‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 23 sur 134 · AU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

AU ROI DE PRUSSE

Du trône et des plaisirs voler à la victoire,

Par soi-mème asservir des peuples belliqueux:

Au sein de la puissance, au faîte de la gloire,

Penser en homme vertueux ;

Aux arts anéantis donner un nouvel être,

Les protéger en roi, les embellir en maître;

Éclairer les mortels et faire des heureux;

Aux jours de gloire et de génie

Des Césars et des Antonins

C’étoit l’ouvrage de la vie,

Et les destins divers de divers souverains ;

Mais le héros nouveau de l’Europe étonnée

Sait faire des vertus, des talents, des travaux

De tant de différents héros,

L’histoire d’un seul homme, et celle d’une année.

ÉPITRE ONZIEME

L’ÂBBAYE.

A M. LE CHEVALIER DE CHAüVELIN

ALORS A l’armée DE WBSTPHALIB»

SUR L^ÉLECTION d’UN MOINE ABBE.

Facit iniignatio versum. Juv,

' D’une taverne monacale,’

Où tout fermente en ce moment Pour la patente abbatiale Et le premier bât du couvent, Très-indifférent que Ton nomme Don Luc, don Priape, ou don Côme, Rempli d’un plus cher souvenir,

Dans la longue mélancolie De ta fangeuse Westphalie,

Ami, je viens t’entretenir;

L'ABBAYE

Et, malgré les ennuis extrêmes

Où tes beaux jours sont arrêtés.

Mon amitié dans ces lieux mômes

Voit le^plaisir à tes côtés.

Tandis que de l’urne fatale

Va sortir le destin brillant

De l’automate révérend

Que prétend mitrer sa cabale

Pour s’enivrer impunément *

Sous sa crapule pastorale ;

Échappé de la pesanteur Des moines au ton flagorneur,

Aux maussades céiémonies.

Et délivré de la longueur De leurs assommantes orgies.

Je parcours ces bois, ces prairies, Dont on va nommer le seigneur.

Oh ! qu’ici de l’erreur commune Mon cœur moins que jamais épris Des misères de la fortune Conçoit, aisément le mépris!

Quoi 1 ces vergers, ces belles plaines, Ces ruisseaux, ces prés, ces étangs.

Ces forêts de l’âge des temps,

Ces riches et vastes domaines.

Tout sera dans quelques instants,

A qui?... Charmante solitude,

Séjour fait pour n’être habité Que par l’heureuse liberté.

L’amitié, l’amour et l’étude,

La sagesse et la volupté,

ÉPITRE ONZIÈME

De quelle vile servitude Tu subis la fatalité I Un obscur et pesant reptile,

Un être platement tondu,

Simulacre ignare, imbécile,

De la terre poids inutile,

Un moine, le portrait est vu,

Un moine va se voir ton maître !

Et cet épais et lourd cafard Qu’ébaucha le ciel au hasard Pour végéter, ronfler, et paître ,

Grâce à la faveur du destin Et d’une authentique patente De cent mille livres de renté,

Va devenir le souverain !

Dans ce char que suivoient ses pères L’âne mitré va se montrer,

Et régner sur ces mêmes terres Qu’il étoit né pour labourer I O vous, défuntes seigneuries.

Vous, preux barons à courts manteaux, Hauts justiciers, grands sénéchaux.

Des antiques chevaleries*

Vieux châtelains, mânes dévots,

Dont j’aperçois les armoiries Sur les débris de ces châteaux,

Où de gros moines en repos.

Munis de vos chartes moisies,

Broutent et boivent sur vos os.

Sans prier pour vos effigies.

Bons seigneurs, que vous étiez sots!

L’ABBAYE

Vous avez cru de vos largesses

Doter l’Honneur, la Piété,

Et laisser avec vos richesses

Des pères à la Pauvreté ;

Que le Dieu juste récompense

Vos benoîtes intentions 1

Mais que l’avare et basse engeance

Qu’engraissent vos fondations

A bien trompé votre espérance !

Ohl quel peuple avez-vous renté?

L’ hypocrite Perversité,

La lubrique Fainéantise,

La £'.upide Imbécillité,

L’Avarice, la Dureté,

La Chicane, la Fausseté,

Tous les travers de la Bêtise,

Et tous les vices qu’éternise .

L’impure et brute Oisiveté.

Ces repaires de la Paresse,

Ces gouffres creusés par vos mains.

C’est là que s’abîment sans cesse Les richesses des lieux voisins; C’est pour ces massives statues.

C’est pour ce peuple de sangsues Que le laboureuft vertueux,

Accablé d’ans et d’amertume,

Avec des enfants malheureux Veille, travaille, se consume Dès que l’aube éclaire les deux.

