‹ Œuvres choisies de Jules SandeauChapitre 1 sur 124 · Tl'LES SANDEAU · texte numérisé non relu

Tl'LES SANDEAU

Sacs et parchemins 1851

La maison de Penarvan 1858

Un début dans la magistrature 1862

La roche aux mouettes 1871

Jean de Thommeray 1873. etc.

Plusieurs de ces romans ont été transformés en pièces de théâtre, entre autres Melle de la Seiglière. Le Gendre de Monsieur Poirier, est une comédie tirée de Sacs et Parchemins ; elle a été écrite en collaboration avec Emile Augier.

La plupart de ses œuvres sont très attrayantes; l'auteur est souvent spirituel avec une pointe de malice ; son style est simple et clair. Ajoutons-y qu'il respecte toujours la morale et l'on comprendra pourquoi ses livres sont si propres à être mis entre les mains de la jeunesse.

Nommé conservateur de la Bibliothèque Mazarine en 1856, membre de l'Académie française en 1858, bibliothécaire de St.-Cloud en 1859, Sandeau est mort en 1888 à l'âge de 72 ans. (Voir pour plus de détails : Jules Sandeau, par Claretie. Paris 1883.)

La sottise humaine est incurable. M. Levrault s'était enrichi à vendre du drap et, une fois retiré des affaires, l'orgueil et l'ambition lui montèrent au cerveau. Quand il se vit à la tête de trois millions, honnêtement et laborieusement acquis dans la boutique de ses pères, ce brave homme, pris de vertige, découvrit que la richesse, qu'il avait considérée longtemps comme le but de sa destinée, n'en était que le point de départ: il éprouva le besoin de faire peau neuve, de sortir des régions obscures où il avait vécu jusque-là, et de s'élancer, comme un papillon échappé de sa chrysalide, vers les sphères brillantes pour lesquelles il se sentait né. Vagues d'abord, timides, ces idées s'étaient glissées furtivement dans son esprit, et n'avaient pas tardé à s'y développer dans des proportions formidables. M. Levrault aspirait à devenir un personnage dans le gouvernement. Pour s'encourager, il compulsait avec complaisance les fastes récents de la bourgeoisie. Des fantômes provocants le poursuivaient partout, jusque dans son sommeil. C'étaient des ministres, des pairs de France, des gentilshommes de la veille, qu'il reconnaissait tous, les uns pour avoir porté son papier à leur comptoir d'escompte, les autres pour leur avoir acheté des casimirs d'E lbeuf ou de Louviers1). A force de se servir de

incurable = ongeneeslijk; pris de vertige = doorduizeligheid bevai.gen; échappé de sa chrysalide = die zieh ontpopl heef t ; s'étaient glissées tutti renient = waren ongemerkt ingeslopen; il compulsait avec complaisance = hij ploos met welgevallen na; son papier = ssijii wissels ; comptoir d'escom pte = bankierskantoor

') Elbeuf, ville de la Seine-inférieure ; célèbres manufactures de draps tins. Louviers, sur l'Eure ; également fabriques de draps.

ces expressions : nous autres grands manufacturiers, nous autres grands fabricants, nous autres grands industriels, il avait fini par oublier qu'il s'était enricbi sou par sou dans un commerce de détail. Une nuit, il rêva que son portier lui remettait un large pli avec cette suscription : „A M. le baron Levrault." Il brisait le cachet d'une main tremblante et trouvait sous l'enveloppe un brevet de pair. Le lendemain, encore tout ému, il donna cinq francs à son portier, qui ne sut jamais à quoi attribuer cet acte de munificence. Dans une époque où l'argent pouvait prétendre à tout, ces préoccupations d'un millionnaire n'avaient rien de trop exorbitant. Toutefois il n'est pas douteux que sa femme ne l'eût tancé de la belle façon ; avec le franc parler et les vertes allures de M a d a m e J o u r d a i n : x) „Levrault, tu n'es qu'un sot, lui eût-elle dit sans plus se gêner; faismoi l'amitié de te tenir tranquille. Nous n'avons rien à démêler avec les honneurs et les dignités. La richesse est déjà un assez beau lot : sachons en jouir avec modestie. L'argent n'est pas tout, quoi qu'on dise, et nous avons pu gagner trois millions sans rien ajouter à notre valeur personnelle. Ne renions pas notre passé. Continuons de vivre parmi les gens qui nous estiment, et n'allons pas nous fourvoyer dans un monde où l'on se moquerait de nous. Plus je te regarde, plus je m'assure que tu ne tromperais personne. De mon côté, plus je m'examine, moins je découvre en moi l'étoffe d'une femme de qualité. En revancbe, pour de gros mai'chands retirés, nous avons tout à fait bon air et pouvons nous présenter avec avantage dans tous les salons du quartier. Laisse là ces folies. Achète une bonne

commerce <1<* détail = kleinhandel ; pli=brief; munificence = VTggevigheid; tancé de la belle fac;on = geducht doorgehaald ; vertes allures = vrijpostigheid ; rien à démêler = niets te maken met; nous fourvoyer = verdwalen; femme de qualité = voornaune dame

') Bourgeoise pleine de gros bon sens; personnage du „Bourgeois gentilhomme" de Molière.

propriété que tu feras valoir. Pêche à la ligne, c'était autrefois ta passion dominante. Cultive des dahlias, tu les aimes. Fête tes amis, donne aux pauvres. Enfin, marie ta fille à un honnête garçon qui ne rougira pas de la famille de sa femme et ne craindra pas de dire un jour à ses enfants : Votre grand-père était un digne homme qui vendait du drap dans la rue des Bourdonnais ; si vous avez du pain sur la planche, c'est à lui surtout que vous le devez." Voilà le langage que madame Levrault n'eût pas manqué de tenir à son mari, et peut-être eût-elle réussi à le remettre dans sa voie ; malheureusement, elle était morte depuis près de dix ans, emportant avec elle tout le bon sens de la maison.

M. Levrault sentait bien que les honneurs et les dignités ne viendraient pas le trouver dans son entresol de la rue des Bourdonnais. Il avait déjà tourné le dos à tous ses amis ; il attendait que sa fille lût sortie de pension pour commencer une vie nouvelle. Ne sachant guère de quel côté aborder le monde des grandeurs, objet de sa convoitise, il comptait sur les inspirations de mademoiselle Laure Levrault, qui répondit dignement à ses espérances.

