‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 250 sur 260 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

JOAD

Par quel miracle a-t- on obtenu votre grâce?

ABNER

Dieu dans ce cœur cruel sait seul ce qui se passe.

Elle m'a fait venir; et d'un air égaré :

« Tu vois de mes soldats tout ce temple entouré,

« Dit-elle; un feu vengeur va le réduire en cendre ,

« Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre.

« Ses prêtres toutefois (mais il faut se hâter)

« A deux conditions peuvent se racheter :

« Qu'avec Éliacin on mette en ma puissance

0 Un trésor dont je sais qu'ils ont la connaissance ,

« Par votre roi David autrefois amassé ,

a Sous le sceau du secret au grand prêtre laissé.

« Va, dis-leur qu'à ce prix je leur permets de vivre i.

JOAD

Quel conseil, cher Abner, croyez -vous qu'on doit suivre?

ABNER

Et tout l'or de David, s'il est vrai qu'en effet - Vous gardiez de David quelque trésor secret , Et tout ce que des mains de cette reine avare Vous avez pu sauver et de riche et de rare, Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins *

1 On a blâmé le choix qu'Athalie fait d'Ahner pour porter au grand prêtre ses dernières propositions; elle ne pouvait pas en faire un meilleur, car elle a craint de perdre le trésor dans le pillage du temple, comme elle l'avoue ici; et si quelnu'un pouvait engager l'inflexible Joad à des mesures de conciliation , c'était certainement Abner. Elle ne doit d ailleurs rien craindre de lui ni de personne; elle doit croire ses ennemis dans l'épouvante et dans I abandon. On a dit, dès le troisième acte , que tout avait déserté le temple, excepté les lévites ; tout a fui, etc. Tel est lavantage d'un plan bien congu, que chaque objection y fait découvrir un mérite. (L.)

2 Cette invention d "« trésor caché, qui est de l'auteur, est très-ingén euse. Il s ensuit qu'Athalie, trompée par son avarice, a l'air de se précipiter elle-même dans le piège au lieu d'y éire attirée par Joad. (L.)

3 D'impuri anassins , les Tvnens qui composaient l'armée d'Alhalie. Tous le» incirconcis étaient impurs. (G.;

Viennent briser l'autel , brûler les chérubins ' , Et, portant sur notre arche une main téméraire, De votre propre sang souiller le sanctuaire?

JOAU.

Mais siérait-il, Abner, à des cœurs généreux De livrer au supplice un enfant malheureux , Un enfant que Dieu même à ma garde confie, Et de nous racheter aux dépens de sa vie?

ABNER

Hélas ! Dieu voit mon cœur. Plût à ce Dieu puissant

Qu'Athalie oubliât un enfant innocent,

Et que du sang d' Abner sa cruauté contente

Crût calmer par ma mort le Ciel qui la tourmente î

Mais que peuvent pour lui vos inutiles soins?

Quand vous périrez tous, en périra-t-il moins?

Dieu vous ordonne-t-il de tenter l'impossible ?

Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible,

Moïse, par sa mère au Nil abandonné ,

Se vit, presque en naissant, à périr condamné;

Mais Dieu, le conservant contre toute espérance,

Fit par le tyran même élever son enfance.

Qui sait ce qu'il réserve à votre Éliacin,

Et si, lui préparant un semblable destin,

11 n'a point de pitié déjà rendu capable

De nos malheureux rois l'homicide implacable?

Du moins, et Josabeth comme moi l'a pu voir.

Tantôt à son aspect je l'ai vu s'émouvoir-;

J'ai vu de son courroux tomber la violence ^

1 I' 11 (Salomon) lit dans l'oracle (le sanctuaire) deux chérubins âe bois d'olivier, qui avaient dix coudées de haut. (/// Rois , ch. vi, v. 23.) Ces deux chérubins couvraient l'arche de leurs ailes, et enfermeiient l'arche et les deux autres chérubins d'or que Moïse avait placés au-dessus. (G.)

2 La grammaire exigerait aujourd'hui je l'ai vue.

* C'est le Ti/midn extra tum corda residunt de Virgile. {/Eneid. lib. VI.)

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(A Josabeth.)

