‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 6 sur 134 · CHANT DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIÈME

Ce temps critique où s’éclipse sa gloire.

O crime l ô honte 1 ô cruel souvenir 1 Fatal voyage 1 aux yeux de l’avenir Que ne peut-on en dérober l’histoire!

Ah! qu’un grand nom est un bien dangereux!

Un sort caché fut toujours plus heiireuj.

Sur cet exemple on peut ici m’en croire :

Trop do talents, trop de succès flatteurs, Traînent souvent la ruine des mœurs.

Ton nom, Vert-Vert, tes prouesses brillantes, Ne furent point bornés à ces climats;

La Renommée annonça tes appas.

Et vint porter ta gloire jusqu’à Nantes:

Là, comme on sait, la Visitation A son bercail de révérendes mères ,

Qui, comme ailleurs, dans cette nation .

A tout savoir ne sont pas les dernières;

Par quoi bientôt, apprenant des premières Ce qu’on disoit du perroquet vanté.

Désir leur vint d’en voir la vérité.

Désir de fille est un feu qui dévore.

Désir de nonne est cent fois pire encore.

Déjà les cœurs s’envolent à Nevers;

Voilà d’abord vingt tètes à l’envers Pour un oiseau. L’on écrit tout à l’heure En Nivernois, à la supérieure,

Pour la prier que l’oiseau plein d’attraits Soit pour un temps amené par la Loire;

Et que, conduit au rivage nantais,

Lui-même. il puisse y jouir de sa gloire.

Et se prêter à de tendres souhaits.

VERT-VBRr,

La lettre paH. Quand viendra la réponse t Dans douze jours. Quel siècle jusque-là I Lettre sur lettre, et nouvelle semonce :

On ne dort plus; sœur Cécile en mourra.

Or à Nevers arrive enfin Tépître.

Grate sujet; on tient le grand chapitre :

Telle requête effarouche d’abord.

Perdre 'Vert-Vert I ô ciel! plutôt la mort!

Dans ces tombeaux, sous ces tours isolées, Que ferons-nous si ce cher oiseau sort?

Ainsi parloient les plus jeunes voilées,

Dont le cœur vif, et las de son loisir, S’oüvroit encore à l’innocent plaisir :

Et, dans le vrai, c’étoit la moindre chose Que cette troupe, étroitement enclose,

A* qui d’ailleurs tout autre oiseau manquoit. Eût pour le moins un pauvre perroquet.’

• L’avis pourtant des mères assistantes,

De ce sénat antiques présidentes.

Dont le vieux cœur aimoit moins vivement.

Fut d’envoyer le pupille charmant Pour quinze jours; car, en tètes prudentes.

Elles craignoient qu’un refus obstiné Ne les brouillât avec nos sœurs de Nantes .

Ainsi jugea l’état embéguiné.

Après ce bill des miladys de l’ordre Dans la commune arrive grand désordre :

Quel sacrifice! y peut-on consentir?

Est-il donc vrai ? dit la sœur Séraphine.

Quoil nous vivons, et Vert -Vert va partir!

D’une autre part ja mère Si.cr't;Line

CHANT DBU.XIÈMB.

Trois fois pâlit , soupire quatre fois ,

Pleure, frémit, se pâme, perd la voix.

Tout est en deuil. Je ne sais quel présage D’un noir crayon leur trace ce voyage;

Pendant la nuit des songes pleins d’horreur Du jour encor redoublent la terreur. .

Trop vains regrets! l’instant funeste arrive :

Jk tout est prêt sur la fatale rive;

Il faut enfin se résoudre aux adieux,

Et commencer une absence cruelle :

Jà chaque sœur gémit en tourterelle ,

Et plaint d’avance un veuvage ennuyeux.

Que de baisers au sortir de ces lieux Reçut Vert-Vert I quelles tendres alarmes!

On se l’arrache, on le baigne de larmes;

Plus il. est près de quitter ce séjour.

Plus on lui -trouve et d’esprit et de charmes. Enfin pourtant il a passé le tour :

Du monastère avec lui fuit l’Amour.

Pars, va, mon fils, vole où l’honneur t’appelle; Reviens charmant, reviens toujours fidèle;

Que les zéphyrs te portent sur les flots.