Mademoiselle Laure Levrault avait été élevée dans un des pensionnats les plus aristocratiques de Paris. Peut-être eût-elle été charmante, si elle se fût épanouie simplement dans la modestie de sa condition. Transplantée dans un parterre de comtesses en herbe et de marquises en bouton, elle avait perdu de bonne heure sa grâce native, et elle avait appris avant toute chose à souffrir de son origine. Les plaisanteries, les fines allusions que ses jeunes compagnes ne lui ménageaient guère, avaient achevé d'irriter sa souffrance. Les jeunes filles sont impitoyables entre elles : ce sont déjà des femmes. Au lieu de

tu feras valoir = je zult productief nsaken ; si vous avez du pain sur la plancherais u er warmpjes in zit; en t n'sol = benedenhuis; in'^il'hant guère = daar hij niet heel goed wist; convoi tise = begeerte ; en herbe = opkomende; en bouton = (in den dop) ; native = aangeboren ; allusions = zinspelingen

rendre la monnaie de leur pièce à ces petites pécores qui se faisaient un jeu de l'humilier, elle avait pris en haine la boutique où elle était née, la rue des Bourdonnais tout entière, et jusqu'à ce nom de Levrault qui l'exaspérait. Quand ce nom maudit, quand ce nom funeste, presque toujours prononcé avec affectation, retentissait dans les salles d'étude ou dans les cours de récréation, elle tressaillait douloureusement et se sentait mourir de honte. Un jour, elle avait mis une robe de drap. La petite B . . . lui dit : , Voici une robe qui ne te coûte que la façon ..." et toutes de rire, excepté Laure, qui dévorait ses pleurs. A quelque temps de là, mademoiselle de R . . . et mademoiselle de C . . ., déjà versées dans l'art héraldique, s'avisèrent de lui composer un blason. C'étaient des armes parlantes : un champ de sinople avec un mètre d'or mis en bande, accosté de deux lièvres courants d'argent. Laure en fit une maladie. C'est ainsi qu'à tout propos, en toute occasion, on envenimait, on élargissait ses blessures. Je laisse à penser quelles secrètes intelligences une si belle éducation promettait d'établir entre M. Levrault et sa fille; on juge si ces deux vanités, urent s'entendre et se prêter un mutuel appui.

Mademoiselle Levrault était à dix-huit ans ce qu'on est convenu d'appeler une jolie personne : de beaux cheveux bruns, le front pur, la taille élégante, dans l'ensemble je ne sais quoi d'un peu commun, l'estampille du magasin, qu'on eût à peine remarqué sans les prétentions qui s'efforçaient de le dissimuler. C'était une imagination rassise, un

rendre la monnaie de leur pièce = met gelijke munt betalen ; pécores - nufjes; affectation = gemaaktbeid ; cours de récréation = speelplaatsen; de rire = begonnen te lachen ; versées = bedreven ; de sinople = groen ; accosté de deux lièvres courants d'argent = met twce loopende hazen aan woerskant; envenimait = vergiftigde; intelligences verstandbouding ; mutuel = onderling; je ne sais quoi = iets ; pille = stempel ; rassise = bezadigd

cœur sur de lui-même, et qui n'avait jamais voyagé dans le pays des rêves. La vanité avait flétri en elle de son souffle glacé toutes les fleurs qui s'épanouissent au matin de la vie. Si sa mère eût vécu plus longtemps, sans doute elle eût réussi à développer les germes précieux que l'orgueil avait étouffés. Livrée trop tôt à elle-même-, Laure avait négligé, comme des plantes inutiles, toutes ses bonnes qualités, pour ne s'occuper que de ses travers. Il serait injuste de ne pas ajouter qu'elle avait plus de talents que n'en ont généralement les jeunes filles de son âge. Constamment rabaissée par ses compagnes, elle n'avait rien négligé pour s'élever au-dessus d'elles. Elle était bonne musicienne et peignait le paysage avec toute l'habileté qu'on peut exiger d'un paysagiste qui n'a jamais vu la nature. Elle avait pris des leçons de Frédéric Chopin et de Paul Huet1). Le tout par vanité. Une fois sortie de pension, dès qu'elle connut pleinement sa richesse, Laure embrassa d'un regard avide les perspectives éblouissantes qui s'ouvraient devant elle. Elle avait assez d'esprit pour comprendre qu'avec un million de dot et deux millions en espérance, elle ne devait pas prétendre à être épousée par amour. L'amour ne la préoccupait pas. Elle avait sur le mariage des idées très nettes et très arrêtées. Sachant très bien que l'homme qui demanderait sa main verrait dans cette alliance une affaire, elle voulait, elle aussi, régler son choix d'après son ambition : elle déclara résolument à son père qu'elle n'épouserait jamais qu'un gentilhomme. M. Levrault la pressa dans ses bras : il avait reconnu son sang. D'ailleurs, c'était pour

qui s'épanouissent au matin de la vie = die in de jeugd ontluikeni germes = kienien ; travers — gebreken : perspectives = vooruitzichten; dot = bruidsehat; arrêtées = vast

*) Chopin, né à Varsovie (1810 — 1849); célèbre musicien. Paul Huet. paysagiste français (1804 — 1869) ; parmi ses tableaux. „Le bois de la Haye" ; il a illustré entre autres „Paul et Virginie."

lui le moyen le plus sur et le plus rapide de s'introduire dans le monde, où il brûlait de prendre rang. Il ne se dissimulait pas qu'un abîme l'en séparait : cet abîme, il le franchirait sur les épaules de son gendre.

Il ne s'agissait plus que de chercher ce gendre. M. Levrault s'était laissé dire que de toutes les provinces de la France, la Bretagne était la plus riche en vieilles et nobles familles, que les châteaux y étaient aussi nombreux que les chaumières. Il aurait cru volontiers que les tours crénelées y poussaient comme des champignons. C'était donc en Bretagne qu'il fallait aller s'établir ; c'était là qu'il fallait mener une grande existence, et tendre les filets dorés où viendrait se prendre le phénix des gendres. Ce plan une fois arrêté, M. Levrault écrivit à un notaire de Nantes qu'il avait connu maitre clerc à Paris:

Mon cher monsieur Jolibois,

„Le temps est venu de me reposer enfin dans un monde

dont le ton et les habitudes s'accordent avec mes goûts.

Au milieu des travaux de l'industrie, j'ai souvent rêvé

pour mon âge mûr un asile consacré par les grands noms

de notre histoire. La Bretagne m'a toujours attiré par ses

héroïques souvenirs. Laure à qui j'ai donné, comme je le

devais, la plus brillante éducation, une éducation digne de

son rang, m'a plus d'une fois entretenu de cette terre

chevaleresque. Vous apprendrez donc sans étonnement que

j'ai l'intention d'acquérir un riche domaine en Bretagne.

