PUBLIÉ PAR J. HETZEL
l;r£ r.lCHEUEI', 76; — nilL sienir^, (0.
14, \%a-JCrr^ ^e^
GAVARN
11 y a daus ce temps-ci un énorme gaspillage de talent; des esprits moroses cherchent querelle à ce sujet aux écrivains et aux artistes, bien à tort, selon nous, car nul ne peut produire son génie ou son esprit en dehors des conditions de son époque.
Jamais l'on n'a autant exigé de l'homme et de la matière qu'aujourd'hui. Le cerveau est chauffé aussi fort que la locomotivç ; il faut que la main coure sur le papier comme le wagon sur le rail-way. Le rêve du siècle est la rapidité. Pour acquérir un nom maintenant, il faut travailler vite, beaucoup et sans relâche, et très-bien, car le public devient de plus en plus exigeant et difficile.
Ce que Gavarni a jeté çà et là dans les journaux, dans les livres, dans les publications illustrées, dans les revues, d'esprit écrit et dessiné, est vraiment prodigieux. Son œuvre complète, si quelque infatigable collectionneur parvenait à la réunir, formerait déjà plus de trente volumes in-folio. Malheureusement , ces petits chefsd'œuvre faits sans prétention, comme tous les chefs-d'œuvre, le vent de la publicité, en soufflant dessus, les a éparpillés aux quatre points de l'horizon; qui ne serait charmé d'avoir dans son portefeuille : les Lorettes, la Vie de jeune homme, les Êludianls, le Carnaval, les Débardeurs, les Actrices, les Fourberies des femmes , les Enfants terribles, Paris le maiin, Paris le soir, etc., c'est-à-dire, l'existence parisienne comprise à fond par un philosophe, et rendue par un artiste?
On se plaint de ce que le dix-neuvième siècle ne possède pas d'auteur comique. Qu'est-ce donc que Gavarni"? N'a-t-il pas, ce qui est le plus rare de tous les talents, saisi le côté piquant, burlesque et singulier des mœurs de son temps ! — Trouver des types dans les figures que l'on coudoie chaque jour, démêler les aspects saillants de physionomies que l'habitude de les voir rend vulgaires exige un esprit fin, primc-sautier; un talent original peut seul en venir à bout. — En général, les poètes et les artistes sont presbytes ; c'est-à-dire qu'ils n'aperçoivent nettement que les objets placés à une grande distance; leur vue n'est distincte que pour le passé. Tel écrivain, parfaitement au courant des affaires intimes de Périclès, ignore le nom des principaux souverains régnants ; tel artiste qui sait au juste le nombre de perles du collier de Phrynée, ne s'est jamais douté de la façon dont se coiffe une Parisienne. Nous ne les méprisons pas pour cela; mais, par un don rare et précieux, Gavarni voit ce qui est près de lui, ce que nous rencontrons dans la vie ordinaire, au théâtre, aux promenades, partout.
Gavarni, disent les pédants, n'est qu'un caricaturiste, un faiseur de croquis plus ou moins frivoles qu'on peut feuilleter poiu- s'amuser, mais qui n'ont rien de com-
CAVAIi.M.
miui avec l'art. — Les pédants se tionipont, — Gavaini est un a\'tiste du plus haut litre et du meilleur aloi. — L'aïUiquité et la tradition n'ont rien à revendiquer dans son talent; il est complètement, exclusivement moderne. Ni Athènes ni Rome n'existent pour lui : — c'est un tort aux yeux de quelques-uns , c'est une qualité pour nous. Combien voilà-t-il de siècles que l'on copie ton profil, 6 Vénus ! et ton nez, ô Jupiter Olympien? — Pourtant nous avons, nous aussi, des profils et des nez qui attendent leur tour. N'a-t-on pas suffisamment ajusté de draperies que personne n'a jamais portées peut-être pour arriver enfin à l'habit que tout le monde porte ? Pourquoi s'obstiner à faire le portrait de femmes mortes il y a deux mille ans, lors(|ue tant de gracieux et de chainiants visages s'encadienl dans des auréoles de satin ou de soie, lorsque tant de fines tailles se cambrent sous le mantelet de dentelle ou le ehàle de cachemire? Nous n'allons pas prendre pour nos fiancées ou nos maîtresses des statues déterrées des fouilles; celles que nous aimons, celles qui troublent notre vie, qui font nos peines et nos plaisirs, peuvent bien, ce nous semble, fournir la matière d'un dessin. — Paris, pour n'être pas en ruines depuis linéiques mille ans, a cependant son charme, et ce ([u'il trouve élégant mérite bien d'avoir un peintre. La religion, les habitudes, les mœurs, les costumes, ont nécessairement modifié les types humains, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Nous n'avons ni les mômes crânes, ni les mêmes poitrines, ni les mêmes bras, ni les mêmes pieds que les Grecs, qui suivaient une hygiène différente de la nôtre, et donnaient à la beauté physique de l'homme des soins que nous réservons pour les chevaux. C'est fâcheux, mais cela est. 11 faut donc en prendre son parti ; et puisque 1 humanité semble avoir abandonné sans retour la chlamyde et le cothurne, il faut bien accepter le paletot et la botte; il n'y a plus qur les llercides forains qui aient les pectoraux de l'Achille ou du Méléagre. Qu'on nous représente donc avec des épaules étroites, des tailles étranglées, des jambes longues et de grosses têtes, puisque nous sommes ainsi. — Peut-être est-ce une beauté ; tout est affaire de convention. — Gavarni, envoyant au diable les poncis académiques, a bravement dessiné le Parisien tel qu'il est ; dans les pantalons de 4845, il a mis les jambes de 1855 et non celles de Germanicus. Ce torse grêle, si bien indiqué en quelques coups de crayon, sous un gilet à la mode, vous l'avez vu à l'école de natation bleui par le saisissement de l'eau ; c'est le vôtre ou celui de votre ami. -^ Vous ne trouverez chez notre artiste ni pose de modèle, ni attitude de statue, ni réminiscence de tableau, ni souvenir d'école. 