Tandis qu’ici dans un triste repos Je languirai, forcément exilée,

Sombre, inconnue, et jamais consolée :

Pars, cher Vert-Vert, et dans ton heureux cours Sois pris par-tout pour l’aîné des Amours.

Tel fut l’adieu d’une nonnain poupine.

Qui , pour distraire et charmer sa langueur, * Entre deux draps avoit k la sourdine Très souvent fait l’oraison dans Racine,

VBJIT VBRa\

Et qui, sans doute, auroit de très grand cœur Loin du couvent suivi l’oiseau parleur.

Mais c’en est fait, on embarque le drôle.

Jusqu’à présent vertueux, ingénu,

Jusqu’à présent modeste en sa parole :

Puisse son cœur, constamment défendu,

Au cloître un jour rapporter sa vertu I Quoi qu’il en soit, déjà la rame vole;

Du bruit des eaux les airs ont retenti;

Un bon vent souffle; on part, on est parti. ,

CUAKT TROISIÈME

La môme nef, légère et vagabonde.

Qui voiluroit le saint oiseau sur l’onde, Porloit aussi deux nymphes, tiois dragons.

Une nourrice, un moine, deux Gascons :

Pour un enfant qui sort du monastère C’étoit échoir en dignes compagnons!

Aussi Vert-Vert, ignorant leurs façons,

Se trouva là comme en terre étrangère :

Nouvelle langue et nouvelles leçons.

L’oiseau surpris n’entendoit point leur style; Ce n’étoit plus paroles d’Évangile ;

Ce n’etoient plus ces pieux entretiens.

Ces traits de bible et d’oraisons mentales.

Qu’il entendoit chez nos douces vestales; Mais de gros mots, et non dos plus chrétiens Car les dragons, race assez peu dévote,

Ne parloient là que langue de gargote ;

VERT-VERT

• ^ Charmant au iiiidux les ennuis du chemin.

Ils ne fôtoient que le patiVu du vin ;

Fuis les Gascons et les trois péronnelles

Y concertoient sur des tons de. ruelles;

De leur côté, les bateliers juroient,

Rimoient en dieu, blasphémoiont, et sacroient

Leur vo«, stylée aux tons males et fermes,

Articuloit sans rien perdre des termes.

Dans le fracas, confus, embarrassé.

Vert- Vert gardoit un silence forcé;

Triste, timide, il n’osoit se produire.

Et ne savoit que penser et que dire.

Pendant la route on voulut par faveur

Faire causer le perroquet rêveur.

Frère Lubin d’un ton peu monastique ' .

Interrogea le beau mélancolique :

L’oiseau bénin prend son^ir de douceur,

Et, vous poussant un soupir méthodique.

D’un ton pédant répond ; Am, ma, sœur.

A cel Ave jugez si l’on dut rire;

Tous en chorus bernent le pauvre sire.

Ainsi berné, le novice interdit

Comprit en soi qu’il n’avoit pas bien dit.

Et qu’il seroit malmené des commères

S’il ne parloit la langue des confrères :

Son cœur, né fier, et qui jusqu’à ce temps

Avoit été nourri d’un doux encens.

Ne put garder sa modeste constance

Dans cet assaut de mépns flétrissants.

A cet instant, en perdant patience,

Vert-Vert perdit sa première innocence.

Dès lors ingrat, en*soi-mème il maudit Les chères soeurs, ses premières maîtresses,

Qui n’avoient pas su mettre en son esprit

Du beau François les brillantes finesses.

Les sons nerveux et les délicatesses.

A les apprendre il met donc tous ses soins.

Parlant très-peu , mais n’en pensant pas moins. D’abord l’oiseau, comme il n’étoit pas bête,

Pour faire place à de nouveaux discours,

Vit qu’il devoit oublier pour toujours Tous les gaudés qui farcissoicnt sa tète ;

Ils furent tous oubliés en deux jours ;

Tant il trouva la langue à la dragonne.

Plus du bel air que les termes de nonne!

En moins de rien l’éloquent animal { Hélas 1 jeunesse apprend trop bien le mall) L’animal, dis-je, éloquent et docile.