Seulement, pour me servir d'expressions empruntées au

vocabulaire des petites gens, je ne voudrais pas acheter

chat en poche. Avant de me décider, j'ai besoin de parcourir

ce beau pays dans tous les sens, d'en connaître les sites,

cré nel éc s = gekànteeld; maitre e 1 e r e = eerste klerk van een notaris; cône a c r é = gehciligd ; c 1) e vale re s q uè = ridderlijk ; d o m ai n e = landgoed; petites gens -= de uiindere man; sites =mooie plekjes

d'en étudier les mœurs. Eh bien ! mon cher monsieur Jolibois, je m'adresse à vous en toute confiance. Louez en mon nom, dans les environs de Nantes, quelque château dont la position me permette de nouer des relations familières avec la noblesse du pays. Quand j'aurai, pendant une année, exploré les alentours, il me sera facile de faire un choix. Inutile d'ajouter que j'entends tenir ma maison sur un pied seigneurial. Je n'insiste pas là-dessus. C'est vous qui voudrez bien vous charger de tout organiser, depuis l'antichambre jusqu'au chenil, depuis la cave jusqu'à l'écurie, depuis la basse-cour jusqu'au salon. Excepté la femme de chambre de ma fille, je suis résolu à n'emmener pei-sonne de Paris. Il me serait doux, je ne le cache pas, de voir autour de moi quelques-uns de ces vieux serviteurs, types de dévouement et de fidélité, qui vivent et meurent où ils sont nés : tâchez de m'en recruter quatre ou cinq. Que tout soit prêt pour nous recevoir ; n'épargnez rien, j'ai trois millions. La vie nouvelle que je prétends mener sera une vie de fêtes et d'hospitalité princière. Que le pays sache d'avance qui je suis. Parlez de mes travaux, de mon opulence : en un mot, que je sois attendu. Quoique je sois bien décidé à ne frayer qu'avec les gens de la plus haute volée, vous aurez cependant vos petites entrées, mon cher monsieur Jolibois, et de temps en temps vous viendrez courir un cerf avec moi. Je me réjouis d'avance à la seule pensée d'achever mes jours dans la patrie de Clisson et de Du Guesclin. ') Laure m'a

nouer des relations familières = vriendschappelijkc betrekkini'en aanknoopen ; o r g a n i s e r = in ordo brengen ; chenil = hondenhok ; 1) a s s e-c o u r = hoenderhof : r e e r a t e r = werven ; f r a y e r = onigaan met ; courir = jagen

') Clisson (1326 — 14:07), connétable de France sous Charles VI, se distingna dans les guerres de la France contre l'Angleterre. Du Guesclin (1314 — 13S0), connétable de France sous Charles V. se signala égale-

si souvent parlé de ces messieurs et de leurs grands coups d'épée que je serai heureux de connaître leurs descendants, de les recevoir à ma table. Surtout, n'oubliez pas que je dois tenir sous ma main la fleur de l'aristocratie. et découvrir de mes fenêtres une douzaine de châteaux crénelés, leurs fossés et ponts-levis.

, A dieu, mon cher monsieur Jolibois. Je compte sur votre exactitude, comme vous pouvez compter sur ma bienveillance.

„ Levrault."

Ce notaire était par hasard un homme d'esprit. Martre clerc à Paris, sur le point d'acheter une étude en province. il avait rôdé autour des millions de M. Levrault et s'était hasardé un beau jour à lui demander la main de Laure. Il se disait qu'après tout, si le duc de Lauzun *) avait pensé épouser la petite-fille de Henri IV, Etienne Jolibois pouvait bien épouser la fille de M. Levrault. M. Levrault, avec un dédain superbe, lui avait prouve qu'il se trompait. Etienne Jolibois s'était retiré l'oreille basse, n'espérant guère trouver un jour l'occasion de lui témoigner sa reconnaissance. Maître Jolibois, qui, malgré le caractère officiel dont il était revêtu, n'avait pas encore oublié les espiègleries de la basoche, se frotta les mains en lisant la lettre du beau-père qu'il avait convoité. L'impertinence et la sottise qui respiraient dans cette

coups d'é p é e — heldindadin : ponts-levis= opliaalbruggen ; s'é t a i t hasardé= had het gowaagd ; 1' or cille b a s s e = met de kous op deu kop : espiègleries de la 1) a s o c li e = studentcnstreken; convoité = begeerd

ment dans les mômes guerres et débarrassa la France des Grandes Compagnies, bandes d'aventuriers pillards.

') Le duc de Lauzun épousa Mademoiselle, cousine germaine de Louis XIV. Voir à ce sujet une célèbre lettre de Mme de Sévigné.

épitre auraient suffi pour provoquer à la raillerie l'esprit le plus inoffensif. Jeune, gai, goguenard, maitre Jolibois saisit avec d'autant plus d'empressement l'occasion qui s'offrait à lui de venger son échec qu'il pouvait, du même coup, faire une excellente affaire. Huit jours après, il répondait à M. Levrault :

„Je m'empresse, Monsieur, de vous annoncer que j'ai loué pour vous nne habitation qui répondra, je l'espère, à toutes les exigences de votre rang, à toute la délicatesse de vos goûts. C'est un joli château d'architecture moderne, situé sur le bord de la Sèvre, à huit lieues de Nantes. Je suis fier, je l'avoue, d'avoir si tôt et si heureusement justifié la confiance que vous avez bien voulu m'accorder. Je me suis occupé, sans perdre un instant, de monter votre maison sur un pied digne de la position que vous occupez dans le inonde. Je n'ai rien négligé, et j'aime à penser que vous serez satisfait. Dans quinze jours tout sera prêt, et vous pourrez vous mettre en route. J'ai compris sans effort toute l'élévation de vos pensées : vous voulez vivre avec vos pairs. Avec ce coup d'œil prompt et sûr qui a fait de vous un des aigles de l'industrie, vous avez mis le doigt sur le seul coin de la terre qui fût digne de vous posséder. La société choisie que vous avez rêvée, vous la trouverez à votre porte. Les châteaux de Tiffauge, de Mortagne et de Clisson vous tendent les bras. Selon votre désir, j'ai parlé de vous. La noblesse du pays sait maintenant qui vous êtes, et se disputera l'honneur de vous accueillir. Elle n'ignore pas que l'industrie est aujourd'hui la reine du monde, et sent déjà pour vous une respectueuse sympathie. Et ne croyez pas que votre immense fortune soit pour quelque chose dans ces dispositions bienveillantes : votre seul mérite fait tous les frais de leur impatience.

g o s u c n a r d = spotziek ; ni o n t e r = inricbtcn : p a i r s = gelijken ; d i spositions= stemming

Depuis que j'ai annoncé votre prochaine arrivée, chacun ici parle de vous ; je ne puis faire un pas sans être accablé de questions. On m'entoure, on me demande quel jour, à quelle heure vous viendrez. La beauté de mademoiselle votre fille réveillera les plus aimables traditions de la chevalerie. Le temps me manque pour vous nommer aujourd'hui toutes les grandes familles dont les châteaux sont groupés autour du vôtre. Les moins illustres remontent à la seconde croisade. Mademoiselle Laux-e, dont la mémoire est si richement ornée, ne rencontrera pas sans plaisir et sans émotion, à quelques pas de votre parc, un descendant de Godefroi de Bouillon,1) noble vieillard dont la conversation est un trésor de souvenirs. Plus loin, vous trouverez le dernier rejeton d'une race qui, par ses alliances, se rattache aux Baudouin et aux Lusignan: 2) c'est le vicomte Gaspard de Montflanquin. Jeune, beau, chevaleresque, trop désintéressé peut-être, il n'a qu'à vouloir, qu'à étendre la main : la nouvelle cour, fière de l'avoir rallié, fera tout pour lui. Il porte d'argent au lion léopardé de sable, armé, lampassé et couronné de gueules, à la queue nouée, fourchue et passée en sautoir, abaissé sous un chef d'azur à trois besans d'or. Le vicomte de Montflanquin vous servira de guide dans vos excursions et dans le choix de vos amitiés.

