‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 13 sur 134 · L.\ CHARTREUSE · texte numérisé non relu

L.\ CHARTREUSE

Ainsi (le mes plaisirs d’automne Je me remets renchantement;

Et, do la tardive Pomono Rappelant le règne charmant,

Je me redis incessamment :

Dans ces solitudes riantes Quand me verrai-je do retour?

Courez, volez, heures trop lentes Qui retardez cet heureux jour!

Claire fontaine, aimable Isore,

Rive où les Grâces font éclore Des fleurs et des jeux éternels , • Près de ta source, avant, l’aurore, Quand reviendrai-je boire encore L’oubli des soins et des mortels?

Dans cette gracieuse attente, Aminte, l’amitié constante Entretenant mon souvenir.

Elle endort ma- peine présente Dans les songes de l’avenir.

Lorsque le dieu do la lumière, Échappé des feux du lion.

Du dieu que couronne le lierre Ouvrira l’aimable saison.

J’en jure le pèlerinage :

Envolé cio mon ermitage.

Je vous apparoîtrai soudain Dans ce parc d’éternel ombrage.

Où souvent vous rêvez en sage.

Les lettres d’Usbeck à la main;

Ou bien dans ce vallon fertile

ÉPITRE PREMIÈRE

OÙ, cherchant un secret asile,

Et trouvant des périls nouveaux,

La perdrix, en vain fugitive, Rappelle sa troupe craintive Que nous chassons sur les coteaux. , Vous me verrez toujours le même, Mortel sans soin, ami sans fard.

Pensant par goût , rimant sans art , Et vivant dans un calme extrême Au gré du temps et du hasard.

Là, dans de charmantes parties, D’humeurs liantes assorties.

Portant des esprits dégages De soucis et de préjugés.

Et retranchant de notre vie Les façons, la cérémonie, •

Et tout populaire fardeau.

Loin de l’humaine comédie.

Et comme en un monde nouveau.

Dans une charmante pratique Nous réaliserons enfin Cette petite république Si longtemps projetée en vain.

Une divinité commode,

L’Amitié, sans bruit, sans éclat.

Fondera ce nouvel état ;

La Franchise en fera le code.

Les Jeux en seront le sénat;

Et sur un -tribunal de roses.

Siège de notre consulat,

L'Enjoû ment jugera les causes.

LA. CHARTREUSE

On exclura de ce climat Tout CO qui porte l’air d’étude :

La liaison, quittant son ton rude, Prendra le ton du sentiment;

^ La Vertu n’y sera point prude:

L’Esprit n’y sera point pédant;

• . Le Savoir n’v sera mettable

Que sous les traits de l’Agrément :

Pourvu que l’on sache être aimable, On y saura sullisamment :

On y proscrira l’étalage Des phrasiers, des rhéteurs bouflis :

Rien n’y prendra le nom d’ouvrage; Mais, sous le nom de badinage,

Il sera quelquefois permis De rimer quelques chansonnettes,

Et d’embellir quelques sornettes Du poétique coloris.

En répandant avec finesse Une nuance de sagesse Jusque sur Bacchus et les Ris.

Par un arrêt en vaudevilles On bannira les faux plaisants.

Les cagots fades et rampants.

Les complimenteurs imbéciles,

Et le peuple de froids savants.

Enfin cet heureux coin du monde N’aura pour but dans scs statuts Que de nous soustraire aux abus Dont ce bon univers abonde.

Toujours sur ces lieux enchanteurs

LA CHARTRI5USE.

Le soleil, levé sans nuages,

Fournira son cours sans orages, lit se couchera dans les fleurs.

Pour prévenir la décadence Du nouvel établissement.

Nul indiscret, nul inconstant N’entrera dans la confidence*:

Ce canton veut être inconnu.

Ses charmes, sa béatitude.

Pour basé ayant la solitude.

S’il devient peuple, il est perdu.

Les états de la république Chaque automne s’assembleront,

Et là notre regret unique,

Nos uniques peines seront De ne pouvoir toute l’année Suivre cette loi fortunée Do philosophiques loisirs.

Jusqu’à ce moment où la Parque .

Emporte dans la même barque Nos jeux, nos cœurs, et nos plaisirs.

