‹ Œuvres choisies de J. DoratChapitre 39 sur 75 · A L'AUTEUR DES GRACES · texte numérisé non relu

A L'AUTEUR DES GRACES

OUI, la véritable féerie, N'est que le charme des talens.

Saint-Foix, ton aimable génie Est le dieu des enchantemens.

Dans mille riantes images, Tu peins nos goûts et nos penchans :

A ta voix naissent les bocages Peuplés de nymphes et d'amans; Les indifférens et les sages Sont réchauffés par tes accens, Et c'est à l'ivresse des sens Que l'on reconnoît tes ouvrages.

Que j'aime ce fripon d'Amour, Chassé des cieux pour ses fredaines, Et ravi d'établir sa cour Parmi des beautés plus humaines !

Eh! que feroit-il, en effet, Près de la fougueuse Bellone, De Pallas qui toujours raisonne, D'Hébé qui garde le buffet, Près de Jupin qui le sermonne, Et qui, tâchant de s'égayer Poésies de Dorât. 1 1

Dans son triste et brillant empire,

Se met parfois à foudroyer

Ce pauvre globe, où l'on sait rire,

Et qu'il est contraint d'envier?

Car tel est le céleste groupe

Si las de la divinité.

Et savourant à pleine coupe

L'ennui de l'immortalité.

L'Amour est bien mieux sur la terre :

Là tout l'encense et le révère; Là de tout il se fait un jeu.

Brave l'égide redoutable, Et, quittant l'affiche d'un dieu.

Prend la liberté d'être aimable.

Dans le sentiment absorbé.

Tantôt en silence il sait plaire ; Tantôt abjurant le mystère Près de la volage Thisbé, Il est fou comme un mousquetaire Et libertin comme un abbé.

Sans cesse il termine ou projette ; Et, dans son délire enfantin.

S'il badine le sceptre en main.

Il commande avec la houlette; Il unit la nature et l'art.

Chez la prude il vient sur le tard, A toute heure chez la coquette.

Par son inconstance emporté.

Au hasard il enflamme, il blesse La simple et crédule beauté, Qui, soupçonnant la volupté, Touche à l'instant de la foiblesse; Et le jeune homme plein d'ardeur, Qui, volant où l'instinct l'appelle.

Vif, pressant, heureux et trompeur.

Joint à l'orgueil d'être vainqueur Le doux espoir d'être infidèle ; Et ce Tircis en cheveux blancs, Qui, courbé sous la main du Temps, S'exténue en cherchant à plaire, Prend ses regrets pour des désirs. Et, d'une voix octogénaire, Balbutie un hymne aux plaisirs.

Au fond de ce bocage sombre, Quel dieu, l'œil à demi fermé , Dort ou feint de dormir à l'ombre De cet arbrisseau parfumé?

C'est l'Amour, c'est ce dieu perfide.

Toujours plus cruel et plus beau :

Voilà son air doux et timide.

Voilà ses traits et son flambeau.

Trois nymphes, pour lui quel présage !

S'avancent d'un pas incertain, Le regardent d'un œil malin Et se sauvent sous le feuillage.

L'Amour rit de leur badinage

Et s'applaudit de son destin.

L'aspect d'un enfant les rassure :

On vante ses vives couleurs, On joue avec sa chevelure , On l'ensevelit sous des fleurs.

Renfermant encor son ivresse , Son sein, que l'on ose presser, Palpite, et craint de repousser La jeune main qui le caresse.

Mais surtout que j'aime à le voir, Sous les liens de ces guirlandes Qui dévoient lui servir d'offrandes, Gémir sans force et sans pouvoir!

Se débattre, verser des larmes.

Supplier, frémir, s'indigner.

Captif auprès des mêmes charmes Qu'il s'apprêtoit à moissonner; Dans les entraves qu'il déteste, N'ayant que l'usage des yeux; Avantage, hélas! bien funeste, Lorsque, chargé de mille nœuds, On ne peut disposer du reste!

