‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 35 sur 260 · ACTE III, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III

De les flatter lui-même , et nourrir dans son âme i Le mépris de sa mère et l'oubli de sa femme !

BURRHUS

Madame, jusqu'ici c'est trop tôt m'accuser.

L'empereur n'a rien fait qu'on ne puisse excuser.

N'imputez qu'à Pallas un exil nécessaire :

Son orgueil dès longtemps exigeait ce salaire ;

Et l'empereur ne fait qu'accomplir à regret

Ce que toute la cour demandait en secret.

Le reste est un malheur qui n'est point sans ressource.

Des larmes d'Octavie on peut tarir la source.

Mais calmez vos transports. Par un chemin plus doux

Vous lui pourrez plutôt ramener son époux ;

Les menaces, les cris le rendront plus farouche.

AGRIPFINE.

Ah 1 l'on s'efforce en vain de me fermer la bouche. Je vois que mon silence irrite vos dédains ; Et c'est trop respecter l'ouvrage de mes mains. Pallas n'emporte pas tout l'appui d'Agrippine : Le Ciel m'en laisse assez pour venger ma ruine. Le fils de Claudius commence à ressentir Des crimes dont je n'ai que le seul repentir -. J'irai, n'en doutez point, le montrer à l'armée, Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée, Leur faire, à mon exemple, expier leur erreur. On verra d'un côté le fils d'un empereur Redemandant la foi jurée à sa famille, Et de Germanicus on entendra la tille ^

1 La correction grammaticale exigerait et de nuurrir ; la préposition doit se répéter avant chaque infinitif. Mais on ose à peine faire remarquer cette négligence dans une tirade si éloquente. (G.)

2 Elle en veut avoir le fruit ; et elle ne l'a point quand elle ne gouverne pas. (L. Racine.)

3 Praeceps post hœc Agrippina ruere ad terrorem et minas, neque principis auribus abstinere quominus testaretur c adullumjam esse Britannicum, veram '< dignamque stirpem suscipiendo patris imperio, quod insitus et adoptivus , per

Si BRITANNICUS

De l'autre, l'on verra le fils d'^Enobarbus i.

Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,

Qui , tous deux, de l'exil rappelés par moi-même ,

Partagent à mes yeux l'autorité suprême.

De nos crimes communs je veux qu'on soit instruit ;

On saura les chemins par où je l'ai conduit.

Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses,

J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses;

Je confesserai tout, exils, assassinats ,

Poison même.. .

BURRHUS

Madame, ils ne vous croiront pas'; Ils sauront récuser l'injuste stratagème D'un témoin irrité qui s'accuse lui-même. Pour moi , qui le premier secondai vos desseins , Qui fis même jurer l'armée entre ses mains, Je ne me repens point de ce zèle sincère. Madame , c'est un fils qui succède à son père. En adoptant Néron, Glaudius par son choix De son fils et du vôtre a confondu les droits. Rome l'a pu choisir. Ainsi , sans être injuste ', Elle choisit Tibère, adopté par Auguste *;

« injurias matris exerceret. Non abnuere se quin cuncta infelicis domus maia pa- " tefierent, suae in primis nuptiae, suum veneficium... Ituram cum illo in castra ; <■ audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus Burrhus et exul Seneca.... I' generis humani regimen expostulantes. » (Tac. Ann. XUI, xiv.)

1 Quand Agrippine est irritée, elle ne dit ni César, ni Néron, ni l'empereur, ni mon fils : c'est le fils d'JLnobarbus. Le père de Néron se nommait Domitius yEnobarbus. ( L. Racine.)

8 Madame , ils ne vous croiront pas, est, en fait de dialogue, un coup de l'art. On peut juger à quel point Agrippine allait s'avilir quand Burrhus l'arrête au poison, et lui fait entendre qu'elle ne doit pas dire ce qu'on ne doit pas croire; c'est la relever à temps, et comme il convenait à Burrhus. (L.)

3 Rome ne choisit pas Néron. On peut voir comment Tacite s'exprime suri élévation de prince. (Ann. XU, lxviu et lxix.)

* Rome ne choisit pas plus Tibère que Néron. Livie avait employé en faveur de son fils Tibère les mêmes manœuvres qu' Agrippine, et Tacite les rapporte avec la même fidélité. (G.)

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