11 ne sort ni de son temps ni de son pays. C'est bien ainsi que les Parisiens se saluent, s'abordent, se donnent la mahi, allument leur cigare, portent leur binocle et déclarent leur amour. Les Athéniens en agissaient peut-être autrement : Gavarni n'a pas fait de recherches pour le savoir; ou s'il l'a su, il l'a oublié avec soin. N'allez pas croire pour cela que Gavarni soit incorrect ou disgracieux ; non ; tous ses bons hommes portenl parfaitement ; leurs bras s'emmanchent bien ; leurs têtes s'agrafent aux épaules; Us existent toujours anatomi(iuenient ; leurs extrémités sont indiquées avec finesse et vérité, et leur tournure, quoique moderne, a cette décision et cette franchise qui caractérisent les inaiires, car Gavarni est un maître, si l'es-
GAVARNl.
in'iulela composition, la siucérité du dessin, la voivo du faire font gagner ce litre.
iNid dessinateur n'est plus original ; vous ne lui trouvez aucun antécédent. 11 est né comme un champignon, entre les fentes du pavé de Paris. — Goya seul pourrait offrir quelque analogie, et encore, chez le peintre espagnol, le fanatique domine tellement, que la comparaison cloche par im coté : dans les caprichos, le noir et le lilanc jouent un très-grand rôle ; les sorcières et les monstres du sabbat se mêlent trop souvent aux hidalgos et aux manolas. Barahona fait invasion sur le Prado, et vous êtes surpris de voir une griffe sortir d'une manchette de dentelle, el un pied fourchu frétiller sous une basquine.
Gavarni est flnitasque, mais non fantastique, ce qui est bien différent; qnniquc son crayon soit d'une légèreté extraordinaire , il s'astreint à la réalité ; tous les détails indiqués, même par le trait le plus fugitif, sont justes et vrais; nos divans, nos fauteuils, nos chapeaux ont bien cette forme'; sur la cheminée de lalorette. Gavarui ne mettra pas la pendule d'un bourgeois, et ainsi de suite.
11 connaît parliùtement les modes ; — c'est lui qui les fait ; — et ses personnages ont toujours la toilette qui convient. Non-seulement c'est la robe, mais c'est la tournure, chose toujours oubliée par les simples dessinateurs de costumes, qui ne travaillent que pour les couturières. Goya, qui seul nous donne lidée de l'Espagne sous les rois absolus, de l'Espagne avec l'inquisition, les moines, les toreros, les aficionados, les contrebandiers, les manolas et les duchesses, est plus négligé, plus confus; ses larges demi-teintes à la Rembrandt noient plus d'un détail caractéristique que l'on voudrait retrouver. Pourtant, Goya et Gavarni ont fait tous ;deux le même travail pour leur temps et leur pays. Ils ont fixé les mœurs bizarres, les types tranchés qui vont bientôt s'effacer sous le badigeonnagc constitutionnel : dans vingt-cinq ans, ce sera par Gavarni qu'on apprendra l'existence des duchesses de la rue du Ilelder. des lorettes, des débardeurs, des étudiants ; tout ce joyeux monde de la Bohème aura disparu devant les mœurs anglo-américaines qui tendent à nous envahir; un pressentiment dont il ne s'est peut-être pas rendu compte, l'a porté à croquer ces vives et spirituelles physionomies qui ne reparaîtront plus, et qui auront bientôt, dans son œuvre, une aussi haute valeur historique que les hiéroglyphes égyptiens. Cette ardente et folle génération, éclose en 1850, aura eu son historien plus prévoyant que les artistes d'Egypte. Pour que le sens de ses dessins ne se perdît pas, Gavarni a eu soin de jeter en caractères phonétiques quelques mots au bas de ses croquis. Il a fait lui-même la légende de ses médailles; chacune de ces inscriptions est un vaudeville, une comédie, un roman de mœurs dans la meilleure acception du mot. 11 s'y révèle une incroyable connaissance du cœur humain; Molière n'aurait pas mieux dit ; le moraliste reste rêveur toute une journée devant une de ces légendes d'une effrayante profondeur; l'on ne sait le plus souvent si c'est la phrase qui illustre le dessin ou le dessin qui illustre la phrase ; mais ils sont inséparables ; ce singulier phénomène du peintre à qui le geste, la physionomie, l'accent des personnages ne sulfisent pas, et qui écrit le mot à côté de la bouche, se représente dans les temps de naïveté ou de complication extrêmes.
