reçus, et, la regardant tristement : «Ah! c'est là bien peu de chose, m'écriai-je, pour une aussi grande folie que celle qu'il a faite ! »

AUGUSTE

Vous aviés trouvé là une nouvelle manière de tirer de l'argent des princes.

PIERRE ARETIN

N'avois-je pas sujet de concevoir l'espérance d'une merveilleuse fortune , en m'établissant un revenu sur les sotises d'autrui? C'est un bon fonds, et qui rapporte toujours bien.

ij AVEC DES MODERNES ij

I AUGUSTE

I Quoi que vous en puissiés dire, le métier de louer est plus sûr, et, par conséquent, meilleur.

PIERRE ARETIN

Que voulés-vous ? Je n'étois pas assés impudent pour louer.

AUGUSTE

Et vous l'étiés bien assés pour faire des satires sur les têtes couronnées.

I PIERRE ARETIN

f Ce n'est pas la même chose. Pour faire des satires, il n'est pas toujours besoin de mépriser ceux contre qui on les fait; mais, pour donner de certaines louanges fades et outrées, il me semble qu'il faut mépriser ceux mêmes à qui on les donne, et les croire bien dupes. De quel front Virgile osoit-il vous dire qu'on ignoroit quel parti vous prendriés parmi les dieux, et que c'étoit une chose incertaine si vous vous chargeriés du soin des affaires de la terre, ou si vous vous fériés dieu marin, en épousant une fille de Thétis, qui auroit volontiers acheté de toutes ses eaux l'honneur de votre alliance; ou enfin si vous voudriés vous loger dans le ciel auprès du Scorpion, qui tenoit la place de

• deux signes, et qui, en votre considération , se se-

■ roit mis plus à l'étroit?

)• ' AUGUSTE

I! Ne soyés pas étonné que Virgile eût ce front-là.

Quand on est loué, on ne prend pas les louange avec tant de rigueur; on aide à la lettre, et la pu deur de ceux qui les donnent est bien soulagé par l'amour propre de ceux à qui elles s'adressent Souvent on croit mériter des louanges qu'on n reçoit pas; et comment croiroit-on ne mériter ps celles qu'on reçoit?

PIERRE ARETIN

Vous espériés donc, sur la parole de Virgik que vous épouseriés une nymphe de la mer, ou qu vous auriés un appartement dans le Zodiaque?

AUGUSTE. .I

Non, non. De ces sortes de louanges-là, on e rabat quelque chose, pour les réduire à une mesur un peu plus raisonnable; mais à la vérité on n'e rabat guère, et on se fait à soi-même une bonn composition. Enfin, de quelque manière outré qu'on soit loué, on en tirera toujours le profit d croire qu'on est au-dessus de toutes les louange ordinaires, et que par son mérite on a réduit ceu qui louoient à passer toutes les bornes. La vanité bfen des ressources.

PIERRE ARETIN

Je vois bien qu'il ne faut faire aucune difficult de pousser les louanges dans tous les excès; ma: du moins, pour celles qui sont contraires les unt aux autres, comment a-t-on la hardiesse de U donner aux princes? Je gage, par exemple, que

ipii4quand vous vous vengiés impitoyablement de vos lagéiliennemis, il n'y avoit rien de plus glorieux, selon i;e!iLtoute votre cour, que de foudroyer tout ce qui il Kiiavoit la témérité de s'opposer à vous ; mais qu'aussiirpijjitôt que vous aviés fait quelque action de douceur, es choses changeoient de face, et qu'on ne trou- /oit plus dans la vengeance qu'une gloire barbare irtitfît inhumaine. On louoit une partie de votre vie )ii(jiiijux dépens de l'autre. Pour moi, j'aurois craint ;' |ue vous ne vous fussiés donné le divertissement le me prendre par mes propres paroles, et que vous ojftie m'eussiés dit : « Choisisses de la sévérité ou de nesiii.'(ia clémence, pour en faire le vrai caractère d'un ij'tkéros; mais, après cela, tenés - vous- en à votre . .. .hoix. »

AUGUSTE

5^nj Pourquoi voulés-vous qu'ony regarde de si près?

:ni i est avantageux aux grands que toutes les matières

ent problématiques pour la flatterie. Quoi qu'ils

lussent, ils ne peuvent manquer d'être loués; et,

ils le sont sur des choses opposées, c'est qu'ils ont

lus d'une sorte de mérite.

PIERRE ARETIN

Mais quoi! ne vous venoit-il jamais aucun scru-

ie sur tous les éloges dont on vous accabloit ?

it-il besoin de rafiner beaucoup pour s'apper-

oir qu'ils ét'oient attachés à votre rang? Les

uanges ne distinguent point les princes, on n'en

dSiti

donne pas plus aux héros qu'aux autres; mais la postérité distingue les louanges qu'on a données à différens princes. Elle confirme les unes, et déclare les autres de viles flatteries.

AUGUSTE

Vous conviendrés donc du moins que je méritoi; les louanges que j'ai reçues, puisqu'il est sûr que k postérité les a ratifiées par son jugement. J'ai mém^ en cela quelque sujet de me plaindre d'elle : cai elle s'est tellement accoutumée à me regardei comme le modèle des princes qu'on les loue d'ordinaire en me les comparant, et souvent la comparaison me fait tort.

PIERRE ARETIN

Consolés-vous, on ne vous donnera plus ce suje de plainte. De la manière dont tous les morts qu viennent ici parlent de Louis XIV, qui régm aujourd'hui en France, c'est lui qu'on regarder; désormais comme le modèle des princes, et ji prévois qu'à l'avenir on croira ne les pouvoir loue davantage qu'en leur attribuant quelque rappor avec ce grand roi.

AUGUSTE

Hé bien, ne croyés-vous pas que ceux à qu s'adressera une exagération si forte l'écouteron avec plaisir ?

PIERRE ARETIN

Cela pourra être. On est si avide de louange

qu'on les a dispensées et de la justesse, et de la vérité, et de tous les assaisonnemens qu'elles devroient avoir.

AUGUSTE

Il paroît bien que vous voudriés exterminer les louanges. S'il falloit n'en donner que de bonnes, qui se mêleroit d'en donner?

PIERRE ARETIN

Tous ceux qui en donneroient sans intérêt. Il n'appartient qu'à eux de louer. D'où vient que yotre Virgile a si bien loué Caton, en disant qu'il

" jréside à l'assemblée des plus gens de bien , qui lans les Champs Elisées sont séparés d'avec les iutres? C'est que Caton étoit mort, et Virgile, qui

il l'espéroit rien ni de lui, ni de sa famille, ne lui donné qu'un seul vers, et a borné son éloge

îj i une pensée raisonnable. D'où vient qu'il vous

^^ i si mal loué en tant de paroles au commenlement de ses Géorgiques? Il avoit pension de ous.

AUGUSTE

J'ai donc perdu bien de l'argent en louanges?

PIERRE ARETIN

J'en suis fâché. Que ne faisiés-vous ce qu'a fait iû de vos successeurs, qui, aussi-tôt qu'il fut parenu à l'Empire , défendit par un édit exprès que ; on composât jamais de vers pour lui ?

AUGUSTE

Hélas! il avoit plus de raison que moi. Les vraies louanges ne sont pas celles qui s'offrent à nous, mais celles que nous arrachons.

DIALOGUE II

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