EPITRE DEUXIÈME

LES OMBRES

Des régions de Sylphirîe,

De ce séjour aérien Dont ma douce philosophie Sait bannir la mélancolie Eu rimant quelque aimable rien, ' Salut, santé toujours fleurie, Solitude, et libre entretien A la république chérie Dont une tendre rêverie M’a déjà rendu citoyen.

Dans votre épître ingénieuse Vous prétendez que le pinceau Oui vous a tracé la Chartreuse N’en a pas flui le tableau ,

ÉPITRE DEUXIÈME

Et VOUS m’engagez à décrire D’un crayon léger et badin La carte du classique empire Et les mœurs du peuple latin.

. A la gaîté de nos maximes Pour ajuster ce grave objet,

Et ne point porter dans mes rimes La sécheresse du sujet,

Écartons la muse empesée

Qui, se guindant sur de grands mots, •

Préside à la prose toisée

Des poëtes collégiaux.

Je vous ai dépeint l’Élysée Dans le plaisir pur et parfait De mon ermitage secret ;

Par un contraste assez bizarre,

Dans ce nouvel amusement.

Je vais vous chanter le Ténare,

Non sur un ton triste et pesant;

Ennemi des muses plaintives,

Jusque sur les fatales rives Je veux rimer en badinant.

ün peuple de jeunes esclaves Dans un silence rigoureux.

Des pleurs, des prisons, des entraves Un séjour vaste et ténébreux.

Des cœurs dévoués à la plainte,

' Des jours filés par les ennuis , •

N’est-ce point la fidèle empreinte Du triste royaume des nuits?

N’en doutez point- ce que la fable

LES OMBRES

Nous a chanté des sombres bords, Cotte peinture redoutable Du profond empire des morts, C’étoit l’image prophétique Des manoirs que j’offre à vos yeux, Et l’histoire trop véridique De leurs habitants malheureux.

Avec l’Érèbe et son cortège Confrontez ces antres divers,

Et dans le portrait d’un collège Vous reconnoîtrez les enfers.

Tel étoit le vrai parallèle Que dans cette dernière nuit Un songe offroit à mon esprit ; Aminte , je me le rappelle ,

Dans ce délire réfléchi Je croyois vous conduire ici ;

Et, si ma mémoire est fidèle.

Je vous entretenois ainsi ;

Venez', de la docte poussière Osez franchir les tourbillons ; Perçons l’infernale carrière Des scolastiques régions :

Là, comme aux sources du Cocyte, On ne connoît plus les beaux jours ; Sur cette demeure proscrite La nuit semble régner toujours :

Là de la charmante nature On ne trouve plus les beautés;

Les eaux, les fleurs, ni la verdure, N’ornent point ces lieux détestés;

ÉPITRE DEUXIÈME

Les seuls- oiseaux d’affreux augure . Y forment des sons redoutés.

Dès l’abord de ce gouffre horrible Tout nous retrace l’Achéron.

Voyez ce portier inflexible,*

Qui , payé pour être terrible ,

Et muni d’un cœur do Huron,

Réunit dans son caractère

La triple rigueur de Cerbère Et l’âme avare de Caron i Ainsi que ces ombres légères Qui pour leurs demeures premières Formoient des regrets et des vœux,

Les jeunes captifs de ces lieux Voltigent auprès des barrières.

Sans pouvoir échapper aux yeux De ce satellite odieux.

Entrons sous ces voûtes antiques Et sous les lugubres portiques De ces tribunaux renommés :

Au lieu de ces voiles funèbres Qui de l’empire des ténèbres Tapissoient les murs enfumés,

D’une longue suite de thèses Contemplez les vils monuments, Archives^ de doctes fadaises.

Supplice éternel du bon sens.

A la place des Tisiphones,

Des Sphinx, des Larves, des GorgoneSj Qui du Styx étoient les bourreaux, J’aperçois des tyrans nouveaux,

LES OMBRES

L’hyperbole aux longues échasscs,

La catachrèse aux doubles faces,

Les logogriphes effrayants, L’impitoyable syllogisme,

Que suit le ténébreux sophisme,

Avec les ennuis dévorants.

