‹ Œuvres choisies de Gavarni (volume 2)Chapitre 8 sur 13 · LA VIE DE JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

LA VIE DE JEUNE HOMME

Nous sommes à peu près assuré de ne rencontrer que des contradicteurs quand nous aurons déclaré qu'au nombre des idées fausses dont l'expérience la plus vulgaire aurait dû faire justice, nous rangeons cette assertion si contestable et pourtant si peu contestée, que la vie de jeune homme est la plus belle qu'on puisse imaginer, et que de toutes les transformations que subit notre être de son commencement à sa fin, il n'en est aucune qui lui soit comparable.

Toute vérité a pour ennemi naturel un préjugé. Une vérité qui veut faire son chemin dans le monde doit donc se tenir pour avertie qu'elle y trouvera sa place occupée, et qu'avant d'étaler à nos yeux ses appas un peu crus, il lui faudra prouver que ceux de son ennemi sont plus brillants que solides, et, cette preuve faite, le chasser si elle le peut.

Or cela est plus aisé à dire qu'à faire ; et si l'on veut se donner la peine de réfléchir que d'ordinaire la vérité est toute seule, qu'elle est toute nue, qu'elle est froide, qu'elle sort d'un puits, tandis que tout préjugé a pu, à l'abri de l'axiome, possession imit l'ilre, se couvrir, s'étoffer et mettre pouisoi les apparences, on comprendra (|ue la pauvre déesse retombe plus d'une fois, vaincue et découragée, au fond de ce puits, son seul asile, avant d'en sortir pour un triomphe certain. Soyez sur d'ailleurs que si nous tenons campagne, ce sera contre elle et pour son adversaire. La raison en est simple, la vérité est indépendante de nous ; l'erreur, au contraire, nous appartient, elle nous est propre; en la défendant, c'est notre' œuvre, c'est notre enfant, c'est nous-même que nous défendons. — L'histoire des préjugés et des causes toujours singulières qui, en faisant leur fortune, leur ont assuré presque partout le pas sur la vérité, serait à coup sûr une histoire intéressante : nous avons donc eu la curiosité de rechercher qui avait pu donner naissance à celui ([ue nous signalons, quel était le père de cette belle réputation qu'a dans le monde la vie déjeune homme, qui avait pu, enfin, l'y soutenir et l'y faire vivre sur un si bon pied que, tout en l'attaquant, nous commençons par reconnaître que nous n'espérons point en avoir raison.

Après nous être convaincu que ce préjugé, s'il semblait admis par tous, n'était néanmoins prôné tout haut que par un petit nombre, et que de ce petit nombre n'étaient même pas les jeunes gens, seuls bons juges pourtant en pareille matière, nous avons fini par découvrir avec une certaine satis-

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faction que ses apôtres ne se recrutaient, en somme, que dans cette clasï^c, la moins nombreuse et à coup siir la moins estimable de noire csprce, que les législateurs, faute de pouvoir lui donner un des titres par lcs(juels on est (pudique chose dans la famille liumaine. ont désignée sous cetle rubrique les ce il biliaires.

Or nous sommes d'un mener si facile, que celle fraction d'individus ((ui n'a de lien et de solidarité avec personne, (jui ne prend des affections liumaines que ce qui appartient à autrui, dont l'unique souci est de rester jeune à tout âge, a néanmoins, et à cause de cela même peut-être, tant il est vrai que le monde appartient aux indifférents, une influence considérable dans l'appréciation des choses d'ici-bas.

A entendre donc les célibataires, — et quels autres qu'eux, en effet, avocats nécessaires de la vie de garçon, ennemis naturels de la vie de f;imille, auraient eu intérêt à propager une telle erreur? — celle période de notre vie devrait être l'espérance de l'adolescent et le paradis perdu du vieillard : le soleil n'aurait point de couleurs assez riches pour peindre les délices de cet âge d'or, le mois de mai de la vie serait comme le mois de mai du calendrier, semé de fleurs et de roses sans épines, chacune de ses heures aurait le caprice, le charme, la légèreté et les ailes d'un papillon invisible; le cœur d'un jeune homme serait plein de chansons toujours nouvelles, ses yeux d'images toujours enivrantes, et son esprit sans cesse bercé de douces chimères.

