XII. — D'Albert le Grand et de la mort
Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont Cyrano disait qu'en l'y voyant on l'eût pris pour une bougie sous une ventouse.
« Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un habit, il est trop large ; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. Les poux y ont des dents plus Ion-
gués que le corps, et l'on y souffre sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être extérieure. »
Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur, qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de sa tête; d'où toutes sortes de désordres devaient résulter forcément. Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y trouvait.
— Que le diable te pende avec tes tripes ! méchant hâbleur et jeteur de sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés !
— Qu'est-ce donc? répondit l'autre ; suis-je cause pourquoi vous n'êtes pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme dite?
— Eh ! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme l'écrivain Flamel?
— Point, point ! fit l'autre, c'est bien le contraire ! J'y viendrai sans doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie ; mais je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très bon et très pur : secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la fin de ses jours...
— La belle science ! dit le drapier. Çà ! vous venez donc m'ôter d'ici à la fin ; pardigues ! c'est bien raison ! et je n'y comptais plus guère...
— Voici justement l'enclouure, mon compagnon ! C'est en effet à quoi je compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour entrer et sortir ; et vous allez voir par quelle opération on y parvient.
Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le paragraphe qui suit :
Moyen héroïque dont se servent les scélérats pour s'introduire dans les maisons.
« On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant la mort ; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse de spondillis. On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine ; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, parfaitement desséchée,
et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir cette chandelle allumée ; et, par tous les lieux où l'on va, la portant devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi préparée reçoit le nom de main de gloire. »
— Quelle belle invention ! s'écria Eustache Bouteroue.
— Attendez donc ; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée, elle s'est conduite, par l'Esprit dont elle est possédée, de façon que je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parlement vous jugera à la hart ; aprèsdemain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je cueillerai ce fruit tant convoité, et l'accommoderai de la manière qu'il faut.
— Non-da ! s'écria Eustache ; et je veux, dès demain, dire à messieurs tout le mystère.
— Ah ! c'est bon, faites cela... et seulement vous serez brûlé vif pour avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M. le diable... Mais "ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la hart, et rien ne peut vous en distraire !
Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si chaudement, que c'était grande pitié.
— Eh là là ! mon ami cher, lui fit doucement maître Gonin, pourquoi se bander ainsi contre la destinée?
— Sainte Dame ! c'est aisé de parler, sanglota Eustache ; mais quand la mort est là tout proche...
— Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant étonner?... Moi, j'estime la mort une rave N< Nul ne meurt avant son Heure ! » dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart, Martin, Philippe !... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie, qu'elle condamne, tue et prend indifféremment papes, empereurs, rois, comme prévôts, sergents et autres telles canailles.
« Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront plus tard ; leur condition est plus déplorable que la vôtre ;
car, si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt ou trente ans, et davantage.
« Un ancien disait : « L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée... » Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie ; car, quand vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort ; ou, pour mieux dire et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif : vif, parce que vous êtes ; mort, parce que vous n'êtes plus !
« Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici là un beau vers de Lucretius, dont voici le sens : « Vivez aussi longtemps que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort ! »
Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes, subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une chape de plomb.