‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 36 sur 61 · ERASISTRATE, HERVÉ · texte numérisé non relu

ERASISTRATE, HERVÉ

ÉRASISTRATE.

ous m'apprenés des choses merveille^ leuses. Quoi! le sansr circule dans le Sil^xW'^SB corps? Les' veines le portent des extrémités au cœur, et il sort du cœur )our entrer dans les artères qui le reportent vers es extrémités?

HERVÉ

J'en ai fait voir tant d'expériences que personne l'en doute plus.

ÉRASISTRATE.

Nous nous trompions donc bien nous autres nédecins de l'antiquité, qui croyions que le sang l'avoit qu'un mouvement très lent du cœur vers

es

extrémités du corps; et on vous est bien obligé l'avoir aboli cette vieille erreur.

HERVÉ

Je le prétens ainsi, et même on doit m'avoir i'autant plus d'obligation que c'est moi qui ai mis ps gens en train de faire toutes ces belles décou-

vertes qu'on fait aujourd'hui dans l'anatomie. Depuis que j'ai eu trouvé une fois la circulation du sang, c'est à qui trouvera un nouveau conduit, un nouveau canal, un nouveau réservoir. Il semble qu'on ait refondu tout l'homme. Voyés combien notre médecine moderne doit avoir d'avantages sur la vôtre. Vous vous mêliés de guérir le corps humain, et le corps humain ne vous étoit seulement pas connu.

ÉRASISTRATE.

J'avoue que les modernes sont meilleurs phisiciens que nous, ils coanoissent mieux la nature; mais ils ne sont pas meilleurs médecins, nous guérissions les malades aussi bien qu'ils les guérissent. J'aurois bien voulu donner à tous ces modernes, et à vous tout le premier, le prince Antiochus à guérir de sa fièvre quarte. Vous savés comme je m'y pris, et comme je découvris, par son pouls qui s'émut plus qu'à Tordinaire en la présence de Stratonice, qu'il étoit amoureux de cette belle reine, et que tout son mal venoit de la violence qu'il se faisoit pour cacher sa passion. Cependant je fis une cure aussi difficile et aussi considérable que celle-là sans savoir que le sang circulât; et je crois qu'avec tout le secours que cette connoissance eût pu vous donner, vous eussiés été fort embarrassé en ma place. Il ne s'agissoit point de nouveaux conduits, ni de nouveaux réservoirs; ce

qu'il y avoit de plus important à connoître dans le malade, c'étoit le cœur.

! HERVÉ

' Il n'est pas toujours question du cœur, et tous les malades ne sont pas amoureux de leur bellemere, comme Antiochus. Je ne doute point que, faute de savoir que le sang circule, vous n'ayés laissé mourir bien des gens entre vos mains.

ÉRASISTRATE.

Quoi! vous croyés vos nouvelles découvertes fort utiles?

HERVÉ

Assurément.

ÉRASISTRATE.

Répondes donc, s'il vous plaît, à une petite question que je vais vous faire. Pourquoi voyonsnous venir ici tous les jours autant de morts qu'il 3n soit jamais venu?

HERVÉ

Oh! s'ils meurent, c'est leur faute, ce n'est plus :elle des médecins.

ÉRASISTRATE.

Mais cette circulation du sang, ces conduits, es canaux, ces réservoirs, tout cela ne guérit donc le rien ?

HERVÉ

On n'a peut-être pas encore eu le loisir de tirer [uelque usage de tout ce qu'on a appris depuis

peu; mais il est impossible qu'avec le temps on n'en voye de grands effets.

ÉRASISTRATE.

Sur ma parole, rien ne changera. Voyés-vous, il y a une certaine mesure de connoissances utiles que les hommes ont eu de bonne heure, à laquelle ils n'ont guère ajouté, et qu'ils ne passeront guère, s'ils la passent. Ils ont cette obligation à la nature qu'elle leur a inspiré fort promptement ce qu'ils avoient besoin de savoir : car ils étoient perdus si elle eût laissé à la lenteur de leur raison à le cher* cher. Pour les autres choses qui ne sont pas si nécessaires, elles se découvrent peu à peu, et dans de longues suites d'années.

HERVÉ

Il seroit étrange qu'en connoissant mieux l'homme on ne le guérît pas mieux. A ce compte, pourquoi s'amuseroit-on à perfectionner la science du corps humain? Il vaudroit mieux laisser là tout.

ÉRASISTRATE.

On y perdroit des connoissances fort agréables: mais, pour ce qui est de l'utilité, je crois que découvrir un nouveau conduit dans le corps de l'homme ou une nouvelle étoile dans le ciel es bien la même chose. La nature veut que dans df certains temps les hommes se succèdent les uns au) autres par le moyen de la mort; il leur est permi; de se défendre contre elle jusqu'à un certain point

mais, passé cela, on aura beau faire de nouvelles découvertes dans l'anatomie , on aura beau pénétrer de plus en plus dans les secrets de la structure du corps humain , on ne prendra point la nature pour dupe , on mourra comme à l'ordinaire.

Fonlenelle. I.

DIALOGUE VI

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