En moins de rien fut rudement habile :

Bien vite il sut jurer et maugréer

Mieux qu’un vieux diable au fond d’un bénitier;

Il démentit les célèbres maximes

Où nous lisons qu’on ne vient aux grands crimes

Que par degrés; il fut un scélérat

Profès d’abord, et sans noviciîit.'

Trop bien sut-il graver en sa mémoire Tout l’alphabet des bateliers de Loire;

. Dès qu’un d’iceux, dans quelque vertige, Lûchoit un raor... Vert-Vert faisoit l’écho.

Lors applaudi par la bande susdite.

Fier et content de son petit mérite,

Il n’aima plus que le honteux honneur

VERT-VERT

De savoir plaire au mc^de suborneur;

Et dégradant son généreux organe ,

Il ne fut plus qu’un orateur profane.

Faut-il qu’ainsi l’exemple séducteur Du ciel au diable emporte un jeune cœur!

Pendant ces jours, durant ces tristes scènes, Que faisiez-vous dans vos cloîtres déserts, Chastes Iris du couvent de Nevers?

Sans doute, hélas! vous faisiez des neuvaines Pour le retour du plus grand des ingrats,

Pour un volage indigne de vos peines,

Et qui, soumis à de nouvelles chaînes.

De vos amours no faisoit plus de cas.

Sans doute alors l’accès du monastère £toit d’ennuis tristement obsédé,

La grille étoit dans un deuil solitaire,

Et le silence étoit presque gardé.

Cessez vos vœux : Vert-Vert n’en est plus digne; Vert-Vert n’est plus cet oiseau révérend ,

Ce perroquet d’une humeur si bénigne.

Ce cœur si pur, cet esprit si fervent :

Vous le dirai-je? il n’est plus qu’un brigand. Lâche apostat, blasphémateur insigne.

Les vents l^ers et les nymphes des eaux Ont moissonné le fruit de vos travaux.

Ne vantez point sa science infinie;

Sans la vertu que vaut un grand génie ?

N’y pensez plus : l’infâme a sans pudeur Prostitué ses talents -et son cœur.

Déjà pourtant on approche de Nantes,

Où languissoient nos sœurs impatientes ;

Pour leurs désirs lo jour trop tard naissoit,

Des cieux trop tard le jour disparoissoit.

Dans ces enmiis, l’espérance flatteuse,

A nous tromper toujours ingénieuse,

Leur prometloil un esprit cultivé,

Un perroquet noblement élevé,

Une voix tendre, honnête, édiflante,

Des sentiments, un mérite achevé :

Mais, ô douleur 1 ô vaine et fausse attente!

La nef arrive, et l’équipage en sort.

Une tourrière étoit assise au port :

Dès le départ de la première lettre Là chaque jour elle venoit se mettre ;

Ses yeux, errant sur le lointain des flots, Scmbloient hâter le vaisseau du héros.

En débarquant auprès de la béguine,

L’oiseau madré la connut à la mine,

A son œil prude ouvert en tapinois,

A sa grand’coiffe, à sa fine étamine,

A scs gants blancs, à sa mourante voix.

Et mieux encore à sa petite croix.

Il en frémit, et même il est croyable Qu’en militaire il la donnoit au diable ;

Trop mieux aimant suivre quelque dragon Dont il savoit le bachique jargon ,

Qu’aller apprendre encor les litanies,

La révérence et les cérémonies.

. ‘ Mais force fut au grivois dépité D’ètrc conduit au gîte détesté.

Malgré ses cris, la tourière l’emporte :

Il la mordoit, dit-on, do bonne sorte,

VE R T- VE R r.

Chemin faisant; les ims disent au cou,

.D’autres au bras; on ne sait pas bien où :

.D’ailleurs, qu’importe? à la fin, non sans peine, Dans le coii''**n^ la béate l’emmène:

Klle l’annonce. Avec grande rumeur Le bruit en court. Aux premières nouvelles ' La cloche sonne : on étoit lors au chœur;

On quitte tout, on court, on a des ailes : n (Vest'lui, ma sœur! il est au grand parloir! n On vole en foule, on grille de le voir;

Les vieilles môme, au marcher symétrique,

Des ans tardifs ont oublié le poids :

Tout rajeunit; et la mère Angélique Courut alors pour, la première fois.

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