Quelle inexorable Mégère Ici rassemble avant le temps Ces mânes jeunes et tremblants.

Et ravis au sein de leur mère î Sur leurs déplorables destins.

Dans des lieux voués au silence,

Voyez de pâles souverains Exercer leur triste puissance ;

Un sceptre noir arme leurs mains :

Ainsi Rhadamante aux traits sombres, Balançant l’urne de la mort,

-Sur le peuple muet des ombres Prononçoit les arrêts du sort.

Mais quelles alarmes soudaines !

D’où partent ces longues clameurs ?

Pourquoi ces prisons et ces chaînes?

Sur qui tombent ces fouets vengeurs ?

Tel étoit l’appareil barbare Des tortures du Phlégéton ;

Tels étoient les cris du Tartare Sous la fourche du vieux Pluton.

Près de ces cavernes fatales ^ Quels sont ces brûlants soupiraux ?

Que vois-je ? quels nouveaux Tantales Maudissent ces perBdes eaux?

ÉPITRE DEUXIÈME

De ce parallèle grotesque

Moitié vrai, moitié romanesque,

Aminte, pour vous égayer,

J’aurois rempli le cadre entier,

Si, dans cet endroit de mon songe,

Un cruel, osant m’éveiller,

N’eût dissipe ce doux mensonge,

Et le prestige officieux

Qui 'VOUS présentoit à mes yeux :

Ce hideux bourreau, moins un homme

• Qu’un patibulaire fantôme.

Tel qu’on les peint en noirs lambeaux,

Et ,*dans l’horreur du crépuscule,

Tenant leur conciliabule

Parmi la cendre des tombeaux;

Ce spectre, dis-je, au front sinistre,

Du tumulte bruyant ministre.

Affublé de l’accoutrement

D’un précurseur d’enterrement,

Bien avant l’aube matinale.

Chaque jour troublant mon réduit,

Armé d’une lampe infernale,

M’offre un jour plus noir que la nuit.

Et, d’une bouche sépulcrale.

M’annonce que l’heure /atale Ramène le démon du bruit.

Par cet arrêt impitoyable Arraché du sein délectable Et des songes et du repos,

L’œil encor chargé de pavots.

Aux deux je cherche en vain l’aurore ;

LES OMBRES

ün voile épais couvre les airs,

Et Phébus n’est point prêt encore A quitter les nymphes des mers.

Astre qui réglas ma naissance , Pourquoi ta suprême puissance,

En formant mes goûts et mon cœur, Y versa-t-elle tant d’horreur Pour la monacale indolence ?

Plus respecté dans mon sommeil.

Exempt des craintes du réveil , J’eusse les deux tiers de ma vie Dormi sans trouble, sans envie,- Dans un dortoir de Victoria ,

Ou sur la couche rebondie D’un procureur génovéfain.

Il est vrai qu’un peu d’ignorance Eût suivi ce destin flatteur.

Qu’importe? le nom du docteur N’eût jamais tenté ma prudence; Jamais d’un sommeil enchanteur Il n’eût violé la constance.

Une éternité de science Vaut-elle une*nuit de bonheur?

Par votre missive charmante Vous me chargez de vous donner Quelque nouvelle intéressante,

Ou quelque anecdote amusante.

Mais que puis-je vous griffonner ?

Les politiques rêveries

Des vieux chapiers des Tuileries

Intéressent fort peu mes soins.

ÉPITRE DEUXIÈME

Vous amuseroient encor moiir>.

Et d’ailleurs, selon le génie Do notre aimable colonie,

Je ne dois point perdre d’instants,

Ni prendre une peine futile A disserter en grave style * •

Sur les bagatelles du temps :

Qu’on fasse la paix ou la guerre,

Que tout soit changé sur la terre, Nos citoyens l’ignoreront; .

Exempts de soucis inutiles,

Dans cet univers ils vivront Comme des passagers tranquilles Qui, dans la chambre d’un vaisseau, Oubliant la terre, l’orage,

Et le reste de l’équipage,

Tâchent d’égayer le voyage Dans un plaisir toujours nouveau ; Sans savoir comme va la flotte Qui vogue avec eux sur les eaux,

Ils laissent la crainte au pilote.

