Oeuvres choisies de Gérard de Nerval
Gérard La bru nie, dit Gérard de Nerval, naquit le 22 mai 1808, à Paris, au n° 96 de la vieille rue Saint-Martin. Son père, Etienne Labrunie, engagé volontaire en 1792, s'était marié en 1807 avec une demoiselle Marie-Marguerite- Antoinette Laurent, avant d'aller rejoindre la Grande Armée où il était médecin ordinaire. Sa femme devant l'accompagner, Gérard, alors âgé de dix-huit mois, fut confié à un vieil oncle qui habitait le hameau de Montagny, près d'Ermenonville. Il y grandit entre ce vieillard et de jeunes tantes, sœurs de sa mère. De temps en temps, cette dernière écrivait de rapides lettres, qui portaient toutes le nom et la date d'une victoire mémorable. Un jour, elle n'écrivit plus. La pauvre femme était morte, à vingt-cinq ans, en Russie, d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont plein de cadavres. Elle fut ensevelie en Silésie, à Gross- Glogaw, et Gérard ne vit ni ne sut jamais rien d'elle, sinon qu'elle chantait délicieusement les romances sentimentales de l'époque, et qu'elle ressemblait à une gravure de Prudhon,
appelée la Modestie. En 1814, son père, que le licenciement de la Grande Armée avait laissé sans emploi, revint pour lui apprendre ce qu'il appelait « ses devoirs », et ce n'est plus qu'aux vacances que Gérard, mis au collège Charlemagne, put retourner dans son cher Valois, où était la source de son intelligence et de son cœur.
Tout le passé y subsistait encore, et on l'aimait dans le souvenir des princes du moyen âge et de la Renaissance, particulièrement des Valois et des Médicis. On y trouvait aussi ces belles légendes des aïeux transmises de mémoire en mémoire, telles les complaintes de Jean Renaud, de Saint Nicolas, du Duc Loys, et ce sont elles que chantaient les enfants et les jeunes gens en s'en allant aux concours de tireurs d'arc. Dans ce décor de fête galante, la prime jeunesse de Gérard se passa tout entière avec des petites filles, de ces mignonnes paysannes du Valois qu'on eût cru sorties du Hameau d'opéra-comique de la Reine, à Trianon. L'une d'elles surtout était exquise, c'était Sylvie, une des plus belles filles de Loisy, naïve et malicieuse à la fois, quelque chose comme un Greuze retouché par Fragonard. Elle emmenait Gérard chez sa grand'tante, à Othys ; ils s'habillaient tous deux en mariés du vieux temps, avec les habits de noces restés chez la vieille, ou bien ils allaient danser dans les ruines de Châalis. C'est à elle que Gérard pensait toujours, même au milieu de ses études les plus sérieuses, à Charlemagne, où il avait pour condisciple Théophile Gautier. Il travaillait cependant. Il rimait déjà, certes, mais un peu comme Daniel Jovard rime dans les Jeune- France, avant sa conversion. Ses vers étaient des poèmes sur la Quotidienne, la Bataille de M ont- Saint- Jean, le Cinq-Mai ; il publiait même chez Ladvocat des Elégies nationales qui rappelaient Béranger et Casimir Delavigne dont on lui prédisait la gloire. Sa réputation dépassait déjà les murs du collège, et il allait y mettre le sceau en publiant, en 1828, une traduction du Faust de Gœthe, qui lui valut de la part du grand homme ce précieux billet : « Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant. »
Gérard avait alors vingt ans. Ami de Victor Hugo, il était
le sergent recruteur chargé de trouver des hommes pour la bataille d'Hernani. Nous ne parlerons pas du court séjour qu'il fit à Sainte-Pélagie en 1832, sur l'accusation d'avoir pris part au complot de la rue des Prouvaires.
Abandonné par son père, il vivait au hasard de ses rêveries, et était déjà l'être bizarre et charmant qu'il resta toujours. L'heure ni le réel n'existaient pas pour lui ; il marchait, enchanté, dans un rêve dont il suivait la lumière intérieure, et la nuit risquait de le réveiller au diable Vauvert, dans la banlieue dont il connaissait toutes les guinguettes.
