‹ Œuvres choisies de J. DoratChapitre 53 sur 75 · LES DEUX MOI · texte numérisé non relu

LES DEUX MOI

J'avois reçu de la nature Un assez bon présent, un Moi, Qui, sans fiel et sans imposture, A ses amis gardoit sa foi.

Et qui voguoit à l'aventure, Avec le seul plaisir pour loi, Sous le pavillon d'Epicure.

Ce Moi, dans la fleur de ses ans, A l'humeur libre et cavalière.

Au cœur vif, aux goûts inconstans. Entre les Muses et Glycère, Qui le grondoient de temps en temps, Côtoyoit des écueils charmans, Sur la route cherchoit à plaire, Et, dans ses doux égaremens, Du but ne s'embarrassoit guère.

Sans aucun projet, sans tourment.

Et sans richesse, et sans envie, Il commençoit assez gaîment Ce joli rêve de la vie, Que tant d'autres font tristement.

D'une âme errante et fortunée

Il suivoit les rians travers,

Et demandoit parfois des vers

A sa Muse, aux jeux destinée,

Dont l'Amour répétoit les airs

Qui fâchoient un peu l'Hyménée :

Quand tout à coup un autre Moi,

Franc étourdi, soi-disant sage,

En public, sans savoir pourquoi.

S'en vint risquer son étalage.

De jour en jour il se perdoit.

En n'écoutant que ses caprices.

En inventant quelques malices.

Ou quelques tours qu'on lui rendoit.

Il expioit chaque saillie,

Et vit bientôt, dans ses gaîtés,

Sa frêle existence assaillie

De cent braves très irrités.

Voilà-t-il pas ce Moi caustique.

Enfant très mal morigéné.

Qui pour la guerre se croit né,

Et qui prend la chose au tragique?

Sur le Parnasse, il va courant.

Armé du stylet satirique;

Et je ris en considérant

Ce que, dans son accès critique.

Ce chien de Moi belligérant

Fit souffrir au Moi pacifique.

Mais, à la fin, ce roi des fous

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Est revenu de son délire :

Zelmis, il vous a vu sourire, Et j*ai vu cesser son courroux.

Déjà viennent s'offrir à vous.

Soumis tous deux au même empire.

Les deux Moi, le vif et le doux :

Ils n'ont d'autre loi que la vôtre; Enchaînez l'un à vos genoux, Et faites le bonheur de l'autre.

A ROSIRE

CHASSÉ deux fois! c'est trop, friponne.

Quoique je m'attende à tes jeux, Ce nouveau caprice m'étonne :

Je suis indigné, furieux.

Et cependant je te pardonne.

Ce sont les droits de la beauté :

Du benêt qu'elle a maltraité Elle obtient encor les hommages ; Nous autres sots soi-disant sages, Ainsi l'avons-nous arrêté.

Mais ton Argus, que Dieu confonde!

Qu'on voit sans cesse autour de toi, Frémir, tousser, faire la ronde, Ce dragon armé contre moi, Qu'un rien aigrit, qu'un rien alarme.

Et qui n'est prompt qu'à soupçonner, Je ne lui connois point de charme Qui m'invite à lui pardonner.

Permets qu'au moins je m'en amuse ; J'ai mon congé, c'est mon excuse.

D'autres iroient se lamentant, Te reprochant tes injustices:

ÉPITRES l35

Pour moi, de tes jolis caprices Je me console en plaisantant.

Dis-moi donc : qu'est-ce que demande Ce vieux Bostangi des amours?

Dois-tu trembler quand il commande, Et lui prodiguer tes beaux jours?

Donne-t-on des chaînes à Flore?

Elle éparpille sur ses pas Les roses qui viennent d'éclore :

Un seul ne s'en couronne pas.

La jeune et brillante immortelle, Dans les champs qu'elle a fait fleurir, S'envole où le désir l'appelle, Et court souvent après Zéphyr, Comme Zéphyr court après elle.

Peux-tu recevoir dans tes bras, Toi, Rosire, toi fraîche et belle! Ce décrépit, ce lourd Midas, Que tu trouves toujours rebelle A l'aiguillon de tes appas, Qui pour t'outrager se tourmente, Ose unir l'hiver au printemps.

Et sur ta bouche de vingt ans Imprime un baiser de soixante?

Je crois voir ce cyclope atîreux.

Ce forgeron atrabilaire.

Qui, de ses antres ténébreux.

Tout en boitant, vient à Cythère

Attrister les ris et les jeux, De Vénus salir la ceinture, Effaroucher la volupté, Et souiller le lit de verdure Qui sert de trône à la beauté.

Ah! ramène enfin sur tes traces Et la folie et l'agrément.

Allons, Rosire, au nom des Grâces, Chasse-nous ce froid surveillant.

Qii'en veux-tu faire, je te prie?

Je sais bien qu'il est opulent :

Eh! n'es-tu point jeune et jolie?

C'est à peu près l'équivalent.

Ta voix, ta voix enchanteresse.

Dont les accens victorieux Au fond des cœurs portent l'ivresse, La langueur, le trouble et les feux; Ta taille élégante et légère.

Ton œil fripon, le don de plaire Qu'à la beauté l'Amour préfère.

Mille talens voluptueux.

Quelques grains de libertinage.

Tes foiblesses et nos désirs.

Crois-moi, voilà ton héritage; Enrichis-toi par les plaisirs.

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