c r o i s a d e = kruistocht; r e j e t o n = afstaruineling (tclg) ; Il porte d'à rg en t a ii lion léopardé de sable, armé, 1 a in p a s s é et couronne il e gueules, à la q u c ne n o u •'• e, fourchu e et passée en sa u toir, abaissé sous u n c h c f d'à z u r à trois besans d'o r = Hij voert op cen zilveren veld, nnder een blauw verlaagd hoofd (scliild) met drie goudstukken, een zwarten gaanden leeuw, genageld. met roode tong en kroon, met geknoopten, gespleten en om het lijf geslagen staart

M Godefroi de Bouillon, chef de la première croisade, devint roi de Jérusalem (1058—1100).

'-) Baudouin, nom de plusieurs comtes de Flandre; ils furent empereurs latins de Constantinople et rois de Jérusalem. Guy de Lusignan mort en 1194. Roi de Chypre.

SACS ET PAECHEMINS. 15

Venez donc, hâtez-vous. Venez sous les ombrages de la Trélade, c'est le nom de votre château, oublier les nobles fatigues qui ont rempli votre carrière. Croyez bien que j'userai avec modération des petites entrées que vous m'offrez si gracieusement : je sais trop la distance qui nous sépare ; mais je ne renonce pas au plaisir de courir un cerf avec vous. Dans un an, si vous vous décidez à vous établir dans notre Bretagne, j'espère vous compter au nombre de mes clients : votre nom sera la gloire de mon étude. 8Agréez, Monsieur, l'assurance de ma plus haute considération.

bJolif,ois."

Le même jour, maître Jolibois écrivait:

Monsieur le vicomte.

, L'intérêt que vous m'inspirez me décide à faire auprès de vous une démarche d'une nature assez délicate : vous apprécierez, j'en suis sûr, les motifs de ma résolution. Je n'ai jamais contemplé sans tristesse les murs lézardés de votre château. Plus d'une fois vous m'avez rappelé le sire de R a v e n s w o o d ; l) je ne vous ai jamais rencontré sans rêver, en vous quittant, aux moyens de relever votre maison. Enfin, Dieu soit loué, l'occasion se présente, c'est â vous de la saisir ; il dépend de vous de racheter et de réunir les lambeaux dispersés de votre héritage. Un bourgeoisgentilhomme, un M. Levrault, qui a gagné trois millions a vendre du drap, se propose d'acheter une propriété en Bretagne. Avant de se décider, il désire étudier le pays, et vient de louer pour un an la Trélade. Dans quinze jours au

ombrages = lomnier ; c a r r i è r e — luopbaan ; é t u d e = kantoor : 1 «'■ /. a 1- (! é g = gescheurd ; 1 a m b e aux <1 i s p e r s é s= verspreide brokken

M Dans le roman de Walter Scott intitulé ,.La rianct-e de Lammerruoor", le sire de lïavenswood est tin gentilhomme pauvre.

pins tard il sera ici. Je le connais de longue date, j'ai vu poindre son ambition. Il vent tronver nn gendre qni lni serve tout à la fois de passeport et de marchepied. De son côté, mademoiselle Levrault est assez impatiente d'échanger le nom roturier de son père contre nn nom qni lni ouvre les portes du monde et de la cour. Vous n'avez qu'à vous présenter, et avant trois mois vous serez maître de la place. •Te sens bien qu'il en coûtera quelque chose à votre orgueil pour accepter une telle mésalliance ; mais, quoique plébéienne, mademoiselle Levrault est vraiment jolie. En faveur de son frais visage, vous lui pardonnerez sans peine l'obscurité de sa naissance. Et puis, trois millions, Monsieur le vicomte ! ... Il est vrai que l'argent ne vous touche guère. Héritier d'une race de preux, vous portez fièrement votre ruine. Aussi n'est-ce pas de vous qu'il s'agit, mais de la splendeur du nom de vos aïeux. Trois millions, Monsieur le vicomte ! Ne perdez pas un instant. Le succès est assuré, pourvu que vous sachiez tenir à distance les La Rochelandier ; eux seuls sont à craindre, eux seuls peuvent vous disputer le gâteau que vous envoie la Providence. Accourez, prenez les devants, ne leur laissez pas le temps de vous couper l'herbe sous le pied. Que M. Levrault et mademoiselle Laure n'approchent pas de leur demeure, qu'ils ne se doutent même pas qu'il 3" a des La Rochelandier sous le ciel ! Je compte sur votre esprit, sur cet esprit charmant dont personne n'apprécie mieux que moi la grâce et la délicatesse. Quel beau jour que celui où vous recevrez des mains de votre beau-père la dot princière qu'il donne à sa fille ! quel triomphe pour vous ! quelle joie pour vos amis ! quelle fête pour moi, qui rédigerai le contrat ! Ne songez pas à me remercier. Vous connaissez mes senti-

poindrc = opkomen; marchepied = trede ; roturier = burgertijk ; o b s c u r i t é = nederigheid ; p r e u x = dapperen ; s p 1 e n d e u r =luister : P r en cz les devants = wees hun voor ; réd i ge r a i = op zal maken.

ments pour vous et ne doutez pas du plaisir que j'éprouve à vous obliger. Servir sans arrière-pensée les gens que j'aime et que j'estime fut toujours ma plus douce loi. Si l'affaire se conclut, pour prix des renseignements que je vous adresse, je ne demande que le remboursement des quatre-vingt mille francs que vous devez à la succession de mon père, et dont vous avez oublié de servir les intérêts depuis dix ans.

„ Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de mes sentiments les plus distingués ; et, je vous le répète, défiez-vous des La Rochelandier !

„Jolibois."

Et le même courrier emportait ces deux dépêches.