Ainsi, par des lois déplorables,

La douloureuse pauvreté

ÊPITRE ONZIÈME. .

De tant de mortels respectables

Jpnrichit l’inutilité

De ces fainéants méprisables,

La fange de l’humanité !

Tels ces cadavres homicides.

Ces vampires, de sang avides •

Des vivants éternels bourreaux,

Par les secours d’un art impie Desséchant les sucs de la vie Dans des corps livrés au repos.

S’engraissent au fond des tombeaux 1 O ma chère patrie 1 ô France 1 Toi chez qui tant d’augustes lois De tes sages et de tes rois Immortalisent la prudence,

Comment laisses-tu si longtemps Ravir ta plus pure substance Par ces insectes dévorants Que peut écraser ta puissance ,

Et dont l’inutile qxistence

Revient t’arracher tous les ans

Les moissons de tes plus beaux champs

Et des biens dont la jouissance

Devoit être la récompense

De tes véritables «nfants ?

Quels contrastes, dont ta sagesse Pourrait affranchir tes Étals 1^

‘ Jé vois en proie à. la paresse Ce que le travail n’obtient pas.

Ce guerrier, qui dès sa jeunesse T’immola ses biens, son repos, .

L’ABBAYE. 159

Chargé du poids de sa tristesse Et d’une indigente noblesse,

Après soixante ans de travaux Traîne sa pénible vieillesse :

Ces esprits faits pour t’illustrer,

Pour te plaire, et pour t’éclairer,

Tous ces sages dont la lumière

Va dans les autres nations

Augmenter ta gloire première, ^

Souvent dans toute leur carrière

Négligés, privés de tes dons.

Meurent méconnus de leur mère.

Au sein d’un champ infructueux,

Sans soulagement, sans salaire,

Ce prêtre pauvre et vertueux.

Environné de la misère,

Triste pasteur des malheureux Qu’il édifie et qu’il éclaire.

Les console, et souffre plus qu’eux.

C’est sur ces hommes nécessaires Que tes bienfaits sont invoqués ;

Qu’à changer leurs destins contraires De tant d’avortons solitaires Les biens oisifs soient appliqués;

De l’abîme des monastères Qu’à ta voix ils soient évoqués;

Et renvoie au soc de leurs pères Tant de laboureurs enfroqués.

Tes arts divers te redemandent Tant d’hommes mis au rang des morts;

Tes droits, les besoins les attendent

ÉPITRE ONZIÈME

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. Sous tes drapeaux et dans tes ports.

La postérité gémissante Un jour regrettera ces biens;*

Et l’humanit^ languissante,

Perdant des pères, des soutiens,

A ces gouffres qui t’appauvrissent. Des races qui s’anéantissent Redemande les citoyens.

Contemple tes champs et tes villes ; Vois tes pertes et ton erreur.

Autour de ces riches asiles Où cet avare possesseur,

Ce moine absorbe avec hauteur Tous les fruits de ces bords fertiles, Que.d’hommes qui seroient utiles A ta richesse, à ta grandeur.

Maudissant leurs efforts stériles.

Dépérissent dans la douleur !

Ils craignent le titre de père.

N’ayant à laisser que des pleurs Aux héritiers de leurs malheurs ;

Ils te privent dans leur misère D’un peuple de cultivateurs.

De tes biens le plus nécessaire.

Ami, je devine aisément Que, pour dérider la morale De ce sérieux argument.

Tu me réponds en ce moment Que, sans le sceau du sacrement Et de la couche nuptiale,

A l’État ordinairement

L’ABBAYE

Ifll

On voit l’espèce monacale Fournir aussi son contingent :

Je le sais; mais, dis-moi toi-mômo, Que servent au bien de l’État Ces fruits impurs du célibat Nés dans l’opprobre et l’anathème?

‘ Quels sont les monuments honteux -De tous ces sacrés adultères?

Des fils plus vils, plus paresseux,

Et plus abrutis que leurs pères.

A l’aspect de leurs biens nombreux, Si l’on pouvoit sans injustice

Se consoler de voir cos lieux - Livrés par nos simples aïeux A l’héréditaire avarice De ces possesseurs odieux.

On seroit consolé sans doute De les voir vivre sans jouir.

Sans sentiment et sans plaisir : '

Tout s’anéantit sur leur route ;

Sous leurs mains tout vient se flétrir.

En vain ces asiles champêtres Ne demandent qu’à s’embellir.

Leur sauvage état peint leurs maîtres.

Ah! que dans ces lieux enchantés.

Mais où les pas de l’Ignorance Sont imprimés de tous côtés.