En 1834-35 on le trouve habitant impasse du Doyenné, en plein Carrousel, avec plusieurs de ses amis : Théophile Gautier, Arsène Houssaye, Camille Rogier. C'est l'époque de la Bohème galante et des Cydalises. On s'amuse, on donne des fêtes dont une est restée célèbre dans les annales romantiques. Gérard lui, plus discret, mais moins raisonnable que les autres, est éperdument épris d'une actrice, la belle Jenny Colon. C'est l'étoile des Variétés, du Vaudeville et de l' Opéra- Comique où elle chante les plus beaux airs d'Auber, de Grisar et de Mon pou. Sa tête et son cœur sont légers comme sa voix, et vraiment Gérard n'a que faire de s'intéresser à cette fille. Mais c'est un rêve, une image qu'il poursuit sous le nom d'Aurélia, et peu lui importe d'être aimé. Cependant, il fait tout pour l'être. Il fonde une revue, le Monde dramatique, uniquement pour y chanter la gloire de son idole, et il écrit le livret de Piquillo dont Monpou fait la musique. Mais ce n'est pas assez. Jenny Colon devient Mme Leplus, et Gérard tombé du haut de son rêve reprend ses pérégrinations solitaires.
Il avait déjà promené à travers la France, l'Italie et les Flandres ses caprices de vagabond et d'artiste, mais il ne connaissait pas encore l'Allemagne à laquelle l'intéressaient dès longtemps ses travaux et ses rêves. A partir de 1836, il y fera de fréquents voyages, tantôt pour étudier sur place le sujet d'une pièce comme Léo Burckart qui sera jouée, avec un demi-succès, à la Porte-Saint-Martin, le 16 avril 1839, tantôt pour s'y reposer et s'y retremper dans les vignes du Rhin. En 1840, il pousse jusqu'en Autriche d'où il envoie à
la Revue de Paris de charmantes impressions de voyage sous le titre des Amours de Vienne, puis il remonte à Bruxelles où il retrouve Jenny Colon. Cette dernière entrevue ne précéda que de peu de temps la folie de Gérard. Depuis longtemps déjà, et sans qu'il s'en rendît compte encore, le songe s'était épanché pour lui dans la vie réelle. Le génie est tout proche de la folie, Gérard avait franchi la limite sans s'en apercevoir.^ C'est la mauvaise hygiène, l'enfance amoureuse et bizarre qui trouvaient là leur aboutissement, autant que la vie bohémienne et noctambule. De plus, la vieille Germanie, si touffue avec ses mystères et ses légendes, l'avait profondément troublé. Si Gérard est, dans une certaine mesure, la victime du Romantisme, c'est du romantisme allemand. L'Allemagne lui avait versé trop jeune un vin trop fort; il semblerait que ce fût celui que le diable fait jaillir des tables de la taverne d'Auerbach pour troubler la cervelle des malheureux buveurs.
Ses amis avaient déjà remarqué ses actes d'incohérence. Un jour, par exemple, ils l'avaient rencontré au Palais- Royal, trouvant tout naturel de traîner un homard vivant au bout d'une faveur bleue ; plus tard, en plein Carnaval, on l'avait arrêté se promenant tout nu sous les étoiles, et attendant que l'une d'elles attirât son âme. C'était le 21 mars 1841. On le transporta bien vite chez le docteur Esprit Blanche, rue de Norvins, à Montmartre. Il y resta exactement huit mois. Peu à peu, le calme rentra dans son esprit qui survécut à cet horrible ébranlement, et le printemps de 1842 le trouva tout à fait raisonnable et rêvant seulement de partir pour l'Orient. Le Ier janvier 1843, il s'embarque à Marseille, cingle vers l'archipel grec, visite Malte et Cythère, fait voile pour Alexandrie, et remonte en cange le Nil jusqu'au Caire où il s'établit. Il a conté lui-même sa longue et bizarre odyssée, dans ce chef-d'œuvre qu'est son Voyage en Orient. La partie la plus drôle est celle qui le montre forcé de chercher une femme pour ne pas porter ombrage à ses voisins du Caire qui ont chacun la leur. Il pourrait partir, il trouve plus simple d'obéir à la loi, et son choix s'arrête, dans un bazar d'esclaves, sur une Abyssinienne qui répond