Et la manœuvre aux matelots.

A tout le petit corîsistoire,

Où ne sont échos imprudents.

Rendez cette lettre notoire,

Aimable Aminte, j’y consens;

Mais sauvez-la des jugements De cette prude à l’humeur noire ,

Ail froid caquet, aux yeux bigols, Et de médisante mémoire.

Qui, colportant ces vers nouveaux,

LES OMBRES

Sur-le-champ iroit sans repos»

Dressant la crôte et battant l’aile, Glapir quelque alarme nouvelle Dans tous les poulaillers dévots.

Ou qui, pour parler sans emblème , Dans quelque parloir médisant Iroit afficher l’anathème Contre un badinage innocent,

Et le noircir avec scandale De ce fiel mystique et couvert Que vient de verser la cabale Sur Thistoire de dom Vert-Vert, Faite en cette critique année .

Où le perroquet révérend Alla jaser publiquement.

Entraîné par sa destinée.

Et ravi je ne sai% comment.

Au secret de son maître absent.

Selon la gazette neustrique,

Cet amusement poétique ,

Surpris, intercepté, transcrit Sur je ne sai§ quel manuscrit Par un prestolet famélique ,

Se vend à l’insu de l’auteur Par ce petit-collet profane.

Et déjà vaut une soutane Et deux castors à l’éditeur.

Si ma main n’étoit pas trop lasse, Ce seroit bien ici la place D’ajouter un tome nouveau Aux mémoires du saint oiseau;

ÉPITRE DEUXIÈME

De narrer comme quoi la pièce, Portée au sortir de la presse Au parlenîent visitandin.

Causa dans leurs saintes brigades Une ligue, des barricades,

Et sonna partout le tocsin ;

Comme quoi les mères notables.

L’état-major, les vénérables, Vouloient, dans leur premier accès, .

Sans autre forme de procès.

Brûler ces vers abominables.

Comme erronés, comme exécrables.

Jansénistes, impardonnables.

Et notoirement imposteurs;

- Mais comme quoi des jeunes sœurs La jurisprudence plus tendre A jusqu’ici paré les coups.

Ravi Vert-Vert à ce courroux.

Et sauvé l’honneur de sa cendre.

Suivant le lardon médisant.

Les jeunes sœurs, d’un œil content.

Ont vu di^per les graves mères.

Les révérendes douairières.

Et la grand’chambre du couvent.

Une nonne sempiternelle Prétend prouver à tout fidèle Que jamais Vert-Vert n’exista,

Vu, dit-elle, qu’on ne pourra.

Trouver la lettre circulaire Du perroquet missionnaire- Parmi celles de ce temps-Ià.

LES OMBRES

Je crois que la remarque habile De la cloîtrière sibylle (N'en déplaise à sa charité)

Sera de peu d’utilité;

Car dès que Vert-Vert est cité Dans les archives du Parnasse, Quel incrédule auroit l’audace D’en soupçonner la vérité?

Toutefois ce procès mystique Au carnaval se jugera ;

Dans un chapitre œcuménique

L’oiseau défendeur paroîtra.

La vieille mère Bibiane Contre lui doit plaider longtemps, Et, dans le fort des arguments Que hurlera son rauque organe , Perdra ses deux dernières dents :

Mais la jeune sœur Pulchérie,

Qui pour Vert-Vert pérorera (Si dans ce jour, comme on publie, Les directeurs opinent là ) Très-sûrement l’emportera Sur l’octogénaire harpie.

A plaider contre le printemps L’hiver doit perdre avec dépens.

Adieu. Voilà trop de folies :

Trop paresseux pour abréger,

Trop occupé pour corriger,

Je vous livre mes rêveries,

(Jpe quelques vérités hardies ‘ Viennent librement mélanger

LES OMBRES

J’abandonne l’exactitude Aux gens qui riment par métier.

D’autres font des vers par étude; J’en fais pour me désennuyer :

Ainsi vous ne devez me lire Qu’avec les yeux de l’amitié.

J’aurois encor beaucoup à dire :

L’esprit n’est jamais las d’écrire Lorsque le cœur est de moitié.

OPITITE TROISIÈME.

A MA MUSE

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