TRADUCTION EN LANGUE VULGAIRE
Si l'on en croit les savants (et mieux vaut les croire que «le devenir savant à son tour), les langues de la haute antiquité avaient toutes deux faces. L’une, réservée aux oreilles de pierre des dieux et aux arcanes de la science, se nommait la parole sacrée. Quant à l'autre idiome, comme il ne servait, dans la vie, qu'à l'amour, à la poésie, aux arts, au travail, et qu enfin il n était compris que de tout le monde, on le traitait de patois de peu. autrement dit de langage vulgaire.
Cette existence d’une langue double, sur les confins mêmes de l’âge d'or, démontre victorieusement l’éternel besoin de la duplicité pour la parole humaine. Mais, ceci reconnu, qu'on nous laisse une bonne fois eu paix avec la prétendue supériorité de ces temps trop vantés. — Cacher le néant de la science sous des mots mystérieux , se servir de deux langues pour tromper les sots, ne voilà-t-il pas une dissimulation bien habile? - Triste ! triste! triste! comme dit Shakspeare, dont le sublime génie consiste souvent â répéter trois fois de suite la même chose. — Au lieu de cette sotte vénération rétrospective, pourquoi doue ne pas reconnaître plutôt l'extrême adresse des savants de 110» jours? Pour s’exprimer en apparence dans un langage connu, sont-ils plus intelligibles que les hiérophantes d’Eleusis ou les mages de Chaldce ? Certes non, et le respect qu’on a pour eux le témoigne hautement. Pourquoi ne pas admirer avec quelle grâce merveilleuse la langue française surtout sait se prêter aux exigences de la pensée, sans pour cela se séparer de la franchise? Loin d’avoir besoin de se réfugier dans le mythe, quand elle veut n’étre pas comprise, elle est tout à la fois claire à plaisir ou embrouillée en diable sans qu’il y paraisse le moins du monde. Pleine de bonhomie dans sa finesse, souple comme une conscience, et rusée comme une vieille maîtresse, clic sait à ravir dire oui et non avec les mêmes mots, la même voix et le même sourire. — Et qu'on ne crie pas n la tromperie, car elle ne prend jamais ses dupes en traître, et leur dit toujours, dans -a loyauté : Il faut savoir ce que. parler veut dire. Après cela, tant pis pour
TRADUCTION EN LANGUE VULGAIRE, ceux <|iii <*nl des oreille;» pour ne pas entendre, cl un esprit pour ne pas deviner.
Et cependant, écoulez les dignes gens qui s'intitulent moralistes. Dès qu'il s'agit du monde el de son langage, les voilà qui gémissent comme Job sur celte abomination delà désolation. A les entendre, l'hypocrisie dicte seule tous nos discours, el chaque salon est un antre de calomnie peuplé de femmes sans cœur et d’hommes sans probité. Puis, à In tin décos malédictions, l'antique fronthisc remonte toujours au ciel, en se voilant la face de ses deux vieilles mains.
Alors, bonne ascension!
Toutefois, avant d'iusuller ainsi tout le inonde, sous prétexte de vertu, il serait peut-être convenable de bien voir si l'on a raison.
Par exemple, prenons Oronlr , — c'est un nom fort aimé de messieurs les moralistes. — Oroitœ, disent-ils. fait des protestations d’amitié à tout venant. Il ne vous connaît que d hier, el déjà son plus grand bonheur serait de vous être utile. Si jamais quelques ennuis vous survenaient, comptez sur lui ; sa bourse et son crédit sont toujours à votre service. N'allez pas surtouL vous adressera d’autres, car il ne vous le pardonnerait de sa vie. Après quoi Oroiite vous quitte avec un serrement de main expressif, pour aller conter la même chose au premier venu qu'il rencontrera — Là-dessus, les moralistes se mettent à dire pis que pendre à'Onmte pendant quatre ou cinq pages, parce qu ' Oronlr n’oblige jamais personne. — Mais, de bonne foi, pour tout homme sachant traduire de belles promesses en langue vulgaire , il est évident que, dans la pensée tYOronic. ses paroles signifient simplement : lionjour. ou Comment von* portez-vous y Si donc vous avez la sottise de faire fonds sur de pareils propos, vous méritez parfaitement gu’Ortmte vous reçoive rom me si vous exigiez qu'il nettoyât vos bottes, parla raison qu'il se sera dit, ail bas d’une lettre, votre très-humble serviteur.
