G A VA H N I
rnuu avec l'art. — Les pédants se trompent, — Gavarni est un artiste du plus haut litre et du meilleur aloi. — L'antiquité et la tradition n'ont rien à revendiquer dans son talent; il est complètement, exclusivement moderne. Ni Athènes ni Rome n'existent pour lui : — c'est un tort aux yeux de quelques-uns, c'est une qualité pour nous. Combien voilà-t-il de siècles que l'on copie ton profil, ô Vénus ! et ton nez, ô Jupiter Olympien? — Pourtant nous avons, nous aussi, des profils et des nez qui attendent leur tour. N'a-t-on pas suffisamment ajusté de draperies que personne n'a jamais portées peut-être pour arriver enfin à l'habit que tout le monde porte ? Pourquoi s'obstiner à faire le portrait de femmes mortes il y a deux mille ans, lorsque tant de gracieux et de charmants visages s'encadrent dans des auréoles de satin ou de soie, lorsque tant de liues tailles se cambrent sous le manteletde dentelle ou le châle de cachemire? Nous n'allons pas prendre pour nos fiancées ou nos maîtresses des statues déterrées des fouilles; celles que nous aimons, celles qui troublent notre vie, qui font nos peines et nos plaisirs, peuvent bien, ce nous semble, fournir la matière d'un dessin. — Paris, pour n'être pas en ruines depuis quelques mille ans, a cependant son charme, et ce qu'il trouve élégant mérite bien d'avoir un peintre.
La religion, les habitudes, les mœurs, les costumes, ont nécessairement modifié les types humains, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Nous n'avons ni les mêmes crânes, ni les mêmes poitrines, ni les mêmes bras, ni les mêmes pieds que les Grecs, qui suivaient une hygiène différente de la nôtre, et donnaient à la beauté physique de l'homme des soins que nous réservons pour les chevaux. C'est fâcheux, mais cela est. Il faut donc en prendre son parti ; et puisque 1 humanité semble avoir abandonné sans retour la chlamyde et le cothurne, il faut bien accepter le paletot et la botte; il n'y a plus que les Hercules forains qui aient les pectoraux de l'Achille ou du Méléagre. Qu'on nous représente donc avec des épaules étroites, des tailles étranglées, des jambes longues et de grosses têtes, puisque nous sommes ainsi. — Peut-être est-ce une beauté : tout est affaire de convention. — Gavarni, envoyant au diable les poncis académiques, a bravement dessiné le Parisien tel qu'il est; dans les pantalons de 1845, il a mis les jambes de 18î5 et non celles de Germanicus. Ce torse grêle, si bien indiqué en quelques coups de crayon, sous un gilet à la mode, vous l'avez vu à l'école de natation bleui par le saisissement de l'eau ; c'est le vôtre ou celui de votre ami. — Vous ne trouverez chez notre artiste ni pose de modèle, ni attitude de statue, ni réminiscence de tableau, ni souvenir d'école. Il ne sort ni de son temps ni de son pays. C'est bien ainsi que les Parisiens se saluent, s'abordent, se donnent la main, allument leur cigare, portent leur binocle et déclarent leur amour. Les Athéniens en agissaient peut-être autrement : Gavarni n'a pas fait de recherches pour le savoir; ou s'il l'a su, il l'a oublié avec soin. N'allez pas croire pour cela que Gavarni soit incorrect ou disgracieux ; non ; tous ses bons hommes portent parfaitement ; leurs bras s'emmanchent bien ; leurs têtes s'agrafent aux épaules; ils existent toujours anatomiquement ; leurs extrémités sont indiquées avec finesse et vérité, et leur tournure, quoique moderne, a cette décision et celte franchise qui caractérisent les maîtres, car Gavarni est un maître, si l'es-