‹ Œuvres choisies de GavarniChapitre 6 sur 22 · EN LANGUE VULGAIRE · texte numérisé non relu

EN LANGUE VULGAIRE

J. HETZEL

TR/VDUCTION EN LANGUK YULGAlliE.

Si l'on cil croit les savants (et mieux vaut les croire que de devenir savant à son tour), les langues de la haute antiquité avaient toutes deux faces. L'une, réservée aux oreilles de pierre des dieux et aux arcanes de la science, se nommait la parole sacrée. Quant à l'autre idiome, comme il ne servait, dans la vie, qu'à l'amour, à la poésie, aux arts, au travail, et qu'enfin il n'était compris que de tout le monde, on le traitait de patois de peu, autrement dit de langage vulgaire.

Cette existence d'une langue double, sur les confins mêmes de l'âge d'or, démontre victorieusement l'éternel besoin de la duplicité pour la parole humaine. Mais, ceci reconnu, qu'on nous laisse une bonne fois en paix avec la prétendue supériorité de ces temps trop vantés. — Cacher le néant de la science sous des mots mystérieux , se servir de deux langues pour tromper les sots, ne voilà-t-il pas une dissimulation bien habile? - Triste ! triste! triste! comme dit Shakspeare, dont le sublime génie consiste souvent à répéter trois fois de suite la même chose. — Au lieu de cette sotte vénéralion rétrospective, pourquoi donc ne pas reconnaître plutôt l'extrême adresse des savants de nos jours ? Pour s'exprimer en apparence dans un langage connu, sont-ils plus intelligibles que les hiérophantes d'Eleusis ou les mages de Chaldée ? Certes non, et le respect qu'on a pour eux le témoigne hautement. Pourquoi ne pas admirer avec quelle grâce merveilleuse la langue française surtout sait se prêter aux exigences de la pensée, sans pour cela se séparer de la franchise? Loin d'avoir besoin de se réfugier dans le mythe, quand elle veut n'être pas comprise, elle est tout à la fois claire à plaisir ou embrouillée en diable sans qu'il y paraisse le moins du monde. Pleine de bonhomie dans sa finesse, souple comme une conscience, et rusée comme une vieille maîtresse, elle sait à ravir dire oui et non avec les mêmes mots, la même voix et le même sourire. — Et qu'on ne crie pas à la trompe- ■rie, car elle ne prend jamais ses dupes en traître, et leur dit toujours, dans sa loyaulé : Il [nul savoir ce cpie parler veut dire. Après cela, (aul pis pour

Ta.MlUCTION liN LANGUE VULGAIRE.

ceux ijui oui (les oreilles pour ne pas entendre, cl un esprit, pour ne pas deviner.

Et cependant,, écoutez les dignes gens qui s'intitulent nioi'alisles. Dès qu'il s'agit du monde et de son langage, les voilà qui gémissent comme Job sur cette abomination de la désolation. A les entendre, l'hypocrisie dicte seule tous nos discours, et cliaque salon est un antre de calomnie peuplé de femmes sans cœur et d'hommes sans probité. Puis, à la fin de ces malédictions, Yanlique. franchise remonte toujours au ciel, en se voilant la face de ses deux vieilles mains.

Alors, bonne ascension !

Toutefois, avant d'iusultei- ainsi tout le m'onde, sous prétexte de vertu, il serait peut-être convenable de bien voir si l'on a raison.

Par exemple, prenons Orovic, — c'est un nom fort aimé de messieurs les moralistes. — Oionie, disent-ils, fait des protestations d'amitié à tout venant. Il ne vous connaît que d hier, et déjà son plus grand bonheur serait de vous être utile. Si jamais quelques ennuis vous survenaient, comptez sur lui ; sa bourse et son crédit sont toujours à votre service. N'allez pas surtout vous adressera d'autres, car il ne vous le pardonnerait de sa vie. Après quoi Oroiile vous quitte avec un serrement de main expressif, pour aller conter la même chose au premier venu qu'il rencontrera. — Là-dessus, les moralistes se mettent à dire pis que pendre d'Oruntc pendant quatre ou cinq pages, parce qu' Oro«<o; n'oblige jamais personne. — Mais, de bonne foi, pour tout homme sachant traduire de belles promesses en langue viiUjaire, il est évident que, dans la pensée d'Oro)!(e, ses paroles signifient simplement : Bonjour, ou Coiiimnii vous parlez-vous? Si donc vous avez la sottise de faire fonds sur de pareils propos, vous méritez parfaitement f^u'Oroule vous reçoive comme si vous exigiez qu'il nettoyât vos bottes, par la raison qu'il se sera dit, au bas d'une lettre, votre très-humble serviteur.

