‹ Œuvres choisies de Gérard de NervalChapitre 34 sur 88 · III. — La nuit de Montmartre · texte numérisé non relu

III. — La nuit de Montmartre

Ce n'est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. Il demandera aux carriers des ren-

seignements sur les animaux antédiluviens, s'enquérant des anciens carriers qui furent les compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s'en trouve encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l'histoire des monstres dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions primitives du globe. — Parfois un vagabond se réveille et demande du silence, mais on le fait taire aussitôt.

Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd'hui. Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Esus, ou Thot, ou Cernunnos, les dieux redoutables de nos pères.

Il n'existe plus aujourd'hui que deux carrières habitables du côté de Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié dort pour pouvoir plus tard relayer l'autre. C'est ainsi que la couleur se perd ! Un voleur sait toujours où coucher : on n'arrêtait, en général, dans les carrières, que d'honnêtes vagabonds qui n'osaient pas demander asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient se traîner plus loin.

Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger ; ils sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer l'un des bouts avec la crosse d'un fusil.

Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de temps il habitait ce gîte.

— Depuis un terme.

— Et cela ne vous paraissait pas trop dur?

— Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, le matin, j'étais paresseux au lit.

J'emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d'expliquer pourquoi j'ai manqué deux fois les omnibus. — Le premier départ du chemin de fer de Strasbourg n'est qu'à sept heures du matin ; que faire jusque-là ?

LES NUITS D'OCTOBRE — 101 IV. — Causerie.

— Puisque nous sommes anuités, dit mon ami, si tu n'as pas sommeil nous irons souper quelque part. La Maison d'or, c'est bien mal composé : des lorettes, des quarts' d'agent de change, et les débris de la Jeunesse dorée. Aujourd'hui, tout le monde a quarante ans ; ils en ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq?

— Au contraire.

— C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien, les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des places, les diplomates en herbe, les souspréfets en expectative, les directeurs de théâtre ou de n'importe quoi — futurs — avaient mis ce pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis, Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait refusé la porte du café Anglais ; visage de bois partout. Il délibéra en lui-même pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec ses rossignols, ou à grands coups de pavé. Une réflexion l'arrêta :

« — Pas d'effraction, pas de dégradation ; il vaut mieux aller trouver mon ami le préfet de police.

« Il prend un fiacre, deux fiacres ; il aurait pris quarante nacres s'il les eût trouvés sur la place.

« A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.

« — Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d'un tas de... polissons; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas..., enfin, qui ne comprennent pas ! Où est Gisquet?

« — Monsieur le préfet est couché.

« — Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire.

« On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui, Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses habitudes.

« Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte ; Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, et adresse à ses ennemis cette objurgation :

« — Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et je n'en sortirai, etc. ».

— Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadence, ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et son procès avec la Comédie-Française, en raison de ce qu'il admirait trop hautement Molière. Il traitait les ministres d'alors de polichinelles. Il osa s'adresser plus haut... Le monde ne pouvait supporter de telles excentricités. — Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du sage.

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