Princesse, en ce péril vous gardez le silence? Hé quoi ! pour.uD enfant qui vous est étranger Souffrez-vous que sans fruit Joad laisse égorger Vous, son fils, tout ce peuple, et que le feu dévore Le seul lieu sur la terre où Dieu veut qu'on l'adore ' ? Que feriez-vous de plus si des rois vos aïeux Ce jeune enfant était un reste précieux?

JOSABETH , bas à Joad.

Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse : Que ne lui parlez-vous ?

JOAD

[1 n'est pas temps, princesse-.

ABNER

Le temps est cher, seigneur, plus que vous ne pensez.

Tandis qu'à me répondre ici vous balancez,

Mathan, près d'Athalie, étincelant de rage,

Demande le signal et presse le carnage.

Faut-il que je me jette à vos sacrés genoux?

Au nom du lieu si saint qui n'est ouvert qu'à vous,

Lieu terrible, où de Dieu la majesté repose,

Quelque dure que soit la loi qu'on vous impose,

De ce coup imprévu songeons à nous parer.

Donnez-moi seulement le temps de respirer :

Demain, dès cette nuit, je prendrai des mesures

Pour assurer le temple et venger ses injures.

Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours

Pour vous persuader sont un faible secours ;

Votre austère vertu n'en peut être frappée :

Eh bien, trouvez-moi donc quelque arme, quelque épée;

Et qu'aux portes, du temple , où l'ennemi m'attend,

i V. p. «69, note I.

î Quelle fidélité dans la peinture des mœurs '. Josabelh, vive et sensible, veut que le grand prêtre mette Abner dans la confidence; le grand prêtre, impassible, oppose a l'impatience le adme d'une ))rudence consommée. (G.;

Abner puisse du moins mourir en combattant !

JOAD

Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse :

De tant de maux, Abner, détournons la menace.

11 est vrai , de David un trésor est resté ',

La garde en fut commise à ma fidélité ;

C'était des tristes Juifs l'espérance dernière,

Que mes soins vigilants cachaient à la lumière :

Mais puisqu'à votre reine il faut le découvrir,

Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir.

De ses plus braves chefs qu'elle entre accompagnée ; ,

Mais de nos saints autels qu'elle tienne éloignée

D'un ramas d'étrangers l'indiscrète fureur :

Du pillage du temple épargnez-moi l'horreur.

Des prêtres, des enfants lui feraient-ils quelque ombre?

De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre *.

Et quant à cet enfant , si craint, si redouté ,

De votre cœur, Abner, je connais l'équité.

Je vous veux devant elle expliquer sa naissance :

Vous verrez s'il le faut remettre en sa puissance;

1 Nul cloute que la conduite du gr;ind prêtre en cette occasion ne soit dramatique et conforme à la prudence humaine. Mais le poète avait à se justifier d'avoir prêté à un pontife inspiré un moyen qui parait contraire à l'esprit de Dieu. Racine, qui prévoyait l'objection, avait préparé d'avance la réponse. Parmi ses manuscrits conservés à !a Bibliothèque royale, on trouve le recueil des matériaux qu'il avait amassés pour construire le plan et motiver les incidents de cette tragédie. Voici la note relative au iréaor de David :

« Pour justifier l'équivoque du grand prétte si on l'attaque : !<> <■ Solvite templum hoc, et in tribus diebus excitabo illud. >■ (S. Joan. cap. ii , v. 12.) 2° Martyre de saint Laurent, à qui le juge demande les trésors de l'Église : " A quo cum quaererentur thesauri Ecclesia>, |)roniisit demonstraturum se. Sequenti die, paup)eres duxit. Interrogatus ubi essent thesauri quos promiserat, ostendit pauperes, dicens : Hisunt thesauri Ecclesiae, etc. » (G.)

2 Athalie entrant accompagnée de ses plus braves chefs, soutenue d une escorie de ses plus fidèles guerriers , n'a point l'air d'une femme surprise sans défense et massacrée par trahison. Il semble qu'elle pouvait avec sa suite se défendre contre des prêtres et des enfants; mais, à l'aspect de leur véritable roi , ses partisans l'abandonnent, et la seule nouvelle du couronnement de .loas disperse cette armée composée d'étrangers et d'infidèles Hébreux. (G.;

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