De jeux toujours environné. Peintre charmant, peintre des Grâces, Des fleurs dont tu semas leurs traces Ton front doit être couronné.

Jusqu'ici ta touche légère N'a point rencontré de rivaux;

L'Amour fit placer tes tableaux Dans tous les boudoirs de Cythère.

Ah! sois mon maître désormais, Apprends-moi cet art de séduire, Cet art qui fixe les succès.

Tu ne veux plus que nous instruire ; Donne-moi tes premiers secrets.

Mais quoi! puis-je en toi méconnoître L'aimable élève du plaisir?

Sans l'heureux talent de jouir, Anacréon seroit à naître.

Les Ris, les Grâces, les Amours, Furent tes dieux dans tes beaux jours.

Plein d'un feu, trop prompt à s'éteindre, Et que tu sais entretenir.

C'est à force de les servir Que tu parvins à les bien peindre.

A ZÉMIS Pendant mon séjour à La KochelU.

J'ai vu cet élément terrible, Ce mobile empire des vents, Cet amas de flots mugissans Qu'enchaîne un pouvoir invisible.

Sous un ciel toujours agité, J'ai vu cette mer orageuse, Frémissant avec majesté, Rapporter son onde fougueuse Dans le lit qu'elle avoit quitté.

J'ai vu ces hardis édifices.

Qui, vers les bords les plus lointains, A travers mille précipices.

S'ouvrent de liquides chemins; Vont à des nations sauvages Porter nos vices et nos fers.

Et ramènent sur nos rivages Les dépouilles de l'univers.

Mon âme, interdite et surprise, Goûte un plaisir mêlé d'horreur A l'aspect des flots en fureur,

EPITRES «y

Et de Phomme qui les maîtrise...

Viens; embarquons-nous, ma Zémis; Fuis Paris, il a ses naufrages :

Je te promets des vents soumis, Un jour pur, un ciel sans nuages :

Tu n'as besoin que d'un souris Pour en imposer aux orages.

Les Amours, ces dieux protecteurs Dont toujours l'essaim t'environne, Deviennent bons navigateurs, Sitôt que la beauté l'ordonne.

Ils auront tous cœur au travail :

Les uns tiendront le gouvernail; Les autres déploîront la voile.

Et, sur les flots à peine émus.

Les zéphyrs, par toi retenus.

Te feront voguer sous l'étoile Qui t'est commune avec Vénus.

Il est des îles fortunées Où l'on aime sans en rougir; Où, renouvelant les années.

Le temps rajeunit le plaisir; On ne trouve, dans ces retraites, Ni méchans, ni sots indiscrets, Ni ces expirantes coquettes.

Qu'offensent de naissans attraits; Point d'élégans saupoudrés d'ambre, Exigeant qu'on brûle pour eux,

Ni gentilshommes de la chambre,

Qu'il faille aimer une heure ou deux.

Là, dans un temple de feuillage,

Sur un autel orné de fleurs,

La nature unira nos cœurs

Si bien faits pour lui rendre hommage.

Nous serons libres, amoureux.

Et. transporté sur nos rivages,

L^Européen ingénieux

Rira bien de nos simples jeux,

Et nous prendra pour des sauvages,

Assez sots pour n'être qu'heureux.

Mais où m'égare mon délire?

Ce n'est qu'un rêve, ma Zémis.

Restons où le sort nous a mis.

Pourquoi changerois-tu d'empire?

Le dieu qui me tient dans tes fers Te fit pour un brillant théâtre; Ton joli nez que j'idolâtre N'est point troussé pour les déserts.

Adieu, mon île et mon bocage; Tout examen fait, demeurons, C'est le plus sûr et le plus sage; Et, parmi ce monde volage.

Où l'Amour reçoit tant d'affronts.

Aimons-nous, quel que soit l'usage.

Le plus longtemps que nous pourrons.

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