au nom de Zeynab, et qu'on lui cède pour six cent vingtcinq francs. Zeynab a le menton tatoué, la narine gauche percée, les bras et les pieds teints de couleur orange. Elle ne parle à peu près aucune langue, ne mange presque rien, s'endort le soir après avoir enguirlandé son lit avec des oignons, et bat Gérard qui ne sait que faire d'elle. Il finit par la mettre en pension à Beyrouth où il rencontre Salema, la fille d'un vieux cheik druse. Gérard s'éprend de Salema et veut l'épouser, mais le cheik ne donnera jamais sa fille à un étranger qui n'est pas initié à leur religion. Tout peut cependant s'arranger, car Gérard est franc-maçon, et les Druses sont les maçons de l'Orient. Salema lui est donc promise, et il va l'épouser, lorsqu'une fièvre violente l'arrache brusquement à cette farce qu'il a jouée sérieusement, et le ramène à Paris après une année d'absence. Il a vu la Syrie, Constantinople, les Eaux-Douces d'Asie, les trente nuits du Ramazan. Sa vie a été un peu celle du dormeur éveillé des Mille et une Nuits. Et maintenant c'en est fini des grands voyages. Tout son plaisir sera dans de longues flâneries autour de Paris, et dans Paris même. On le rencontre à toute heure du jour et de la nuit, car rien ne l'arrête, ni le froid ni la pluie. Il est absent de toute chose, et comme soulevé dans une sorte d'extase. Si vous le réveillez en l'abordant, il vous entraîne dans quelque cabaret, aux Halles ou ailleurs, et il vous éblouit par sa conversation qu'un contemporain comparait à une pluie d'étoiles. Il n'a pas de cabinet de travail, il n'a peut-être pas de domicile. Il écrit partout où il se trouve, tirant de sa poche tout un matériel portatif ; bouteille d'encre, plumes, livres, papiers froissés, et l'article ou le livre se fait au hasard de sa vie. Et ne croyez pas que cette vie soit inféconde. Il aide Henri Heine à traduire la plupart de ses poèmes ; il est secrétaire de la rédaction au Journal, feuille éphémère fondée en 1848 par Alphonse Karr, et, le 31 mars 1849, Limnander donne à l' Opéra-Comique les Monténégrins dont le livret est de Gérard de Nerval. Car Gérard n'a pas renoncé au théâtre; le 13 mai 1850, l'Odéon représente le Chariot d'enfant, la belle pièce du roi indien Soudraka, qu'il a mise au point
avec Méry, et, le 27 décembre 1851, la Porte-Saint-Martin donne l'Imagier de Harlem; drame-légende en cinq actes et dix tableaux, fait en collaboration avec ce même Méry. Entre temps, il a collaboré activement à la Presse et au National où il publie en feuilleton les Faux Sauniers. Malheureusement son existence est de plus en plus bizarre ; il ne dépense pas trente francs par mois pour vivre, et il couche dans les fours à plâtre en compagnie des escarpes. Une rechute de folie est proche, encore hâtée par le surmenage que lui causent- les Illuminés et Lorelly. Il passe un mois à la Maison Dubois, et se remet ensuite au travail pour composer Sylvie. Cette exquise nouvelle fut écrite, le croirait-on, avec une peine extrême, et presque toujours au crayon, sur des feuilles détachées, suivant les hasards de la promenade. La Revue des Deux Mondes la prit immédiatement, et elle y parut le 15 août 1853. Une semaine après, Gérard était conduit à l'hospice de la Charité où son délire nécessitait la camisole de force, puis à la Maison Blanche transportée à Passy, dans l'ancien domaine de la princesse de Lamballe, et où Emile Blanche succédait à son père. Il y resta jusqu'au 27 mai 1854, et partit le lendemain pour l'Allemagne d'où il revint le 19 juillet. Le 8 août, il faut le reconduire à Passy. Ce n'est plus « le bon Gérard » d'autrefois ; il est devenu agressif, presque dangereux. Cependant on le libère le 19 octobre, sur un avis de la Société des Gens de lettres signifié au docteur Blanche par procès-verbal signé d'un avocat. C'était l'envoyer à une mort certaine, que de le libérer ainsi à l'entrée de l'hiver. En attendant, il travaille ; sa tête est pleine de projets. Il traduit Misanthropie et Repentir, la pièce de Kotzebue, commence le Marquis de Fayolle, repris et publié plus tard par Edouard Georges (1856), corrige les Filles du feu qui vont paraître, et écrit Aurélia avec les notes qu'il a prises dans l'intervalle de ses crises ; c'est la dernière étape. Ses amis l'ont vu en plein hiver sans paletot, — sans domicile, peut-être. Brusquement, dans la matinée du 26 janvier 1855, ils apprennent que l'infortuné a été trouvé pendu rue de la Vieille-Lanterne, dans une ruelle infecte du vieux Paris, exactement à l'empla-
cernent qu'occupe aujourd'hui le théâtre Sarah-Bernhardt. Son corps était accroché à une grille, près d'une bouche d'égout, au bas d'un escalier disjoint où sautillait un corbeau fatidique. On ne constatait sur lui aucune trace de violences : on était indiscutablement en présence d'un suicide.