Le Goût, l’heureuse Intelligonco Pourroient ajouter de beautés I La Nature sur ces rivages .liépandant ses dons au hasard

ÉPITRM ONZIÈME.

•Y semble encore inviter l’Art A la servir dans ses ouvrages.

A travers ces vastes forêts,

Quelle scène, quelle étendue,

Si de tous ces chênes épais Qui vont se perdre dans la nue Perçant, divisant les sommets,

On laissoit errer notre vue!

Vingt sources des plus vives eaux Qui descendent de ces montagnes Jailliroient au sein des campagnes.

Si par de faciles canaux L’art en rasscmbloit les ruisseaux :

En desséchant ces marécages D’où sortent d’épaisses vapeurs,

Un gazon couronné de fleurs Enrichiroit ces pâturages,

Et d’un air sain et sans nuages Tout respireroit les douceurs.

Mais, grâce à l’âme avare et dure De ces possesseurs abrutis.

Les plus beaux dons de la nature Sont dégradés, anéantis,

Partout où gît leur race obscure. Pour l’honneur de l’humanité,

Malgré cet empire durable Des erreurs que l’antiquité Marque de son sceau vénérable.

J’ose croire qu’un temps viendra Où tant de richesses, oisives,

* . Que le monachisme enterra,

L’ABBAYE. HW

Cesseront de rester captives, ♦

Et qu’on reverra de ces biens Couler enfin les sources vives Sur les utiles citoyens.

O toi, l’arbitre de mes rimes,

Ami d’Homère et de Platon ,

De ces lumineuses maximes •

Tu ne peux qu’approuver le ton :

Un bigot y verra des crimes Tu n’y verras que la raison.

Tu sais qu’à la religion Toujours sincèrement fidèle,

Rempli de respect et de zèle,

Je briserois tous mes pinceaux Plutôt que d’offrir des tableaux Indignes de l’honneur et d’elle.

Eh ! qu’ai-je en effet prétendu?

Je n’attaque point les asiles Où le Savoir et la Vertu Ont réuni leurs domiciles.

Que l’intérêt de l’univers.

Que l’estime de tous les âges.

Conservent dans leurs avantages Ces établissements divers A qui la- patrie illustrée Doit Bourdaloue et Massillon, ’

Calmet, Sanlecque, Mabillon,

Malbranche, Vanière, et Porée;

C’est de ces temples permanents,

Dépôts sacrés et vénérables.

Que toujours les doctes talents.

ÉPITRE ONZIÈME

♦ Les sciences, les monuments,

Les lumières inaltérables,

Et quelquefois les dons brillants Du génie et des arts aimables Se transmettront à tous les temps; Qu’ils vivent I qu’au bien de la Franco Concourant sans division ,

Ils mettent tous d’intelligence Une barrière à l’ignorance,, *

Un frein k l’irréligion !

Mais pour toutes ces abbayes.

Ces ruineuses colonies,

Que sous les belgiques climats Nous rencontrons à chaque pas.

Gouffre où des êtres inutiles Entassent de leurs mains stériles Tant de biens qui n’eh sortent pas ; Quand verrai-je une loi nouvelle.

Appliquant mieux leur revenu,

En ordonner sur le modèle D’un apologue que j’ai lu ?

Dans je ne sais quelle contrée.

Au temps du monde encor païen.

Un peuple (le nom n’y fait rien).

Voyant diminuer son bien Par une disgrâce ignorée.

D’un dieu de la voûte azurée * Un jour réclama le soutien.

En vain l’active vigilance.

Tous les travaux et tous les arts Avoient tout fait d’intelligence

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L’ABBAYE

Pour ramener de toutes parts Et le coiïMnerce et l’abondance ;

L’or disparoisspit tous les jours,

Et dépouillé de ce secours,

Le nerf et l’âme de la vie.

L’oisif artisan languissoit; 'L’indigente et triste patrie Ne pouvant gager l’industrie.

Tout commerce s’affoiblissoit ;

L’État épuisé périssoit.

Le dieu, touché de leur misère,

. Et voulant du commun repos Écarter les secrets fléaux ,

Descend du ciel à leur prière :

Il s’ouvre les secrets chemins D’une caverne souterraine . Échappée aux yeux des humains,

Et dont la profondeur le mène,

Par mille détours ambigus,

Au centre du vaste domaine Des enfants de Sabasius^ ;

Là, grâce à d’antiques ténèbres,

Des Gnomes en lambeaux funèbres Sont couchés sur des monceaux d’or.

Occupés, enivrés sans cesse Du sot aspect d’un vain trésor, Puissants et fiers dans leur bassesse, Et, par ün stupide plaisir,

« Privant l’homme de la richesse

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