‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 34 sur 134 · Scène vaste, sombre, profonde · texte numérisé non relu

Scène vaste, sombre, profonde

Où, grâce à leurs rayons puissants,

On voit sautiller à la ronde Les lampions resplendissants D’une raison neuve et féconde Que, jusqu’à leurs jours bienfaisants, Ignoroit encore le monde,

Ce pauvre enfant de six mille ans.

• Ce grand spectacle de notre âge,

Ces bruyants hochets du moment,

■ Tous ces objets également De plaisanterie et d’hommage,

De ridicule et d’engoûment,

Pour la multitude volage

Qui prône et si file en un instant

. Les brochures de .tout étage.

Et la fureur et le néant De vouloir être un personnage;

Toutes ces clartés do pas*sago Séduiroient médiocrement Un Gaulois sans beaucoup d’usago> Borné tout naturellement

A M. DE MONREGARD.

A la simplesse du vieil âge,

Et .qui n’auroit point l’avantage De saisir, assez lestement Le sentencieux persiflage . Du sophistique enivrement,

Ni de sentir bien vivement Cet éternel enfantillage Du ton qui veut être plaisant.

Tous ces grands rires d’un moment De tant de gens gais tristement,

Et ce délicieux ramage.

Ce jargon d’un ennui charmant :

Il n’auroit quitté sa retraite Que pour on asile enchanté,

Dont il connoît, dont il regrette * L’agrément, la tranquillité.

Les jours sans inégalité,

L’esprit au ton de la nature.

L’amitié franche, la droiture,

Et cette si bonne gaîté La compagne fidèle et sûre Du bonheur et de la santé.

Plein de cette image si chère, *

S’il avoit pu tout uniment Quitter son manoir solitaire Sans braver fort imprudemment Un oracle de l’atmosphère.

Au lieu d’être, dans cet instant,

A tracer sur un froid pupitre Cette longue petite épître ,

Ou’ il vous griffonne en grelottant,

ÉPITRB DIX-NEUVIKME.

Déjà bien loin, et bien content.

Presque aux deux tiers de sa journco, 11 auroit \u, courant les champs,

Huit ou neuf postillons jurants Contre la course et la gelée ,

Tous à peu près aussi riants.

Tous avec mêmes agréments.

Air transi, voix rauque, altérée,

Œil larmoyant, face empourprée, Rhume dont on ne connoît pas La naissance ni la durée.

Polisse de toile cirée Sous une gaze de frimas.

Ceinture de neige entourée,

Bonnet de peau d’ours presque ras.

D’où l’on voit descendre assez bas En ligne droite et bien tirée Des cheveux lustrés de verglas.

Tels qu’on voit dans les vieux Atlas La chevelure de Borée.

Quoi qu’il en soit, pour dire enûn Avec une entière franchise Son aventure et son chagrin.

Aujourd’hui même, sans remise,

Il devo»t se mettre en chemin.

Si le redoublement soudain De ce vent d’est, joint à la bise,

Ne l’eut détaché ce matin De sa dangereuse entreprise :

Tremblant au présage fatal Do ce ciel menaçant et sombre,

A M. DE MONREGARD. 20ô

II a cru, sous ce noir signal,

De Réaumur entendre l’ombre Du sein d’un tube glacial'

Prédisant, d’un ton sépulcral.

De nouveaux désastres sans aombro A qui, courant tant bien que mal, ,

Dé son réduit quittcroit l’ombre :

D’ailleurs même, sans Réaumur,

Un autre oracle non moins sûr A dû guider sa prévoyance ;

Cette grippe a déjà sur lui

Trop bien exercé la puissance Du régime et de son ennui.

Pour s’eo procurer aujourd’hui Une seconde expérience.

Peut-être bien traitera-t-on Cette prudence de chimère.

Ce voyage d’imaginaire.

Et le voyageur do poltron;

Mais soit que l’on s’en moque ou non.

Il pense, d’après la coutume Des bonnes gens sans aucun art.

Qu’il vaut mieux courir le hasard D’un ridicule que d’un rhume.

Je suis confus, épouvanté De cette longue rêverie :

Auriez-vous cru voir à côté De quelques mots pour un pàlé Cette incroyable compagnie, '

Si disparate pour le nom Et pour la physionomie,

ÉPITRE DIX-NKU VIÈME.

L’élégante, le postillon,

Les esprits, la grippe, le ton De l’antique philosophie,

Et la morale, et le pompon,

•Les entrepreneurs du génie.

Les livrets. à prétention,

Et la raisonneuse manie Dont l’âpre et sèche fantaisie Est la grippe de la raison Et des esprits à l’agonie ?

Grâce au ciel , elle va tombant •

Ainsi que l’autre épidémie.

L’erreur n’est qu’une maladie Dont le cours est plus ou paoins lent,

Mais qu’enfin lé temps expédie :

La seule antique Vérité,

Toujours jeune aux yeux des vrais sages.

Toujours forte au sein des ravages El des jours de calamité Qui souvent des terrestres plages Altèrent la salubrité.