Quinze jours après, une chaise de poste, attelée de quatre chevaux, attendait rue des Bourdonnais, à la porte de M. Levrault. De petits bourgeois auraient pris le chemin de fer jusqu'à Tours ; M. Levrault avait voulu débuter par un coup d'éclat dans la vie seigneuriale, et se venger en même temps de tous les fiacres qui, pendant vingt ans, l'avaient cahoté le dimanche aux environs de Paris. Les chevaux piaffaient, les postillons étaient en selle. Les voisins, groupés aux fenêtres, guettaient le départ avec une curiosité envieuse. Au moment de quitter pour toujours l'appartement modeste où il avait passé près de sa femme tant d'années laborieuses et douces, M. Levrault se sentit ému. Quant à Laure, elle promena autour de sa chambre un regard de joie triomphante. Pour ces murs qui lui rappelaient son humble origine, elle ne trouva pas un regret. Quand ils parurent sur le seuil de la porte, toutes les têtes se penchèrent aux fenêtres, un chuchotement

a r ri è r e-p e n s é e = brjbedoeling ; s e r v i r = betalen ; débuter par un coup d'é c 1 a t = met een schitterende daad beginnen ; piaffaient = stainpten ; laborieuses = werkzaam ; ebuchotenient = gefluister

ironique s'échappa de tous les étages, pas une main ne s'agita en signe d'adieu. Ils montèrent fièrement dans la chaise, les postillons firent claquer leur fouet et les chevaux partirent au grand trot. M. Levrault avait écrit à maitre Jolihois le jour et l'heure de son arrivée à la Trélade.

La veille de leur départ, un voyageur en costume de chasse grimpait lestement sur l'impériale de la diligence de Paris à Nantes : c'était le vicomte Gaspard de Montflanquin.

a u grand tr o t= in vollen draf ; I e s t e m en t= rtug

Le voyage se Ht, on peut le croire, au milieu de rêves enivrants. La lettre de raaitre Jolibois avait surexcité les appétits de M. Levrault. Les hyperboles qui foisonnaient dans cette épitre, comme des coquelicots dans un champ de blé, n'avaient pas toutes échappé à la pénétration de Laure ; seulement, la jeune fille n'avait pas saisi l'intention railleuse. Comment se fût-elle défiée de maître Jolibois ? Elle ignorait qu'il eût osé prétendre à sa main. Dans les compliments exagérés du tabellion, elle n'avait vu qu'un hommage rendu à la richesse ; Laure ne demandait rien de plus. Disons, en passant, que mademoiselle Levrault ne prenait pas au sérieux toutes les prétentions de son père. Elle les flattait pour s'en servir, mais elle en faisait bon marché d'ailleurs. Elle était sa complice sans être sa dupe. Ainsi que l'écrivait Etienne Jolibois au vicomte de Montflanquin. son unique préoccupation était d'échanger le nom roturier de sa famille contre un nom qui lui ouvrit les portes du monde et de la cour ; elle se promettait charitablement, ce but une fois atteint, de reléguer l'auteur de ses jours sur le second plan de sa destinée. Quant à M. Levrault, plus fier de ses écus qu'un M o n t m o r e n c y *) de ses aïeux, il

snrezcité= overprikkeld ; Los hyperboles qui fois o n n a i e nt = -de overdrijviiigen die wemelden ; coquelicots = klaprozen; pénétrations scherpzinnigheid ; tabellion= notaris (spotnaatu) ; faisait bon m a r c h {• = gaf er niets oni ; complice = medeplicbtige ; r e 1 é gue r schuiveu ; s e c o n d p 1 a n = aehtergrond

Une des plus illustres et des plus anciennes familles de France.

trouvait tout simple que la noblesse de Bretagne se préparât à l'accueillir et le fêter. Il comptait bien traiter avec elle de puissance à puissance, l'humilier à l'occasion, et prendre le haut du pavé. Il tenait deTurcaret1) pour le moins autant que de M. Jourdain. Non-seulement il n'admettait point qu'il pût venir à l'idée de personne de se railler d'un homme qui possédait trois millions, mais encore il n'avait pas découvert, dans toute la lettre de maître Jolibois, une seule expression dont sa modestie se fût effarouchée. Il la savait par cœur et se la récitait à luimême pendant que les chevaux galopaient le long de la Loire. Le printemps s'annonçait avec splendeur. Depuis Blois jusqu'à Saumur, la route est un enchantement perpétuel. Tout entier à ses projets de grandeurs, M. Levrault ne voyait rien et parlait à peine. Son ambition, qui avait besoin autrefois du mystère de la nuit et des illusions du sommeil, ne se gênait plus et s'épanouissait librement en plein jour. Appuyé sur son gendre, il montait d'un pas majestueux l'escalier du Luxembourg.2) Par son dévouement, il méritait la reconnaissance du ministère, quel qu'il fût ; sa propriété de Bretagne était érigée en baronnie. Il vivait dans l'intimité des princes. Le roi, du plus loin qu'il l'apercevait, allait à lui en s'écriant : Eh ! voici te baron Levrault ! Il ne restait plus qu'à tirer l'échelle.

Laure, de son côté, ne prêtait guère d'attention aux beautés du paysage. Elle se sentait emportée rapidement

prendre le haut du p a v é = den voorrang inneuien ; effarouchée = afgesehrikt : perpétuel = voortdurcnd ; Tout entier = verdiept ; m a j <• s t a e u x = statig ; é r i g é e = verheft tôt ; Il ne restait plus qu'à t i r e r l'é e h e 1 1 e = Dat spande de kroon

M Type du financier grossier et naïf; personnage principal de la comédie du même nom, par Le Sage (1668 — 1747).

s) Le Luxembourg, magnifique palais avec jardin, sur la rive gauche de la Seine. Autrefois siège de la Chambre des Pairs, aujourd'hui du Sénat.

vers les rivages désirés. Déjà l'image du vicomte de Montflanquin flottait vaguement autour d'elle. Laure ne s'inquiétait pas de savoir s'il était digne d'être aimé ; elle cherchait à deviner l'effet de ses armoiries sur le panneau d'une calèche. Ce lion léopardé de sable, avec sa queue fourchue et passée en sautoir, lui avait tourné la cervelle. Jeune, belle, éblouissante de parure, elle se réjouissait des jalousies qu'éveillait sa présence. Elle rencontrait ses anciennes compagnes, qui l'avaient humiliée de leurs dédains ; elle les écrasait à son tour de son luxe et de l'éclat de son nom. Tandis que M. Levrault et sa Alla rêvaient ainsi, les brises d'avril secouaient sur leur passage le parfum des feuilles naissantes; les bourgeons éclataient; les haies étaient en fleur. Les oiseaux chantaient à plein gosier. La Loire déroulait ses nappes d'argent à travers les vertes savanes de la Touraine et de l'Anjou, et c'était la première fois que M. Levrault et sa fille se trouvaient, en pleine nature, à plus de six lieues de Paris.

