‹ Œuvres choisies de Gavarni (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · LES DÉBARDEURS · texte numérisé non relu

LES DÉBARDEURS

Quand après avoir créé le ciel et la terre Dieu eut hùi riiouinie à sou image et à sa ressemblance, et qu'il eut donné à cet être de sou clioix une compagne, il leur dit à tous deux : « Allez et multipliez. » Nous ne serions pas fâché de savoir si le souverain seigneur de toutes choses, devant qui l'avenir et le présent se confondent, avait dès lors prévu, dans sa sagesse, que de cel homme et de cette femme naîtraient un jour ce qu'on nomme aujourd'hui — des débardeurs !

Combien n'a-t-il pas fallu de transformations, de métamorphoses, de révolutions, de chutes d'empires, de progrès bizarres, pour qu'un fils d'Adam, pour qu'une fille d'Eve aient pu en arriver à ce point de civilisation singulière que comporte l'idée du débardeur actuel.

Que pourrait penser notre premier père, que dirait notre première mère, si, tout courbés qu'ils sont encore ingénument sous le poids d'une faute unique, l'ange, je me trompe, le démon du carnaval, leur offrait un soir, et sans préparation, un billet d'entrée au bal de l'Opéra, et une place le matin à l'une des tables de la Maison Dorée, du café Anglais ou du café Foy?

Quelles réflexions ne leur inspirerait pas la vue de cet inconcevable pêle-mêle, dans quelle stupéfaction ne les jetterait pas une si exorbitante confusion, et, le premier étonnement passé, de quelles objurgations n'accableraient-ils pas leur postérité en délire.

« Mon garçon, dirait Adam au premier qui lui tomberait sous la main, après notre sottise. Dieu avait daigné laisser sur nos tètes la voûte des cieux; il y avait allumé, rien que pour nous, d'innombrables soleils; sous nos pieds, il avait fait pousser la verdure des prés et étendu le sable fin des rivages. Il avait rempli les airs du parfum de mille fleurs, souvenirs embaumés du paradis que nous avions perdu ; le chant des oiseaux, le murmure des eaux, la voix sonore des vents à travers les forêts nous rappelaient encore, quoique de loin, les concerts des archanges et des séraphins, car enfin tout déchus que nous fussions , le Seigneur avait entendu (|ue nous serions des hommes, c'est-à-dire, les élus de sa création, spectateurs encore dignes d'un si magnifique ouvrage... — Dieu s'est trompé, ou ma race est détruite, je ne vois ici que des singes, des singes fous et endiablés. Ce que notre maître nous avait donné était-il trop grand, que vous vous êtes efforcés de le rapetisser en le parodiant de la misérable façon que voici? Je crois voir des arbres encore et des fleurs, mais je les touche, ils sont en toile et en carton ; j'entends des sons, mais viennent-ils de l'enfer, ou le progrès cousiste-t-il pour vous à avoir enfermé les libres harmonies de l'air dans les tuyaux où soufflent si piteusement quelques-uns de vos frères épuisés? Je ne te parle ni du bruit de vos chaises cassées, ni de ces coups de pistolet dont le but ne peut être que de réveiller vos musiciens endormis; tu sais sans doute qu'en penser, et le laid petit homme qui invente ces tapages ne s'abuse pas non plus sur leurs mérites. Mais dis-moi si l'odeur infecte de ces becs de gaz perçant à grand'peine ces nuages de poussière, te païaît

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avoir ii'iii[>l;i(i' avec avantage les douces scaleurs de la nature, cl bi lu l'a|iplaudis d'avoir fait succéder ces feux malsains aux clartés célestes. »

— « Ma fille, dirait Èvc à son tour en s'adressant à une Rose-Ponijnjii quelconque, j'ai cédé devant un ange déchu, c'est vrai ; mais ces rois de vos fêtes, vos messieurs Chicard et leui- liguée me rappellent ces animaux sans nom qui naissent et meurent dans l'eau xroupie. On vous a dit que j'avais tout oublié (juc je m'étais donnée, que je m'étais perdue, liélas! pour une pomme, et là-dessus vous vovis livrez, croyant mieux faire peutêtre, pour des soupers en apparences plus complets, et ayant soupe une fois, voilà que vous soupez lous les jouis et |)lukU doux fois qu'une. I.a pomme du péché est un fruit redoutable, mes pauvies lillos, il n'y faut goûter qu'une fois, si Ton y goûte, encore vaudrait-il mieux n'y pas touclieidu tout Ces fautes si souvent répétées, où vous mèneront-elles, si ce n'est à n'avoir plus ni faim ni soif. Gardez, gardez au moins le désir, vous qui n'avez I)as su garder l'innocence. Vous riez de mon langage, et de mon costume, peut-être, vous vous étonnez que je prêche dans ce simple appareil, et vous voilà hien fières de vos pimpantes culottes de velours, de vos perriujues poudrées et défrisées, de vos boutons d'argent et de vos petits souliers vernis, devant le costume un peu primitif de votre vieille grand'mère. Ne riez pas tant, mes petites, démon temps on s'habillait moins encore que du vôtre, j'en conviens, mais, comment vous y prenez-vous? on était plus couvert Ce n'est pas l'habit qui fait la pudeur, et vos riches défroques vous cachent moins que ne me cachait jadis ma pauvre feuille de figuier, n

