‹ Œuvres choisies de Jean RacineChapitre 8 sur 159 · BAJAZET, ATALIDE · texte numérisé non relu

BAJAZET, ATALIDE

BAJAZET

Eh bien l C'est maintenant qu'il faut que je vous laisse. Le Ciel punit ma feinte, et confond votre adresse. Rien ne m'a pu parer contre ces derniers coups ; Il fallait ou mourir, ou n'être plus à vous.

De quoi nous a servi cette indigne contrainte ? Je meurs plus tard. Voilà tout le fruit de ma feinte. Je vous l'avais prédit; mais vous l'avez -voulu. J'ai reculé vos pleurs autant que je l'ai pu. Belle Atalide, au nom de cette complaisance.

Daignez de la sultane éviter la présence.

Vos pleurs vous trahiraient, cachez-les à ses yeux, Et ne prolongez point de dangereux adieux.

TBAOilMS. '36

ATAUOB.

Non, Seignear. Vos bontés pour une infortunée Ont assez disputé contre la destinée.

Il vous en coûte trop pour vouloir m'épargner, 11 faut vous rendre. Il faut me quitter et régner.

bajazet.

Vous quitter ?

ATAUDS.

Je le veux. Je me suis consultée.

De mille soins jaloux jusqu'alors agitée, n est vrai, je n'ai pu concevoir sans effroi Ctue Bajazet pût vivre et n'être plus à moi; Et lorsque quelquefois de ma rivale heureuse Je me représentais l'image douloureuse, Votre mort (pardonnez aux fureurs des amans) Ne me paraissait pas le plus grand des tourmens Mais, à mes tristes yeux, votre mort préparée Dans toute son horreUr ne s'était pas montrée. Jo ne vous voyais pas, ainsi que je vous vois. Prêt à me dire adieu pour la dernière fois.

Seigneur, je sais trop bien avec quelle constance Vous allez de la mort affronter la présence Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs De me prouver sa foi dans ses^derniers soupirs. Mais, hélas, épargnez une âme plus timide t Mesurez vos malheurs aux forces d'Atalide; Et ne m'exposez point aux plus vives douleurs Gtai jamais d'une amante épuisèrent les pleura

BAJAZET

Et que deviendrez-vous si, dès cette journée, Je célèbre à vos yeux ce funeste hyménéel

3C BAiAUTi

ÀTAUDB.

Ne voa3 informez point ce que je deviendiaL Peut-être à mon destin, Seigneur, j'obéirai.

Ctue sais-je 1 A ma douleur je chercherai des charmes. Je songerai peut-ôtre, au milieu de mes larmes, Gtu*à vous perdre pour moi vous étiez résolu, due vous vivez j qu'enfin c'est moi qui l'ai voulu.

RàJAZET.

Non, vous ne verrez point cette fôte cruelle. Plus vous me commandez de vous ôtre infidèle, Madame, plus je vois combien vous méritez De ne point obtenir ce que vous souhaitez.

Clnoi ! cet amour si tendre et né dans notre enfance, Dont les feux avec nous ont crû dans le silence; Vos larmes que ma main pouvait seule arrêter ; Mes sermens redoublés de ne vous point quitter : Tout cela finirait par une perfidie % J'épouserais, et quiî (s'U faut que je le die) Une esclave attachée à ses seuls intérêts, Clui présente à mes yeux des supplices tout prêts, dui m'ofire ou son hymen ou la mort infaillible: Tandis qu'à mes périls Atalide sensible.

Et trop digne du sang qui lui donna le jour.

Veut me sacrifier jusques à son amour.

Ah ! qu'au jaloux sultan ma tête soit portée, Puisqu'il faut à ce prix qu'elle soit rachetée!

ATAUDX.

Seigneur, vous pourriez vivre et ne me point trahir.

BAJAZET

Parlez. Si je le puis, je suis prêt d'obéir

^ ATAUDB.

La saltane vous aime ; et, malgnré sa colôrei Si vous preniez, Seigneur, plus de soin de lui plaire; Si vos soupirs daignaient lui faire pressentir Gtu'un jour...

BAJAZET

Je vous entends, je n'y puis consentir.

Ne vous figurez point que, dans cette journée, D'un lâche dése^ir ma vertu consternée Craigne les soins d'un trône où je pourrais monter. Et par un prompt trépas cherche à les éviter. J'écoute trop peut-être une imprudente audace. Mais, sans cesse occupé des grands noms de ma race J'espérais que, fuyant un indigne repos, Je prendrais quelque place entre tant de héros. Mais quelque ambition,, quelque amour qui me brûle, Je ne puis plus tromper une amante crédule.

En vain, pour me sauver, je vous l'aurais promis. Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis, Peut-être, dans le temps que je voudrais lui plaire, Feraient, par leur désordre, un effet tout contraire ; Et de mes froids soupirs ses regards offensés Verraient trop que mon cœur ne les a point poussée. O Ciel I combien de fois je l'aurais éclaircie, Si je n'susse à sa haine exposé que ma vie ; Si je n'avais pas craint que ses soupçons jaloux N'eussent trop aisément remonté jusqu'à vous. Et j'irais l'abuser d'une fausse promesse 1 Je me parjurerais ? Et, par celte bassesse......

Âh ! loin de m'ordonner cet indigne détour^ i votre cceur était moins plein de son amour,

Je Toas remis sans donte en rougir la première. Biais, pour tous épargner une injuste prière, Adieu, je vais troaver Roxane de ce pas, Et je TOUS quitte.

ATIUDE.

Et moi, je ne yoos quitte pas.

Venez, cruel, renez, je rais voas y conduire; Et de tous nos secrets c'est moi qui yeux Tinstruire. Puisque, malgré mes pleurs, mon amant furieux Se fait tant de plaisir d'expirer à mes yeux. Roxane, malgré vous, nous joindra l'un et l'autre. Elle aura plus de soif de mon sang que du vôtre ; Et je pourrai donner à vos yeux efirayés Le spectacle sanglant que vous me prépariez.

BAJAZET

O Ciel ! que faites-vous 1

ATALroz.

Cruel, pouvez-vous croire due je sois moins que vous jalouse de ma gloire 1 Pensez-vous que cent fois, en vous faisant parler, Ma rougeur ne tut pas prête à me déceler'?

Biais on me présentait votre perte prochaine. Pourquoi faut-il, ingrat, quand la mienne est certaine, due vous n'osiez pour moi ce que j'osais pour vous % Peut-être il suffira d'un mot un peu plus doux. Roxane dans son cœur peut-être vous pardonne. Vous-même vous voyez le temps qu'elle vous donne. A-t-elle, en voas quittant, fait sortir le visir? Des gardes à mes yeux viennent-ils vous saisir 1 Enfin dans sa fureur, implorant mon adresse, Ses pleurs ne m'ont-ils pas tlécou vert sa tendresse 1

tbao£diis. V

Peut-être elle n'attend qu'on espoir incertain, <^ui lui fasse tomber les armes de la main.

Allez, Seigneur, sauvez votre vie et la mienne.

BAJAZET

Eh bien ! Mais quels discours faut-il que je lui tienne %

ATAUDE.

Ab ! daignez sur ce choix ne me point consulter; L'occasion, le Ciel pourra vous les dicter.

Allez. Entre elle et vous je ne dois point paraître. Votre trouble ou le mien nous ferait reconnaître. Allez, encore un coup, je n'ose m'y trouver.

Dites... tout ce qu'il faut. Seigneur, pour vous sauver

BAJAZET

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