i;avari\'i.
Ne vous imaginoz pas là-dessus que Gavanii soii uu nionilisle à la façon d'l[ogartli, et qu'il vous raconte dans une suite d'estampes progressives les Inconvénients des sept péchés capitaux ; il ne prêche pas, il raconte ; chez lui, point d'indignation, point d'emphase déclamatoire; il prend le monde tel qu'il est, et ne croit pas le salut de l'humanité compromis parce qu'un débardeur désespère un garde municipal, et qu'une lorette fait une grande consommation d'Arthurs au temps de carnaval. Il sait que le mercredi des cendres arrivera, que les Arthurs prendront du ventre, et que les lorettes porteront des cbàles de tarian. Il n'y a pas de ([uoi se poser en Jérémie.
Ce qui fait de Gavarni un homme à part, c'est que l'improvisation ne nuit en rien chez lui aux. véritables exigences de l'art. — Malgré son apparence frivole, il est plus sérieux au fond que bien des peintres d'histoire ; il ne se redit jamais, et, dans ses innombrables dessins, vous ne retrouveriez peut-èlre pas deux figures pareilles. — Une étude perpétuelle de la nature lui permet de varier incessamment ses types.
Comme il a compris la Parisienne! Comme ce sont bien là ses airs de tête, ses façons de porter les mains, ses ondulations déhanches, sa démarche, son geste, son regard. Ces jolis museaux si fins, si éveillés, si espiègles, d'une irrégularité si piquante, d'un chiffonné si gracieux ; ces yeux, qui ne sont pas brûlants comme ceux de l'Espagnole, ni rêveurs comme ceux de l'Alleniande, mais qui disent tout ce qu'ils veulent; ce sourire demi-moqueur dans lequel Victor Hugo a trouvé la petite moue d'Esméralda ; ces mentons d'ivoire; cesnuques blondes où les cheveux follets se tordent en accroche-eœm's ; ce teint de camélia qui a passé la nuit au bal ; cette fraîcheur fatiguée et déUcate, qui les a exprime's, si ce n'est Gavarni?
Eh bien , ces charmantes esquisses, ces délicieux croquis étaient dispersés dans tous les coins du monde. L'artiste insouciant, qui pense toujours au dessin qu'il va faire, et jamais à celui qu'il a fait, ne s'était pas donné la peine de réunir son œuvTC. Cette peine, un libraire, homme d'esprit — il y en a — a eu l'idée de la prendre pour lui. Uu choix a été fait dans les quinze ou vingt séries que contient l'œuvre de l'artiste. — Choix judicieux à coup sûr, et où rien d'essentiel n'aura été oublié , car il a été fait contradictoirement par quelques amis de Gavarni et par Gavarni lui-même. Le difficile, on le croira, n'a pas été de chercher, mais de rejeter.
C'est en voyant réunis tous ces petits chefs-d'œuvre, qu'on en comprendra la valeur, et qu'on sentira en un mot que ce qu'on a sous la main, c'est bien un livre, un livre plein d'idées et plein de faits, et non pas un vain recueil d'images.
Ajoutez à tout cela que la présente édition est revue, corrigée, dessinée entièrement à nouveau, augmentée en quelques parties, modifiée et épurée en quelques autres parl'auteur; qu'elle est enfin gravée par nos meilleurs artistes, et améliorée de tout ce qui fait la supériorité de la reproduction par la gravure sur la reproduction toujours molle et insuffisante de la lilhographie.
TiiÉopiiiLK flAUTIER. -
^AWAmmi,
..iS CHO/,