M. Levrault apprit à Nantes que maître Jolibois était parti la veille et l'attendait à la Trélade. Le lendemain, il quittait Nantes dans l'après-midi, afin d'arriver ponctuellement à l'heure qu'il avait indiquée. La chaise avait brûlé le pavé des faubourgs et roulait sur la route de Clisson. M. Levrault avait compté qu'à partir de Nantes il voyagerait entre deux haies de tours et de créneaux. Laure eut bien de la peine à lui faire comprendre que, même en Bretagne, les châteaux ne se trouvent pas, comme les auberges, sur le bord du chemin. Au coucher du soleil, les postillons laissaient la grande route pour prendre un sentier enfoncé dans les terres ; au bout d'une heure, ils sonnèrent une fanfare bruyante, à laquelle répondirent tous

lui avait tourné la cervèlle = het hoofd op hol gebracht ; dédains = minachting : i plein gosier= luidkeels ; ponctuellem <• n t = stipt ; brûlé le pavé — hanl gereden door : c r é n c a u x = kanti-elcn : bruyant e = luidruchtig

les chiens et tous les échos d'alentour. La grille du château de la Trélade s'ouvrit comme par enchantement, l'avenue s'illumina en verres de couleur, les chevaux s'arrêtèrent tout fumants au pied du perron. Maître Jolibois, en grande tenue, descendit gravement les degrés entre deux rangées de laquais armés de torches flamboyantes, et vint recevoir le nouveau châtelain. Il ouvrit lui-même la portière et abaissa le marchepied.

, C'est bien, Jolibois, c'est bien, dit négligemment M. Levrault, qui crevait dans sa peau, mais qui voulait se donner des airs de grand seigneur habitué à de pareilles réceptions."

Et, s'appuyant sur le bras de sa fille, il monta lentement les marches du perron.

, Bonjour, mes enfants, bonjour", dit-il d'un ton protecteur aux laquais qui saluaient jusqu'à terre. Il s'en trouva deux ou trois qui crièrent: „Vive M. Levrault!"

Précédé de maître Jolibois, dont le sang-froid imperturbable ne se démentit pas un seul instant, il pénétra dans une salle à manger richement décorée, où l'attendait un splendide souper. La table était chargée de cristaux, de bougies et de fleurs. Assis entre le notaire et sa fille, M. Levrault maîtrisait à grand' peine son émotion ; il admirait malgré lui la décoration de la salle et l'ordonnance du festin. Les mets les plus exquis, les vins les plus savoureux, se succédaient avec rapidité. Trois valets de pied, en gants blancs, vêtus d'une livrée bleue à galons pistache et d'une culotte de peluche jaune, se mouvaient comme des ombres autour des convives. Laure elle-même se sentait troublée. Quant à Jolibois, il mangeait et buvait comme un homme qui n'est pas sûr de retrouver en dix ans une pareille aubaine. Le repas achevé, ils descendirent au parc, où

Eu m ;i nts ; dampend ; fia m li <> y a n t e s = brandende ; <i u i <■ r e v a i t • l :i u s a ;i peau 'lii' glom van genoegen en trots; imperturbables onverstoorbaar; pist.ache = groen; a u b a i n e = buitenkansje

maître Jolibois leur avait ménagé une nouvelle surprise. Ils se promenaient sur une vaste pelouse, quand tout à coup une fusée sillonna le ciel, et M. Levrault aperçut à cinquante pas devant lui une muraille de feu. Douze soleils tournoyaient et vomissaient des torrents d'étincelles. Les flammes de Bengale éclairaient toutes les profondeurs des avenues. M. Levrault, qui jusque-là avait fait bonne contenance, ne résista pas à ce dernier coup. Il prit la main de Jolibois, et d'une voix où l'émotion ne cherchait plus à se contenir :

, Je suis content, dit-il ; c'est le plus beau jour de nia vie. Et pourtant, ajouta-t-il en changeant brusquement de ton, ces fusées, ces soleils, réveillent dans mon cœur un bien cruel souvenir. Mon fils, mon pauvre enfant ! mon cher Timoléon ! . . . "

Et M. Levrault porta son mouchoir à ses yeux.

„Grand Dieu! dit Jolibois en se frappant le front, j'avais oublié cet épouvantable malheur !

— Hélas ! depuis cette soirée funeste, je n'ai jamais pu voir une chandelle romaine sans éprouver là quelque chose d'affreux !

— C'est bien naturel, ajouta Jolibois.

— Un si bel enfant ! reprit M. Levrault d'une voix étouffée ; si blanc, si blond, si rose ! un esprit si précoce ! une intelligence si vive !

— Ah ! Monsieur, qu'-ai-je fait ! s'écria Jolibois en prenant sa tête à deux mains par un geste de désespoir. Pardonnez à l'étourderie de mon zèle. Je vais donner des ordres pour qu'on ne tire pas le bouquet.

— ■ Du tout, du tout ! s'écria vivement M. Levrault en

ménagé = bereid ; pelouse = grasperk; f u s é e = vuurpql ; vomiss a i en 1 = uitbraken : avait fait bonne contenance^ zich flink had gehouden : tu n e s t e = noodlottig ; ]> r «'■ co c e ! = vroegrgp : le Uu q a e t b< ' slotetuk

remettant son mouchoir dans sa poche ; je veux voir le bouquet.

— Mais, Monsieur, c'est vouloir aggraver ma faute et prolonger votre supplice.

— Je veux voir le bouquet ! répéta M. Levrault avec insistance. Je suis content, je le répète ; malgré ce souvenir douloureux, c'est le plus beau jour de ma vie. Voyons le bouquet, Jolibois."

Sur un signal de maître Jolibois, le bouquet s'alluma, et pendant quelques secondes M. Levrault put croire que tous les astres du firmament étaient descendus dans son parc. Sa large face, épanouie et radieuse, semblait faire partie du feu d'artifice. Laure, secrètement flattée, ne pouvait pourtant s'empêcher de sourire en pensant que c'était son père qui payait la poudre, et qu'en réalité la fête se donnait pour maître Jolibois. La soirée était fraîche. Comme ils se dirigeaient vers le château, ils virent, à la lueur des feux de Bengale qui brûlaient encore, un petit groom, haut comme une botte à l'écuyère, qui s'avançait à leur rencontre.

„ Qu'est-ce? que me veut-on? dit M. Levrault de l'air d'un ministre qu'on dérange et qui n'a pas un moment à lui.

— C'est Galaor, dit maître Jolibois, je le reconnais.

— Galaor! s'écria M. Levrault, qui ouvrait de grands yeux.

— Monsieur Levrault? demanda Galaor en abordant avec assurance le groupe des promeneurs.

— Que lui veux-tu, l'ami? C'est moi."

Galaor tira de sa poche une lettre, et la remit en silence à M. Levrault, qui tomba en arrêt sur un cachet armorié. C'était le premier qui passait par ses mains. Après avoir examiné les armes comme pour les reconnaître, il brisa la cire, et lut à haute voix ce qui suit, pendant que le jeune

a g'gr a v e r = verzwaren ; 6 p a n o u i e = opgetogen ; h o 1 1 c à l'é eu y è r e = rqlaare ; qui tomba en arrêt sur un cachot a r ni o r i é = wien ton zegellak dadelqk in 't oog sprong; ci rc = lak

esclave présentait à Laure, qui déjà rougissait de plaisir, un énorme bouquet de roses et de jasmin :

„Le vicomte Gaspard de Montflanquin est impatient de savoir comment M. Levrault et sa fille ont fait le voyage. Il sollicite la faveur de se présenter demain, sur le coup de deux heures, au château de la Trélade, et prend la liberté de mettre aux pieds de mademoiselle Levrault quelques roses de son jardin."