S’avance avec égalité A travers les vents, les nuages.

Et l’errante mortalité : •

Son trône, porté sur les âges.

Voit disparoître à sa clarté L’intempérie et les orages Dont chaque siècle est agité ;

Sa sublime simplicité,

Surmontant le ton exalté Des pancartes et des adages

A M. DE MONREGARD. «(H

D’un empîristne répété,

Use tour à tour les ouvrages,

Les tréteaux et les personnages.

Et leur pauvre célébrité ;

Elle efface avec majesté

Les maux de leurs divers passages.

Et les roses de la santé Refleurissent sur nos rivages :

Nul faux système brillanté.

Nulle éphémère obscurité N’arrive à la sphère éternelle Des rayons de la Vérité ;

Nul souffle de la nouveauté

N’atteint la fleur toujours nouvelle De sa fraîcheur, dasa beauté.

Et de sa jeunesse immortelle.

Il faut avoir assurément Une bien belle confiance ■ Dans toute l’heureuse indulgence

Dont la raison use aisément,

Sans prendre la triste balance Où la moderne suffisance Pèse jusqu’à l’amusement Il faut toute mon assurance Dans cette amitié qui m’entend Pour vous envoyer bonnement Ces riens tracés à l’aventure.

Et qui sans dessein, je vous jure.

Commencés je ne sais comment,

Se sont chargés, chemin faisant,

De crayons dé toute figure.

EPITRE DIX-NEUVIEME

Ils finiroient je ne sais quand ,

Et me rendroient la fantaisie De cette libre poésie Qui fut un de mes premiers goûts, Si je n’écoutois que l’envie,

Le charme d’écrire pour vous :

Mais comme il se pourroit bion faire Que cette lettre, allant son train, M’amuseroit seul à la fin,

Sans trop mériter de vous plaire.

Non plus qu’aux Grâces, que d’ici Je crois voir, pour me lire aussi, Quitter une harpe légère Plus brillante que tout ceci ;

Rendu bientôt à mon silence.

Je fuirai toute ressemblance Avec l’ivresse et les longueurs

De ces messieurs les amateurs Dont la musique est la manie.

Infatigables auditêurs De leur personnelle harmonie; Flûte, guitare, ou violon,.

•Hautbois, ou cor, violoncelle,

N’ importe sur quoi leur beau zèle Exerce sa prétention.

Leur réveil, chaque matinée.

Autour d’eux fait tout retentir :

Charmants, jouant faux à l’année.

Mais d’amitié, pour leur plaisir; Fort souvent une heure est sonnée , Ils ne songent point à finir.

A M. DE MONREOARD.

Oh ! que cette ardente furie De répétitions sans fln Seroit promptement rafraîchie,

S ils sentoient le mal du voisin Que leur tendre goût supplicie.

Et qui, chaque jour plus chagrin, Plus écrasé de symphonie.

Jure d'aller le lendemain Consulter, pour prendre à partie Son mélodieux assassin,

Et s’instruire (preuve servie)

Par un délibéré certain,

Si cette peste du matin (La lyrique épizootie)

N est pas un moyen souverain Pour casser un bail même à vie, *

Et si la coutume contient,

Sous le titre des servitudes.

Jusqu’à quel point la loi soutient L’amateur faisant ses études I C’est peu que le talent bénin,

La tant douce monotonie

De ces messieurs, dont tout est plein,

Occupe, amuse, gratifie.

Charme leur plus proche voisin.

Heureux de la pJremière main Sous le feu même du génie;

Leur épidémique harmonie.

Do proche en proche s’abaissant Sur le quartier, sur le passant.

Vous fait bâiller la compagnie ;

A M. DE MONREOARD.

Et du symphoniste argentin Doublant le rôle et la couronne,

Unit, dans son brillant destin.

Au don d'ennuyer en personne L’art d’ennuyer dans le lointain.

Je ne sais trop si je m’explique :

Au reste, si ces traits galants Présentent mal de la musique Les matineux frères servants,

Il ne faut que changer l’adresse :

Vous aurez, presque aux mêmes traits Des* amateurs de pire espèce.

Ces longs liseurs de verselets

D’une pesante gentillesse.

Ces porteurs d’odes, de couplets,

De madrigaux et de bouquets D’une fadeur enchanteresse.

Tous gens couronnés de leur main , D’autant plus mortels au prochain.

Que, si leur beau feu vous approche.

Sans dire gare, armés soudain.

Ils tirent la mort de leur poche.

Non contents d’amuser Paris,

Leur gloire va gagnant pays Par la renommée ou le coche;

Les confidences, Jes honneurs De leurs personnelles lectures.

Étendant bientôt leurs faveurs, .

Par la presse, par les voitures.

Sur nos lointains sèment les fleurs Avec l’opium des brochures;

A M. DE MONREOARD. '

Et leurs guirlandes et leurs fruits, Portant leur parfum spécifique Par delà nos climats séduits,

Vont faire bâiller l’Amérique.

Je crains leur rôle, et je m’enfuis.

ÉPITRE VINGTIÈME

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