Quand on pense que, pour n'être jamais dupe, il ne s'agit que d'interpréter ainsi tous les sentiments généreux, n'est-il pas fort étrange de voir encore tant de gens se plaindre d'avoir été trompés ?

Certains misanthropes prétendent, il est vrai, qu'il serait peut-être plus simple de ne dire que la vérité. Bien qu'en apparence cette proposition ne paraisse pas complètement dénuée de sens, elle n'en est pas moins, en réa- . lité, la plus injuste et la plus insociale des utopies. Comment ! une fois collé

UEUVliKS DE CAVAllNI.

sur une pensée, un mol ne j)oui'rail plus servir à exprimer la pensée con- Irairc? Mais alors , adieu la finesse , adieu la grâce , adieu la coquetterie, ;idieu tout ce qui com|)ose enfui l'ironie et la médisauce, c'est-à-dire l'esprit et la conversation. — Uicn que cela. — Autant vaudrait, vraiment, déclarer tout de suite l'égalité ()arraile entre les imbéciles et les hommes d'esprit.

Et toi, sainte amitié, toi dont toute la douceur résulte d'un échange de railleries intimes voilées de phrases pleines de cœur , que deviendrais-tu sous le règne d'une parole si rigoureuse? Hélas ! tu disparaîtrais bientôt de la terre, avec tout ce qui fait le charme du langage et la consolation de la vie.

Non. ne calomnions pas le langage à deux lames ; car, s'il sert parfois à la fausseté blâmable, il est plus souvent encore plein d'adorables délicatesses. Grâce à lui, on peut toujours exprimer une opinion sévère sans blesser personne, et pourtant, sans que personne puisse s'y méprendre. Ainsi, votre meilleur ami vient de faire un livre ennuyeux comme une belle tragédie, et un soir, en plein salon, on vous demande votre opinion surcet ouvrage. Vous répondez : (l'est, un livre fort bien écri(. Chacun sait ce que cette phrase polie renferme de bâillements, et votre ami lui-même ne pentpas s'en fâcher. — Il en est de même des jeunes filles bien faites. Dès que le signalement prélude de celte façon, on voit toutde suite leur peu de beauté. Pour cellesqui po:=sèdent un clianiiant caractcrc, estimez-les sans les regarder, car c'est là l'expression consacrée à l'idéal de la laideur. — Mais voyez un peu le grand mal ! et qui peut donc jamais être trompé par ces euphémismes de bon goût? — Quand, en vous parlant d'un homme qui n'a pas l'esprit trè^-vif, on ajoute (lu'en revanche il est plein du bon sens, avez-vous besoin d'eulendre ce monsieur, pour savoir qu'il est complètement stupide, et qu'à la première occasion il vous dira que Napol,éou était ambitieux? Et les femmes qui vous aiment (l'amitié, et les amis qui vous parlent de leurs pertes d'argent, lorsf[u'ilsvous supposent besoigncux ! Cumpreudrait-on mieux, si les unes vous avouaient que vous leur êtes insupportable, et si les seconds vous avertissaient de ne pas compter sur eux? Non, cela est plus honnête, mais c'est loul aussi clair. — Et que faut-il d'ailleurs pour lire à cœur ouvert dans ces jinrolcs fermées? Méditer seulement un vieux proverl)e qui résume toutes les iraihiclions en lanyiie vaUjaire :

A nOX E-NTF.N'DLÎOR, S.M.UT.

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