L'idée d'un assassinat tourmenta cependant quelques esprits, et, chose bizarre, c'est celle qui semblerait prévaloir aujourd'hui. Le principal argument de cette thèse est l'étonnement des voleurs avec lesquels Gérard était raflé quelquefois, et qui, voyant qu'on lui rendait toujours poliment la liberté, finirent par le prendre pour un « faux frère », un indicateur, et le chourinèrent en le reconnaissant. Pour nous, nous sommes certain du suicide : toutes les preuves morales sont là pour l'établir, et l'avis des meilleurs amis de Gérard et des médecins aliénistes eux-mêmes est formel sur ce point.
L'Église ne refusa pas ses prières à ce doux rêveur; il repose dans une allée discrète du Père-Lachaise, l'allée de Casimir Delavigne, devant le grand Balzac et tout près du bon Nodier.
Si Gérard de Nerval fut une victime du Romantisme, il ne fut jamais un romantique au fond de lui-même. Quel rôle ont donc joué alors, dans la formation de son esprit, et le Romantisme qu'il traversa, et l'Allemagne qu'il aimait? Au premier, il doit d'avoir compris Ronsard et les poètes de la Pléiade, qu'on venait de remettre à la mode. Tout un nouveau monde lui apparut, et il fut sans doute des premiers à sentir le charme de tel sonnet à Marie, à Hélène et à Cassandre, et plus encore peut-être de certaines chansons, odelettes et villanelles, telle cette délicieuse chanson d'un Vanneur de blé aux vents, qui devait satisfaire son idéal de poésie populaire.
C'est ici que l'Allemagne intervient. Étudiant Gcethe, Burger, Uhland, Gérard avait eu mille fois l'occasion de constater combien la poésie allemande est intimement liée aux légendes populaires, et, se rappelant, avec leurs airs si simples, ses chansons du Valois, il regrettait de les voir périr faute d'avoir été reprises et enchâssées dans une forme parfaite, comme le sont le Roi de Thulé et le Roi des aulnes,
par exemple. C'est pour protester contre cet oubli qu'il publia les Chansons et Légendes du Valois. Il nous montre combien on a tort de dédaigner ces vieilles chansons qui sont l'âme même des ancêtres, et il a ainsi ce mérite particulier d'être un des premiers folk-loristes français.
Cela nous conduit à étudier d'abord le poète chez Gérard de Nerval. Remarquons son indépendance à une époque où tout le monde subit plus ou moins l'influence de Victor Hugo. Distraite et comme intimidée devant les altiers coups d'aile du Maître, sa muse se replie discrètement sur elle-même ; elle est bien peu féconde, sans doute, mais chaque jour plus affinée, et, quand chacun cherche la couleur, Gérard, un des premiers, cherche la nuance. Les tons fins, les gammes tendres lui plaisent; il écrit un peu comme peignent Watt eau et Prudhon, et il faut voir en lui non un disciple, mais un précurseur.
Relisons d'abord certaines odelettes de sa première manière, qui nous ont été conservées dans la Bohème galante. Parmi elles se trouvent cette délicieuse Fantaisie :
Il est un air pour qui je donnerais...,
Avril, et surtout les Cydalises. Cependant, peut-être serait-il inutile d'insister sur Gérard poète, s'il n'avait une seconde manière, tout inattendue celle-là, et qui fait de lui un frère aîné de Baudelaire et de Verlaine. Cette seconde manière, c'est à la folie qu'il la doit, car c'est au milieu de ses accès les plus violents qu'il en donna l'expression. « La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées, disait-il; elle s'en est échappée comme une pythie, en jetant des cris de douleur. » Ce sont ces cris de douleur qui forment les magnifiques sonnets des Chimères. Aucune influence ne s'y fait plus sentir ; la forme en est parfaite et serrée, imprécise et pourtant rigoureuse, et demain Verlaine, et surtout Baudelaire, pourront seuls donner une telle intensité d'expression dans le raccourci d'un seul vers. Sans doute, ce sont là des sonnets à clef, et, malheureusement pour nous, les pensées de Gérard sont un peu, dans sa cervelle,
Comme dans un caveau dont la clé est perdue.
