‹ Œuvres choisies de Jean LahorChapitre 40 sur 85 · MENSONGES · texte numérisé non relu

MENSONGES

Ton corps exquis a les pâleurs

D'une eau pâle où dorment des îles ;

Tes yeux ont le calme des rieurs,

Tes grands yeux troublants et tranquilles.

Ils émeuvent sans s'émouvoir, Pareils à de larges calices, Tes grands yeux, larges fleurs du soir Versant de mortelles délices.

Leur clair azur de firmament, Leur silencieuse caresse Tour à tour indifféremment Répandent l'angoisse ou l'ivresse ;

Et tandis que de tes chers yeux Coulent des poisons que j'aspire, Je sens ton corps délicieux Comme un lac pâle qui m'attire.

Ton œil est bleu, clair et limpide, Comme l'eau d'un étang profond ; L'eau des étangs bleus est perfide, La mort attirante est au fond.

Ils disent que ton sein est vide :

Qu'importe, si le cœur se fond Devant tes yeux à l'air candide, Souriant du mal qu'ils nous font ?

— La vie et la mort et moi-même, Tout est vide, et celui qui t'aime Pardonne à ton cœur, s'il lui ment.

Tes veux sont \:\u\, comme la vie :

Mais qu'importe à l'âme ravie, Qu'ils ont enivrée un moment?

Lèvres, ô mères du baiser, Oui savez parfois apaiser

La soif de l'âme, Lèvres exquises de l'enfant, Lèvres de l'amour triomphant,

Lèvres de femme ;

O lèvres, qui buvez nos pleurs, Lèvres plus douces que les fleurs,

Fleur rouge ou rose, Fleur qu'empourpre la passion, Fleur pâle où l'adoration

Folle se pose ;

Fleur dont l'abeille du désir Boit longuement, suce à plaisir

L'aimant calice, Et dont les frissons, la pudeur.

Où s'attise encor notre ardeur.

Sont un délice ;

Fleur frémissante de la chair Où tout l'être qui nous est cher

Palpite et tremble ; Coupe où se rejoignent les cœurs, Pour en d'ineffables langueurs

Mourir ensemble ;

Coupe d'où s'écoule le vin Parfumé, mystique et divin

De ces caresses.

Oui font pâlir les adorés, Les beaux amants transfigui

Par leurs tendresses ;

Fruit charnel, dont le suc puissant Enfièvre, brûle notre sang.

Et nous enivre.

Fruit délectable que l'on mord, De l'arbre de vie et de mort Fruit qui fait vivre ;

Fruit qu'on se jette en souriant, Le regard humide et brillant,

Pour se répondre; Pulpe molle, fruit savoureux, Qui dans le cœur des amoureux

Semble se fondre ;

Arc vivant du terrible Archer, Que l'âme ne peut approcher

Sans des blessures, Mais telles, qu'en dût-on mourir, On préfère ne pas guérir

De leurs morsures ;

Arc dont la courbe est sans défaut, Arc redoutable et dont il faut

Parfois qu'on meure, Tout petit arc au fin contour, D'où peut naître un si grand amour

Oui saigne et pleure ;

26 l'illusion.

Lèvres d'où jaillissent les chants, Brûlants, passionnés, touchants,

Et le beau rire, Lèvres au son d'argent ou d'or, Et plus musicales encor

Que n'est la lyre ;

Sources des chansons et des voix, Oui gazouillez, ainsi qu'au bois

Les nids de mousses, Lèvres aux longs babils charmants.

Lèvres d'entants, lèvres d'amants,

Toutes si douces ;

Lèvres, symboles des amours, L'une auprès de l'autre toujours,

Comme des rimes, Nobles rimes, je vous bénis, Et dans mon cœur je vous unis

Aux yeux sublimes ;

Je vous bénis pour les douleurs, Pour la joie ardente ou les pleurs, Les chaudes fièvres.

Pour mes extases d'autrefois Et les baisers que je vous dois, O chères lèvres !

Page 1