ACTE IV, SCÈNE IV
Sans elle, croyez-moi, tout succès est trompeur ; Mon estime toujours commence par le cœur.
Sans lui, l’esprit n’est rien; et, malgré vos maximesf Il produit seulement des erreurs et des crimes. Fait pour être chéri, ne serez-vous cité Que pour le complaisant d’un homme détesté ?
VALÈRE
Je vois tout le contraire : on le recherche, on l’aime; Je voudrais que chacun me détestât de même ;
On se l’arrache au moins ; je l’ai vu quelquefois A des soupers divins retenu pour un mois ;
Quand il est à Paris, il ne peut y suffire.
Me direz-vous qu’on hait un homme qu’on désire?
ARISTE
Que dans ses procédés l’homme est inconséquent] On recherche un esprit dont on hait le talent ;
On applaudit aux traits du méchant qu’on abhorre^ Et, loin de le proscrire, on l’encourage encore. Mais convenez aussi qu’avec ce mauvais ton, Tous ces gens dont il est l’oracle ou le bouffon Craignent pour eux le sort des absents qu’il leur livre. Et que tous avec lui seraient fâchés de vivre :
On le voit une fois, il peut être applaudi ;
Mais quelqu’un voudrait-il en faire son ami ?
VALÈRE
On le craint, c’est beaucoup.
ARISTE
Mérite pitoyable 1 Pour les esprits sensés est-il donc redoutable?
OEUVRES DE GRESSÈT. 5
LE MÉCHANT
C’est ordinairement à de faibles rivaux Qu’il adresse les traits de ses mauvais propos. Quel honneur trouvez-vous à poursuivre, à confondre,
A désoler quelqu’un qui ne peut vous répondre ? Ce triomphe honteux de la méchanceté Réunit la bassesse à l’inhumanité.
Quand sur l’esprit d’un autre on a quelque avantage? N’est-il pas plus flatteur d’en mériter l’hommage, De voiler, d’enhardir la faiblesse d’autrui,
Et d'en être à la fois et l’amour et l’appui ? VALÈRE
Qu’elle soit un peu plus, un peu moins vertueuse, Vousm’avoûrez du moins que sa vie est heureuse : On épuise bientôt une société;
On sait tout votre esprit, vous n’êtes plus fêté Quand vous n’êtes plus neuf : il faut une autre scène Et dJ autres spectateurs; il passe, il se promène Dans les cercles divers, sans gêne, sans lien ;
Il a la fleur de tout, n’est esclave de rien...
ARISTE
Vous le croyez heureux? Quelle Ame méprisable !
Si c’est là son bonheur, c’est être misérable. Etranger au milieu de la société,
Et partout fugitif et partout rejeté.
Vous connaîtrez bientôt par votre expérience Que le bonheur du cœur est dans la confiance. Un commerce de suite avec les mêmes gens, L’union des plaisirs, des goûts, des sentiments, Une société peu nombreuse, et qui s’aime,