Quand on pense que, pour n’êlre jamais dupe, il ne s'agit que d’interpréter ainsi tous les sentiments généreux, if est-il pas fort étrange de voir encore tant de gens se plaindre d'avoir été trompés ?
Certains misanthropes prétendent, il est vrai, qu’il serait peut-être plus simple de ne dire que la vérité. Bien qu'en apparence celte proposition ne paraisse pas complètement dénuée de sens, elle n’en est pas moins, en réalité, la plus injuste el la plus insociale des utopies. Comment ! une fois collé
OEUVRES l)K lî.WABM.
sur une pensée, un mol ne pourrait plus servir à exprimer la pensée contraire? Mais alors , adieu la finesse , adieu la grâce , adieu la coquetterie, adieu lout ce qui compose enfin f ironie et la médisance, c'est-à-dire l'esprit et la conversation. — Rien que cela. — Autant vaudrait, vraiment, déclarer lotit de suite légalité parfaite entre les imbéciles et les hommes d'esprit.
Kl loi, sainte amitié, toi dont toute la douceur résulte d'un échange de railleries intimes voilées de phrases pleines de cœur, que deviendrais-tu sous le règne d'une parole si rigoureuse? Hélas ! tu disparaîtrais bientôt de la terre, avec tout re qui fait le rliarme du langage et la consolation de la vie.
Non, ne calomnions pas le langage à doux lames ; car, s'il sert parfois à la fausseté blâmable, il est plus souvent encore plein d'adorables délicatesses Grèce à lui. ou peut toujours exprimer une opinion sévère sans blesser personne, et pourtant, sans que personne puisse s*y méprendre. Ainsi, votre meilleur ami vient de faire un livre ennuyeux comme une belle tragédie, et un soir, en plein salon, on vous demande votre opinion surcet ouvrage. Vous répondez : C'est un litre fort bien écrit. Chacun sait ce que celte phrase polie renferme de bâillements, et votre ami lui-même ne peut pas s’en fâcher. — Il en e<l de même des jeunes filles bien faites. Dès que le signalement prélude de celte façon, on voit tout de suite leur peu de beauté. Pour ccllesqui possèdent un charmant caractère, estimez -les salis les regarder, rar c'est là 1 expression consacrée à l'idéal de la laideur. — Mais voyez un peu le grand mal ! et qui peut donc jamais être trompé par ces euphémismes de bon goût ? — Quand, eu vous parlant d'un homme qui n’a pas l’esprit trè\-vif, on ajoute qu’en revanche il est plein de bon sens, avez-vous besoin d’enleudrc ce monsieur, pour savoir qu'il est complètement stupide, et qu’à la première occasion il vous dira que Napoléon était xiibitiklx ? Kt les femmes qui vous aiment d'mniùé, et les amis qui vous parlent de leurs pertes d'argent , lorsqu’ils vous supposent besoigneux ! Comprendrait-on mieux, si les unes vous avouaient que vous leur êtes insupportable, et si les seconds vous avertissaient de ne pas compter sur eux ? Non, cela est plus honnête, mais c'est tout aussi clair. — El que faut-il d'ailleurs pour lire à cœur ouvert dans ces paroles fermées? Méditer seulement un vieux proverbe qui résume toutes les traductions en langue vulgaire :
A BOX fl.XTF.XDtiim, SALUT.
LAlîRENT-JAN
ŒUVRES DE GAVARN1.
TraduoucnE en langue vulgaire
/r- A Ùr*' tx^yrx. t-//j
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