— « Oh i trois fois vénérables grands parents, répondrait le débardeur eu s'inclinant très-bas, vous parlez mieux qu'un livre, et vos leçons sont d'oi' ; mais qu'en pouvons-nous faire? Depuis vous, croyez- moi, tout a bien changé, et la nature a fait comme le reste. On l'a dit en latin, — je vous épargne de l'enteudre dans cette langue que vous ne comprendriez pas, — le printemps était éternel. Il ne l'est plus. Rien ne fleurit toujours sur la terre, et le ciel dont vous me parlez n'existe plus pour nous. Empruntez un paletot à quelqu'un avant de partii', pour la chère mère que voici, et mettez-la bien près de vous dans un bon liacre, si vous ne voulez pas mourir de froid ou tout au moins prendre un fort rhume en retournant d où vous venez. J'ai lu votre histoire dans ma jeunesse, elle est belle et sublime, votre liibloire; mais il y est parlé de tout, excepté de l'hiver. De neige, de froid, de frimas, pas un mot, avouez-le; c'était donc le bon temps, votre temps! Dans un jour d'humeur le bon Dieu vous avait dit : « vous suerez ; » et on raconte que vous l'avez trouvez dur! Vous étiez difficile, grand-père. Il nous a dit à nous . « gelez; » c'est une bien autre affaire, savez-vous? Six mois sans chaleur, c'est un rude arrêt? Ce que vous voyez n'a donc qu'un but, celui de laisseï reposer le soleil et de se dégourdir en attendant son retour. Croyez-vous que vos enfants auraient jamais eu l'idée d'extravaguer jusqu'à inventer les bals masqués, sous un ciel comme le vôtre ! prenez-vous-en à l'hiver, grandpère, tout s'e.\i)li(iuc par l'hiver, mettez tout sur son dos, le coupable.

c'est lui. Pourquoi vient-on ici? J'en sais trois raisons : parce qu'il y fail cliand, parce ([u'ou n"a pas de feu chez soi, et parce qu'on y trouve à souper ; ces dames vous le diront. On crie que nous sommes pervers, corrompus, mauvais genre, et notre époque est si bête, qu'elle le croit. — On nous vante; nous sommes des amours à côté des anciens. Madame que voici, ce petit monsieur est une dame, madame n'est pas pire que sa grand'mère. Qu'on lui donne mille écus de xente, et elle sera demain sage comme une image. La vertu est plus douce que le vice; elle le sait bien; mais encore faudrait-il pouvoir eu vivre et s'y établir, dans la vertu ! Croyezvous que c'est par goTit qu'on demeure rue Bréda, qu'on est une lorette. une feuille à la merci de tout vent, une fleur tombée qu'après avoir ramassée chacun rejette. — Non, mais que voulez-vous? dès que l'on demande à vivre, à boire un peu, et à manger assez, on ne trouve à se satisfaire qu'ici. Où est le mal, alors? est-ce ici, on dans le tandis d'oij les chassenr le manque de tout et le désespoir d'être seules au monde? Qu'elles travaillent, dites-vous ! Vous êtes naïf, bon père, si vous ignorez que de notre temps la femme qui Irime le plus de ses dix doigts ne gagne encore que la moitié de sa faim. D'ailleurs, pour travailler, faut savoir! et, entre nous, la plupart de celles qui se bousculent dans ce vacarme n'ont jamais rien eu pour elles que le baptême : ce qu'elles ont eu en plus, Dieu seul le sait ; Dieu ([ui est partout, même ici par consé((uent, doit les suivre quelquefois, et dun regard miséricordieux, je pense, à l'hôpital qui toujours les attend. Pauvres filles, sont-elles gaies tout de même; tenez, obtenez qu'on leur ôte l'hiver, et je réponds de pas mal de choses. Plus d'hiver, c'est dire plus de misère, et parlant plus de fautes, plus de vices, plus de maladies, plus de bals masqués même; les anciennes modes reviennent, ou se passe de toul. voire de tailleurs. Quel rêve! quelle réforme! En voilà une qui en aurait des partisans, et des amis, et des banquets où tout le monde serait d'accord ; les Débats eux-mêmes en personne s'y assiéraient, pauvres Débats qui ne mangent de rien depuis si longtemps, le veau qu'on mange dans ces festins n'étant presque jamais de leur opinion ! — Mais, me voici dans la politique, et, par le temps qui court, il y fait ennuyeux. Permettez-moi d'en sortir par une polka, grand-père, c'est plus gai, et aussi moral. Bonne nuit, grand'mère. n

Si cette filiation du débardeur, donnée par un débardeur sincère, n'était pas du goût de tout le monde, on pourrait, je crois, en établir une autre contre laquelle personne ne réclamerait. Le débardeur, en effet, a un second père; ce père, c'est Gavarni, par qui le carnaval, cette réalité souvent grossière, brutale et licencieuse, est devenu une folie charmante, une comédie pleine de sel et parfois de raison, une illusion gracieuse, une image enfin et un portrait dont tout le défaut est d'être supérieur en tout à son modèle, qui s'efforcerait en vain de l'égaler.

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