‹ Œuvres choisies de Jean RacineChapitre 105 sur 159 · SCÈNE IL ACHILLE, IPHIGENIE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL ACHILLE, IPHIGENIE

ACHILLE

Venez, Madame, suivez-moi.

Ne craignez ni les cris, ni la foule impuissante D'an peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez ; et bientôt, sans attendre mes coups. Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous. Patrocle, et quelques chefs qui marchent à ma suite, De mes Thessaliens vous amèneiit l'élite.

Tout le reste, assemblé près de mon étendard. Vous offre de ses rangs l'invincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile, du'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille. Gluoi ! Madame, est-ce ainsi que vous me secondez 1 Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez ! Vous fiez- vous encore à de si faibles armes 1 Ilâtons-nous. Votre père a déjà vu vos larmes.

tbag£ine. SS45

IPHIGÊNIE.

Je ie sais bien, Seignear. Aussi tout mon espoir N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir.

ACmLLE.

Vous, mourir ! Ah ! cessez de tenir ce langage Songez-vous quel serment vous et moi nous engage I Songez-vous, pour trancher d'mutiles discours due le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours !

IPBIGÉNIE.

Le Ciel n'a point aux jours de cette infortunée Attaché le bonheur de votre destinée.

Notre amour nous trompait ; et les arrêts du sort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mon. Songez, Seigneur, songez à ces moissons de gloire Gtu'à vos vaillantes mains présente la victoire. Ce champ si glorieux, où vous aspirez tous, Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée. En vain, sourd à Calchas, il l'avait rejetée. Par la bouche des Grecs, contre moi conjurés, Leurs ordres étemels se sont trop déclarés.

Partez. A vos honneurs j'apporte trop d'obstacles. Vous-même, dégagez la foi de vos oracles.

Signalez ce héros à la Qrèce promis, Tournez votre douleur contre ses ennemis.

Déjà Priam pâlit. Déjà Troie en alarmes Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes.

Allez ; et, dans ces murs, vides de citoyens. Faites pleurer ma mort aux veuves des Trolens. Je meurs dans cet espoir satis&ite et tranquille * 21^

iM8 IPHIGÊNIE,

Si je n*ai pas vécu la compagne d'Achille.

JTej^ère qae da moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir; Et qu*un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'une si belle histoire.

Adieu, prince ; vivez, digne race des dieux.

ACmLLE.

Non, je. ne reçois point vos funestes adieux.

En vain, par ce discours, votre cruelle adresse

Veut servir votre père, et tromper ma tendresse.

En vain vous prétendez, obstinée à mourir,

Intéresser ma gloire à vous laisser périr.

Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes.

Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes.

Et qui de n>a faveur se voudrait honorer.

Si mon hymen prochain ne peut vous assurer 1

Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre.

Venez, Madame; il faut les en croire, et me suivre.

ipmofNiE.

Glui ! Moil Ctue contre un père osant me révolter^ Je mérite la mort que j'irais éviter 1 Où serait le respect et ce devoir suprême...

ACHILLE

Vous suivrez un époux avoué par lui-même.

C'est un titre qu'en vain il prétend me voler.

Ne fait-il des sermens que pour les violer 1

Vous-même, que retient un devoir si sévère,

Gtuand il vous donne à moi, n'est-il point votre pèrel

Suivez-vous seulement ses ordres absolus,

Gtuand il cesse de l'être, et ne vous connaît pins 1

Bnfin, c'est trop tarder, ma princesse; et ma crainte...

IPmG£NI£.

Ctuoi, Seigneur ! vous iriez jusques à la contrainte 1 D'un coupable transport écoutant la chaleur, Vous pourriez ajouter ce comble à mon malhenr 'i Ma gloire vous serait moins chère que ma vie 1 Ah ! Seigneur, épargnez la triste Iphigénie I Asservie à des lois que j'ai dû respecter, C'est déjà trop pour moi que de vous écouter. Ne portez pas plus loin votre injuste victoire ; Ou, par mes propres mains immolée à ma gloire. Je saurai m'affranchk dans ces extrémités.

Du secours dangereux que vous me présentez.

iLCHILLE.

Eh bien ! n'en parlons plus. Obéissez, cruelle. Et cherchez une mort qui vous semble si belle. Portez à votre père un cœur où j 'entre voi Moins de respect pour lui que de haine pour mol. Une juste fureur s'empare de mon âme.

Vous allez à l'autel, et moi j'y cours, Madame. Si de sang et de mort le Ciel est affamé, Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé ; A mon aveugle amour tout sera légitime :

Le prêtre deviendra la première victime Le bûcher, par mes mains détruit et renversé. Dans le sang des bourreaux nagera dispersé.

Et si, dans les horreurs de ce désordre extrême, Votre père, frappé, tombe et périt lui-même, Alors, de vos respects voyant les tristes fruits, Reconnaissez les coups que vous aurez conduits

248 IFHIGÉNIB,

IPmOÊNIE.

Ah, Seigneur! Ah, cruel !... Mais il fuit, il m'échappe. O toi, qui yeux ma mort, me roilà seule, frappe I Termine, juste Ciel, ma vie et mon effroi, Et lance ici des traits qui n'accablent que moi !

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