Ainsi donc être jeune, ô bourgeois, notre maître à tous, c'est-à-dire, être comme lu las été toi-même, commis à peine appointé chez un boutiquier quelconque, nettoyer des carreaux, ouvrir des devantures, déjeuner d'une flûte d'un sou, diner à douze sous, cà côté d'un marchand de contremarques, dans quelque bouge infect, s'endetter, en manquant de tout, pouiun cigare imprudemment fumé, pour une demi-lasse perdue au domino. ou bien encore être sixième clerc d'avoué, de notaire, que dis-je.... tlhui-ssier! c'est le bonheur, on a pu t'en convaincre.

Être jeune, ô poète futur, dont la muse éperdue se démène en vain dan< des flots d'encre, souffrir de la faim, de la soif, de l'envie peut-être pire que la soif et la faim, courir après des fantômes, n'avoir ni de quoi mourir, ni de quoi chanter, appeler, sans parvenir même à l'en faire écouter, la mort de Gilbert, c'est le bonheur.

Être jeune, ô futur Galilée pour qui la science n'est encore qu'un groupe de chiffres cal alistiques, c'est-à-dire, pâlir sans succès sur ces livres dont les secrets te fuient, avoir tout à apprendre, tout à faire, et mourir au pied de cette montagne dont la cime échappe à ton dernier regard, c'est le bonheur.

Êlrejeune, ô philosophe de vingt ans, c'est-à-dire, ouvrir pour la première fois ton cœur désarmé et ta raison épouvantée à ces tristes et désolantes vérités qu'ennuis, chagrins, disgrâces, amertumes, seront les chances di-

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verses et pourta^nt monotones de cette vie dont un sage a dit que personne ne l'accepterait si on savait ce qu'elle garde à chacun ; te débattre entre mille systèmes contradictoires, et découvrir le chaos où tu espérais Tordre, es-tu bien sûr que ce soit le bonheur?

Être jeune, enfin, ô préjugé, ô jeune homme, qui que tu sois, pauvre ou millionnaire, laboureur ou soldat, artiste ou artisan, c'est-à-dire, entrer dans cette carrière encombrée qui s'appelle la vie, y entrer la poitrine découverte et les yeux bandés pour y disputer, à travers mille embûches, ta part de peines et de misères, c'est-à-dire, commencer sa toile si l'on est araignée, sa j)rison si l'on est ver à soie, essayer son vol par des chutes si l'on est oiseau, percer sa chrysalide avec des ailes mouillées avant d'en sortir papillon, entendre son premier coup de fusil si l'on est lièvre, être rapin au lieu d'être un grand peintre, mousse plutôt que d'être amiral, soldat pour arriver à l'hôpital, chercher, le sourire de don Juan sur les lèvres, des femmes honnêtes à l'Opéra, être absurde, boursouflé, ampoulé, si l'on est écrivain, préférer M. Hugo à Racine et peut-être à Corneille, être en germe, enfin, au lieu d'être en fruit, être gland en attendant qu'on soit chêne, si le hasard ne vous mène pas à la basse-cour, c'est le bonheur.

Ëh bien, oui , c'est le bonheur ! mais non pas le bonheur comme on l'entend, parce que tout est léger dans la vie de jeune homme, et que rien n'y pèse ; mais parce que tout y pèse au contraire, parce que tout y est sérieux, depuis le duel pour offense faite à la vertu d'un débardeur, jusqu'à l'amour fou, insensé, inconsolable, méprisé, pour la grisette du coin.

Heureux âge, en effet, où tout est désespoir, enthousiasme, })assion, folie et sottise enfantine, mais sur lequel la raison, qui n'est peut-être que l'indifférence, n'a point encore mis sa main glacée ; heureux âge où le mal luimême garde quelque chose d'innocent, dont les fautes ne sont que des erreurs, dont les fruits ne sont amers que parce qu'ils sont verts, où l'on sent si bien, pour tout dire, si on ne le sait pas, que la douleur elle-même n'est pas un mal, et que, comme dit Montaigne, elle tient à la volupté par un bout.

Oui, c'est le bonheur; mais quoi de mieux fait, qu'on convienne, pour prouver le peu qu'est le bonheur.

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