„Vous le voyez, Monsieur, dit maître Jolibois, vous arrivez à peine, et déjà les plus grands noms du pays s'empressent au-devant de vous !

— Je suis touché, je ne m'en défends pas. Galaor, remercie pour nous le vicomte Gaspard de Montflanquin, ton maître. Dis-lui que nous avons fait le voyage en chaise de poste attelée de quatre chevaux, et que demain, à quelque heure qu'il se présente, nous serons heureux de le recevoir."

Galaor s'inclina respectueusement ; ses guêtres de drap, son chapeau galonné et ses boutons de métal au chiffre couronné du vicomte, disparurent bientôt au détour del'allée.

„Eh bien! mon cher Jolibois, il paraît que j'étais attendu? dit M. Levrault en prenant le bras du notaire avec une familiarité charmante.

— Avant huit jours, Monsieur, vous verrez toute l'aristocratie des environs se presser dans vos salons et sous les ombrages de ce parc. Vous entendrez retentir autour de vous de bien grands noms, des noms bien illustres ; mais sachez bien qu'à vingt lieues à la ronde, il n'y en a pas de plus grand ni de plus illustre que celui du vicomte Gaspard de Montflanquin.

— Je le crois. Ne m'avez-vous pas écrit qu'il est d'une

je ne m'en défends p a s = ik geef bet toc : guêtres = slolikousen ; chiff ie = naaineijfer; il é t o u r = boelit; f a m i i i a ri té= geiueenzaainheid; - i- près se r= zieh verdriugen

maison qui se rattache, par ses alliances, aux Baudouin et aux Lusignan ? A ce compte, il serait un peu parent du vieillard qui s'exprime en si beaux vers dans la tragédie de Zaïre? J)

— Précisément, Monsieur.

— Je serai fier, je l'avoue, de lui toucher la main.

— Ajoutez que, s'il est le dernier de sa race, il méritait d'en être le premier. Jamais plus noble cœur ne battit dans la poitrine d'un gentilhomme. Disons le mot, c'est un caractère antique. Il se rallia, voilà quelques années, à la branche cadette. Les motifs qui le décidèrent ne sont pas encore bien connus. Soit qu'il désespérât du retour de la légitimité, soit qu'il fût ébranlé par d'augustes instances, soit enfin qu'il voulût fermer le gouffre des discordes civiles, toujours est-il que le vicomte de Montflanquin ne pensa pas devoir refuser plus longtemps l'appui de son nom au trône de Juillet. Quelques-uns l'ont blâmé, d'autres l'ont approuvé.

— Il a bien fait, dit vertement M. Levrault ; je n'aurais pas agi autrement à sa place.

— Savez-vous, Monsieur, ce qui fut dit entre le roi et le vicomte de Montflanquin, quand celui-ci se présenta pour la première fois à la cour ?"

M. Levrault devint tout oreille ; Laure, qui marchait en avant, le long des charmilles, se rapprocha de maître Jolibois. Sûr de son auditoire, maître Jolibois poursuivit :

„ C'est une scène qui appartient à l'histoire. Le vicomte

de Montflanquin, qui m'honore de sa bienveillance, me l'a

alliances = maagschappen : branche cade t te = jongste tak (d<> Orléans): légi ti m i t é => de wettige koningen (de Bourbons); discordes c i v i 1 c s = burgcrlijke twistcn : ver te~men t = op krassen toon; charmilles hagen van liageheukon

') Tragédie de Voltaire. Zaïre, fille de Lusignan, aimée du sultan Orosmane, fut tuée par celui-ci dans un accès de jalousie.

racontée plus d'une fois. La présentation eut lieu dans la salle du Trône, en présence de la reine, des princes, des princesses et de tous les grands dignitaires de l'Etat. ,Sire, dit le vicomte sans hauteur et sans humilité, je me rallie franchement à votre dynastie. Que Votre Majesté daigne pourtant souffrir que j'y mette une condition." A ces derniers mots, le roi fronça le sourcil, et tous les visages passèrent en moins d'un instant de l'étonnement à la stupeur. „ Vicomte Gaspard de Montflanquin, dit à son tour le roi, nous imposons des conditions, nous n'en acceptons pas. Cependant parlez : pour attacher un fleuron si précieux à notre couronne, il n'est rien que nous ne fassions. — Sire, répliqua le vicomte, je me rallie à votre dynastie, à la condition que Votre Majesté ne fera rien pour moi, et qu'il me sera permis de rester pauvre comme par le passé."

— C'est beau ! dit Laure.

— C'est trop beau ! ajouta M. Levrault. Que répondit le roi?

— Le roi ouvrit ses bras au vicomte de Montflanquin et le tint longtemps sur son cœur. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ses yeux étaient mouillés de larmes.

„Nous ne ferons rien pour vous, lui dit-il enfin avec bonté ; puisque vous l'exigez, vous ne serez rien, pas même pair de France. Seulement, quoi que vous demandiez, soit pour vos proches, soit pour vos amis, vous l'obtiendrez, noble jeune homme, de notre royale gratitude."

— En vérité ! s'écria M. Levrault ; le roi a dit cela '?

— Et ce n'étaient pas des paroles en l'air, reprit Jolibois en élevant la voix. Kuiné par les révolutions, retiré dans le château de ses aïeux, qu'il ne quitte que de loin en loin pour aller passer quelques semaines aux Tuileries

fronça le sourcil = fronste hel vooi-hoofd; fleuron = parel; grai i t a il c = dankbaarheid : d es paroles en l' ai r = lossc praatjes

ou chasser à Chantilly1) avec les princes, vivant de peu, presque sans patrimoine, le vicomte de Montflanquin est pourtant l'homme de France le plus influent et le plus puissant à la cour. Je sais plus d'un gros bonnet qui se carre dans les hautes fonctions publiques et qui lui doit sa position. A plusieurs reprises, il m'a offert une préfecture : car, je vous l'ai dit, il me veut du bien. Tout récemment encore il me disait : „ Jolibois, vous n'êtes pas à votre place. „ J'ai toujours refusé, mes opinions politiques ne me permettant pas de rien accepter de ce gouvernement.

— En effet, Jolibois, de toat temps je vous ai soupçonné de tendances républicaines. Vous ne m'avez pas dit si le vicomte est en famille ?

— Le vicomte de Montflanquin n'est pas marié, repartit maître Jolibois.

Et, après quelques instants de silence, pendant lesquels il put voir le visage de M. Levrault s'épanouir comme une pivoine, maître Jolibois ajouta :

„Le vicomte de Montflanquin ne se mariera jamais."

— Pas possible ! s'écria M. Levrault.