Cependant, il est facile de démêler que la pensée d'Aurélia est le centre fixe, le motif principal de toutes ces divagations. Et nous nous laissons aller au charme étrange de cette poésie, comme à une musique dont nous ne suivons pas toujours les développements obscurs, et qui cependant nous berce délicieusement. A quoi comparer, pour l'ineffable, des vers tels que ceux-ci :
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule...
et ce quatrain d'un sonnet (el Desdichado), digne de la gravure sur cuivre d'Albert Durer qu'il évoque ? :
Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Pour Gérard, ces petits poèmes de forme impeccable deviennent l'expression de sentiments abstraits, de rapports, ou mieux, de « correspondances » entre le visible et l'invisible; mais l'image intermédiaire n'existe pas, et nous n'avons plus que des vers isolés, d'une beauté énigmatique, où les mots en italiques, les tirets, les signes répondent, comme dans le langage musical, à des pauses et à des soupirs. Ce sont là, nous le voyons, des éléments dits de décadence avec lesquels on peut, en passant par Mallarmé, aller jusqu'aux dernières écoles, dont Gérard eût été sans doute partisan. En effet, c'est avant tout un rythmiste, et, quoiqu'il la respecte toujours, la rime ne lui paraît pas absolument nécessaire. L'assonance, même lointaine, lui suffit, et il donne en exemple ces chansons populaires auxquelles il aime toujours à revenir et qui obtiennent, il est vrai, de charmants effets en rimant par la seule assonance, ou même en ne rimant pas du tout. Mais c'est là encore un idéal que Gérard ne devait pas réaliser, et que la forme impeccable de ses vers semble au contraire démentir.
Quant au prosateur, c'est le vrai Gérard celui-là; et il ne
doit rien au « frère mystique », au second moi, si ce n'est Aurélia dont nous reparlerons. Non, il est bien français de race et de tempérament, parisien même ; il en a toutes les qualités prime-sautières : esprit clair, finesse parfois trempée de larmes, qui rit en pleurs, comme disait Villon. Il est français et lettré comme on savait l'être au dix-huitième siècle, et, pour écrire, la langue de cette époque lui suffit. Il est objectif, sans doute, mais pas trop, et l'image toujours discrète et nuancée ne l'occupe qu'autant qu'elle correspond absolument à l'idée, dont il s'occupe davantage. Et cela donne un style limpide, doux et fondu sans mollesse, précis sans lourdeur, habile à noter chaque détail, et voltigeant à fleur de terre avec aisance et légèreté. On l'avait surnommé «le Sterne français » ; mais n'est-il pas plus artiste et n'a-t-il pas plus de pittoresque que l'auteur du Voyage sentimental? C'est à la façon du Jean- Jacques des Confessions et des Rêveries d'un promeneur solitaire, que Gérard aime et comprend la nature. Même esprit doucement aventureux qui voltige au hasard, insoucieux de l'auberge et du gîte, se promène en chantant de vieilles chansons, et livre ses sens et son cœur à la jouissance de tout ce qui l'entoure. Et ces charmantes qualités ne l'abandonnent jamais au cours de sa vie errante. Qu'il aille en Allemagne, en Autriche, dans les Flandres, en Orient même, en s' adaptant aux divers milieux jusqu'à prendre leur costume, il garde son originalité toute française, ne demandant l'effet qu'à la réalité dont il nous donne l'impression par la succession de menus détails toujours à leur place. Il emprunte aux Flamands leur amour des mœurs familières, et il décrit les nôtres comme les Téniers, les Brauwer, les Van Ostade peignaient les leurs. Quelles charmantes pages, à ce point de vue, que les Nuits d'octobre ! Mais Gérard fait mieux encore. Il écrit les Filles du feu, et, parmi elles, Sylvie, ce chef-d'œuvre d'un autre genre. De tous les menus chefs-d'œuvre, celui-là est certainement le plus parfait ; il surfit pour faire vivre son nom, et ne périra pas. Gautier pensait en le lisant « à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à ces chastes couples d'amants qui baignent leurs pieds blancs dans les fontaines, ou restent assis sur les
mousses aux lisières des forêts d'Arcadie »; et il le comparait délicatement à « un marbre grec légèrement teinté de pastel aux joues et aux lèvres par un caprice du sculpteur ». C'est bien cela. Cette légère teinte de pastel a été prise dans la boîte des artistes du dix-huitième siècle, et les bergères galantes l'avaient sur le visage quand elles posaient devant Watteau et Fragonard. De temps en temps, une note mélancolique, frêle comme un son d'épinette, s'échappe de cette petite nouvelle, et l'on pense aussi, involontairement, à la cueillette des cerises faite par Rousseau et les demoiselles Galley, et au début si frais et si lumineux de Werther, quand le héros rêveur aide à poser sur la tête d'une jolie servante la cruche qu'elle vient d'emplir à la fontaine.
