‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 93 sur 260 · SCÈNE VI ACHILLE, IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI ACHILLE, IPHIGÉNIE

ACHILLE

Madame, je me tais et demeure immobile. Est-ce à moi que l'on parle? et connait-on Achille? Une mère pour vous croit devoir me prier ! Une reine à mes pieds se vient humilier ! Et, me déshonorant par d'injustes alarmes, Pour attendrir mon cœur ou a recours aux larmes ! Qui doit prendre à vos jours plus d'intérêt que moi? Ah ! sans doute, on s'en peut reposer sur ma foi. L'outrage me regarde; et, quoi qu'on entrepreuue, Je réponds d'une vie où j'attache la mienne. Mais ma juste douleur va plus loin m'engager : C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger, Et punir à la fois le cruel stratagème Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même.

IPUIGÉiNIE.

Ah ! demeurez, seigneur, et daignez m'écouter.

ACHILLE

Quoi ! Madame, un barbare osera m'insulter ! Il voit que de sa sœur je couis venger l'outrage ; 11 sait que, le premier lui donnant mon suffrage. Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux,

1 Suivant nos mœurs, la bienséance ne défend pas à une princesse de s'entretenir seule avec un homme : mais II n en était pas ainsi chez les anciens, et c'est par l'ignurance de leurs usages que nous ne sommes p<jint choqués de voir Achille seul avec Iphigénie. Dans Euripide, sitôt qu'il voit Clytemnestre s'éloigner , il s'écrie : « 0 lois de la pudeur ! » et veut se retirer. (L. Racine.)

178 IPHIGÉNIE

Et, pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux,

Pour tout le prix enfin d'une illustre victoire

Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire.

Content et glorieux du nom de votre époux.

Je ne lui demandais que l'honneur d'être à vous ' :

Cependant aujourd'hui, sanguinaire parjure,

C'est peu de violer l'amitié , la nature ,

C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel.

Me montrer votre cœur fumant sur un autel ;

D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice.

Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ,

Que ma crédule main conduise le couteau.

Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau !

Et quel était pour vous ce sanglant hyménée,

Si je fusse arrivé plus tard d'une journée?

Quoi donc ! à leur fureur hvrée en ce moment ,

Vous iriez à l'autel me chercher vainement ;

Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée,

En accusant mon nom qui vous aurait trompée !

Il faut de ce péril , de cette trahison.

Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.

A l'honneur d'un époux vous-même intéressée ,

Madame, vous devez approuver ma pensée.

Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser

Apprenne de quel nom il osait abuser..-.

IPHIGÉNIE

Hélas 1 si vous m'aimez ; si, pour grâce dernière,

Vous daignez d'une amante écouter la prière.

C'est maintenant, seigneur, qu'il faut me le prouver :

Car enfin ce cruel que vous allez braver,

Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,

Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père.

1 Ce vers est peut-être celui de la pièce où Racine s'est le plus écarté des mœurs antiques. Ce n'est plus ici l'Achille d'Homère, c'est un courtisan de la cour de Louis XIV. (A. Martin.)

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