‹ Œuvres choisies de Jean RacineChapitre 26 sur 159 · BAJAZET, ROXANE · texte numérisé non relu

BAJAZET, ROXANE

ROXANB.

Je ne vous ferai point de reproches frivoles. Les momens sont trop cherspour les perdre en paroles. Mes soins vous sont connus. En un mot, vous vivez, Et je ne vous dirais que ce que vous savez.

AÏalgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire, Je n'en murmure point. Gluoiqu'à ne vous rien taire^ Ce même amour, peut-être, et ces mêmes bienfaits, Aaraient dû suppléer à mes faibles attraits.

Mais je m'étonne enfin que, pour reconnaissance. Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance, Vous ayez si long-temps, par des détours si bas,v Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.

BAJAZET

Gtui, moi, Madame 1

ROXANE

Oui, toi. Voudrais-tu point encore Me nier un mépris que tu crois que j'ignore 1 Ne prétendrais-tu point, par tes fausses couleurs, Déguiser un amour qui te retient ailleurs :

tiuq£oub. 73

Et me jurer enfin, d'une bouche perfide, Tout ce que tu ne sens que pour ton Atalidel

BAJAZET

Atalide, Madame I O Ciel! qui vous a dit.^

Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit.

BAJAiBT, après ofDoir regardé la leUre, Je ne vous dis plus rien. Cette lettre sincère D'un malheureux amour contient tout le mystère Vous savez un secret que tout prêt à s'ouvrir Mon cœur a mille fois voulu vous découvrir; Jf'aime, je le confesse. Et, devant que votre âme, Prévenant mon espoir m'eût déclaré sa flamm^*^ Déjà plein d'un amour dès l'enfance formé,* A tout autre désir mon cœur était fermé.

Vous me vîntes offrir et la vie et l'empire, Et même votre amour, si j'ose vous le dire.

Consultant vos bienfaits, les crut, et, sur leur foi, De tous mes sentimens vous répondit pour moi. Je connus votre erreur. Mais que pouvais-je faire 1 Je vis, en même temps, qu'elle vous était chère. Combien le trône tente un cœur ambitieux I Un si noble présent me fit ouvrir les yeux.

Je chéris, j'acceptai, sans tarder davantage L'heureuse occasion de sortir d'esclavage; D'autant plus qu'il fallait l'accepter ou périr: D'autant plus que vous même, ardente à me l'ofirir. Vous ne craigniez nen tant que d'être refusée; due même mes refus vous auraient exposée ; Qu'après avoir osé me voir et me parler,

74 BAJAZBT,

n était dangereux pour vons de reculer.

Cependant je n'en venx pour témoins queros plaintes

Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes 1

Songez combien de fois tous m'avez reproché

T7n silence, témoin de mon trouble caché.

Plus Tefiet de vos soins et ma gloire étaient proches,

Plus mon cœur interdit se faisait de reproches.

Le Ciel, qui m'entendait, sait bien qu'en même temps

Je ne m'arrêtais pas à des vœux impnissans.

Et si l'effet enfin, suivant mon espérance,

Eût ouvert un champ libre à ma reconnaissance,

J'aurais par tant d'honneurs, par tant de dignités,

Contenté votre orgueil, et payé vos bontés.

due vous-même peut-être...

ROXANE

Et que pourrais-tn faire 1 Sans l'offre de ton cœar par où peux-tu me plaire^ duels seraient de tes vœux les inutiles fruits 1 Ne te souvient-il plus de tout ce que je suisi Maîtresse du sérail, arbitre de ta vie.

Et même de l'état qu'Amurat me confie, Suitane, et, ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi, Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moir Dans ce comble de gloire où je suis arrivée, A quel indigne honneur m'avais-tu réservée?

Trainerais-je en ces lieux un sort infortuné, Vil rebut d'un ingrat que j'aurais couronné, De mon rang descendue, â niille autres égale, Ou la première esclave enfin de ma rivale 1 Laissons ces vains discours ; et, sans m'importiikei| Pour la dernière fois veux-tu vivre et régner 1

TRAQ&DIR, %

Tai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire. Mais tu n'as qu'un moment. Parle.

BAJASfiT.

due faut-il faire 1

Ma rivale est ici. Suis-moi sans diiTérei.

Dans les mains des muets viens la voir expirer; £tj libre d'un amour à ta gloire funeste, Viens m'engager ta foi; le temps fera le reste. Ta grâce est à ce prix, si tu veux l'obtenir.

BAJAZÊT.

Je ne l'accepterais que pour vous en punir; due pour faire éclater aux yeux de tout l'empire L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire. Mais à quelle fbreur me laissant emporter, Contre ses tristes jours vai&-je vous irritera De mes emportemens elle n'est point complice, Ni de mon amour môme, et de mon injustice.

Loin de me retenir par des conseils jaloux, Elle me conjurait de me donner à tous.

En un mot, séparez ses vertus de mon crmie.

Poursuivez, s'il le faut, un courroux légitime ; Aux ordres d' Amurat h&tez-vous d'obéir :

Mais laissez-moi, du moins, mourir sans votts haïr. Amurat avec moi ne l'a point condamnée.

Epargnez une vie assez infortunée.

Ajoutez cette grâce à tant d'autres bontési M^daine, et si jamais je vous fus cher...

ROXANE

Sortez.

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