Dans tout cela, il y a de l'autobiographie, car Gérard se montre toujours tout entier, même quand la folie obscurcit sa pensée. Là encore, il se raconte lui-même en son dédoublement, et nous avons les Illuminés, nous avons surtout Aurélia. Cette œuvre ne peut se classer dans aucun genre, et déroute toute espèce d'analyse. Gautier l'a définie fort justement : « la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée ». En effet, le second moi seul l'a conçue et dictée, mais c'est toujours le vrai Gérard, le Gérard raisonnable qui tient la plume et écrit, impassible, sans jamais s'en défendre ou les démentir, les visions qui le troublent ou l'enchantent. Aucun ordre ne préside à la composition de cette œuvre, c'est presque un journal où toutes les sciences occultes s'entassent confusément. On ne sait pas où l'on va, Gérard ne le savait pas lui-même, et une telle œuvre ne pouvait avoir de dénouement que dans la fin si triste de son charmant et malheureux auteur.
Et maintenant, il n'est personne qui ne l'aime, et qui ne se plaise à le dire. Dernièrement encore, Henri de Régnier comparait joliment sa note discrète et timide au son de clochettes d'argent « pareilles à celles que la Chimère de Flaubert suspendit au tombeau de Porsonna ». Nous-même, après avoir écrit sa Vie, avons essayé de la résumer en quel-
ques strophes qu'on nous permettra de citer, pour finir, par son plus humble mais non pas son moins fervent admirateur :
Voici, parti vers d'autres cieux, Loin des paradis éphémères.
Ce fou rare et délicieux Qui voyageait dans les chimères.
Sans contrainte, i\ fut tour à tour Grand seigneur, nomade et bohème ; Sa grâce évoquait un La Tour Retouché par Watteau lui-même.
Il fut frais comme une oasis, Parfumé comme le cinname ; On trouvait au culte dTsis Moins de mystère qu'en son âme.
Coiffant le feutre ou le turban, Promenant partout sa souffrance, Il allait du Rhin au Liban Et de Vienne à l'Ile-de-France.
On le voyait, capricieux, Fuyant les souffles de l'Averne, Comme Ariel au fond des cieux, Ou comme Faust à la taverne ;
Et, dans son cœur d'adolescent, Toujours au même amour fidèle, Il avait partout, en passant, Des légèretés d'hirondelle.
Un soir cet abracadabrant, Dans une rue infecte et morte Dont le burin noir de Rembrandt Eût envié les airs d'eau-forte,
Lithographie de Célestin Nanteuil.
LA RUE DP: LA VI El LLE-L AN TERN E
où Gérard de Nerval fut trouvé pendu.
GÉRARD 1>K NKRYAI.
N'espérant plus aucun salut, Loin d'Aurélie et de Sylvie, Sans une plainte, résolut D'en finir avec l'âpre vie.
Se faisant son propre bourreau, Près d'un égout, sur une grille, Il pendit son corps au barreau Comme on accroche une guenille,
Et, reine d'un séjour plus beau, La Mort, loin des terrestres voiles, Ouvrit ses ailes de corbeau Pour l'emporter dans les étoiles.