‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 8 sur 134 · CARÊME IMPROMPTU · texte numérisé non relu

CARÊME IMPROMPTU

Sous un ciel toujours rigoureux,

Au sein des flots impétueux.

Non loin de l’arrnorique plage ,

Il est une île, affreux rivage , Habitacle marécageux ,

Moitié peuplé, moitié sauvage*, Dont les habitants malheureux. Séparés du reste du monde , Semblent ne connoître que Tonde Et n’être connus que des deux.

Des nouvelles de la nature Viennent rarement sur ces bords; On n’y sait que par aventure Et par de très tardifs rapports,

Ce qui st^ passe sur la terre,

Qui fait la paix, qui fait la guerre, Qui sont les vivani-s et les morts.

82 LE CARftXIE IMPROMPTU.

De cette étrange résidence Le curé, sans trop d’embarras, Enseveli dans l’indolence D’une héréditaire ignorance,

Vit de baptême et de trépas,

Et d’offices qu’il n’entend pas.

Parmi les notables de l’île

Il est regardé comme habile Quand il peut dire quelquefois Le mois de l’an, le jour du mois.

On va penser que j’exagère.

Et que j’outre le caractère :

« Quelle apparence? dira-t-on;

« Quelle île assez abandonnée «Ignore le temps de l’année?

« Non, ce trait ne peut être boa « Que dans une île imaginée « Par le fabuleux Robinson. »

De grâce, censeur incrédule, Nejugez point sur ce soupçon.

Un fait narré sans fiction

Va vous enlever ce scrupule :

Il porte la conviction ;

Je n’y mettrai que la façon.

Le curé de l’île susdite.

Vieux papa, bon Israélite (N’importe quand advint le cas), N’avoit point avant les étrennes Fait apporter de nos climats De guide-ânes ni d’almanachs, Pour le guider dans ses antiennes,

Lh 3 CAKfiMF IMPttOMPTü. 8J

Et régler ses petits états.

Il reconnut sa négligence;

Mais trop tard vint la prévoyance.

La saison ne permettoit pas De faire voile vers la France :

Abandonnée aux noirs frimas,

La mer n’étoit plus praticable,

Et l’on n’espéroit les bons vents (Jui rendent l’onde navigable.

Et le continent abordable, ’

Qu’à la naissance du printemps.

Pendant ces trois mois de tempête Que faire sans calendrier?

Comment placer les jours de fête?

Comment les différencier ?

Dans une pareille méprise Quelque autre curé plus savant N’auroit pu régir son église,

Et peut-être dévotement,

Bravant les fougues de la bise,

Se seroit livré sans remise Aux périls du moite élément;

Mais, pour une telle imprudence,

Doué d’un trop bon jugement.

Notre bon prêtre assurément Chérissoit trop son existence.

C’étoit d’ailleurs un vieux routier.

Qui, s'étant fait une habitude Des fonctions de son métier,

Officioit sans trop d’étude.

Et qui. dans sa décrépitude.

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