— Et pourquoi ? demanda Laure en souriant. Le vicomte de Montflanquin est-il entré dans l'ordre des chevaliers de Malte? 2)

— Mademoiselle, reprit Etienne Jolibois, c'est une simple et touchante histoire, qui voudrait être racontée par une voix plus poétique que celle d'un pauvre notaire de province. Le vicomte Gaspard de Montflanquin avait vingt-deux ans

patrimoine = vaderlijk erfdeel; gros bonnet = groote heer; ><■ carre = pronkt;',T o u t récemment = Onlangs ; t e n d a n cos= neigingen; est en famille? = een gezin heeft ; s'épanouir = blozin; pivoine = pioenroos

') Chantilly, petite ville de l'Oise, avec une magnifique forêt très propre pour la chasse.

3) Ordre de chevaliers à la lois militaire et religieux. Les chevaliers de cet ordre avaient fait vœu de pauvreté et de chasteté.

à peine ; il aimait une jeune fille, noble comme lui, belle comme vous, mademoiselle Fernande-Edmée de Chanteplure. Tous ceux qui l'ont connue s'accordent à dire que jamais créature plus adorable ne posa le pied sur la terre. Aussi Gaspard adorait Fernande. Sa passion était partagée, et Fernande adorait Gaspard. La veille du jour où ils devaient s'unir, ces deux beaux enfants se promenaient sur le bord de la Sèvre avec le marquis et la marquise de Chanteplure. Fernande était suspendue, comme une liane, au bras de sa mère ; Gaspard et le marquis les suivaient à quelque distance. Le marquis avait la goutte et marchait difficilement ; Gaspard le soutenait avec toute la sollicitude d'un fils. Tout à coup des cris perçants se font entendre. Gaspard vole, et qu'aperçoit-il ? Madame de Chanteplure se tordant les bras sur la rive, et Fernande se débattant dans la rivière. En voulant cueillir un nénuphar, son pied avait glissé, et le courant l'entraînait vers les écluses d'un moulin. Que fait Gaspard ? 11 se jette à l'eau ; plus rapide que le courant, il saisit Fernande d'une main de fer, la dispute au flot ravisseur, l'arrache aux dents de la roue qui allait broyer son corps charmant, et, après des efforts surhumains, la ramène évanouie sur le bord. Fernande, hélas ! ne se réveilla pas. Déjà les pales violettes de la mort étaient répandues sur ses lèvres. Vous pouvez vous représenter la douleur du marquis et de la marquise ; rien ne saurait vous donner une idée du désespoir de Gaspard. Agenouillé près de sa fiancée, il l'épousa solennellement dans son cœur, et, prenant le ciel à témoin, jura de lui rester fidèle; Gaspard a tenu son serment.

— L'histoire est touchante, dit Laure. C'est un héros de roman, le vicomte de Montflanquin.

s'accordent = zijn net eens ;la goutte = de jicht; sollicitude = zorgzaamheid ; nénuphar = waterlelie; écluses = sluizen; rarise e u r = ontvoerder ; b r o y e r = verruorzelen ;solennelleiuent = plechtig

— Je vous l'ai dit, Mademoiselle, c'est un caractère antique : ses pareils ne se trouvent que dans Plut arque 1).

— Bah ! bah ! s'écria M. Levrault, le vicomte de Montflanquin finira par se marier.

— Vous ne le connaissez pas, Monsieur, répliqua Jolibois avecfermeté. Les plus riches partis, les partis les plus magnifiques lui ont été offerts : car vous pensez bien que ce ne sont pas les occasions qui lui manquent ; il les a tous refusés sans pitié.

— C'est de la folie, Jolibois. Moi aussi, j'ai vu mourir une jeune fille que j'aimais avec passion : cela ne m'a pas empêché d'épouser madame Levrault, qui m'apportait cent mille écus comptant. Le vicomte n'est pas raisonnable

— Eh ! mon Dieu, Monsieur, je suis de cet avis. Comme homme, j'admire Gaspard ; comme notaire, je le blâme. Autant que je le puis, je pousse mes clients à l'hyménée ; j'ai mon étude à payer. , Monsieur le vicomte, il faut vous marier, lui disais-je encore l'autre jour. — Jolibois, me répondit-il avec une expression de visage que je n'oublierai jamais, on peut rompre avec les vivants, on ne rompt pas avec les morts."

— Bah ! répéta M. Levrault, il se mariera. Quel âge a-t-il ?

— Vingt-huit ans au plus ; mais de nobles ennuis ont pâli son front avant l'âge.

— Et, dites-moi, monsieur Jolibois, ce modèle de fidélité posthume a-t-il la figure de son emploi ? demanda Laure en effeuillant d'un air distrait une des roses qu'elle avait à la main.

— Mademoiselle, il est beau, triste et fier. Je sais des gens qui le trouvent laid ; mais ce sont tous gens du commun et qui n'ont pas le sentiment de la vraie beauté. Il est

comptant = aan baar gcld: l'hyçnénée = huwelqk; ennuis = beslommeringen ; avant l'âge = voor den tijd; posthume = tôt na d<-ii dood ; effeuillant = die ontoladerde

') Moraliste grec, auteur des Vies des hommes illustres de la Grèce et de Rome (50—120).

impossible de n'être pas frappé du feu sombre de son regard, de la noblesse de ses traits, de la grâce de ses manières. Pour ma part, je me raille assez volontiers du pur sang des aïeux : je n'admets d'autre aristocratie que celle de l'intelligence. Eh bien! quand je vois le vicomte de Montfianquin, je suis obligé de reconnaître que la race n'est pas un vain mot."

Ainsi causant, ils étaient rentrés au logis. Après avoir donné un coup d'œil au salon, Laure se retira dans son appartement. Maître Jolibois voulait partir an point du jour ; des affaires urgentes le rappelaient dans son étude. Le reste de la soirée fut employé â visiter aux flambeaux le château de la Trélade et ses dépendances. Toutes les instructions de M. Levrault avaient été suivies fidèlement : sa maison était montée sur un grand pied. Dix chevaux piaffaient dans les écuries ; un coupé, une calèche et un char-à-bancs se prélassaient sous la remise. Les chenils regorgeaient de chiens, les antichambres de laquais, les cuisines de marmitons. Plus d'une fois M. Levrault daigna exprimer sa satisfaction à maître Jolibois, qui marchait près de lui, le chapeau à la main, dans une attitude modeste et respectueuse. „C'est bien, Jolibois, c'est bien," répétait-il de temps à autre en lui frappant amicalement sur l'épaule. Il trouva bien quelque chose â reprendre dans la physionomie du château, dont l'architecture n'avait rien de militaire : ni tours, ni créneaux, ni meurtrières. Cette demeure lui paraissait un peu bourgeoise ; mais, en résumé, il n'avait qu'à se louer du zèle de son intendant.

Le lendemain, au soleil levant, maître Jolibois bridait

lui-même son cheval, et quittait la Trélade en se frottant

les mains, joyeux comme un renard qui sort d'un poulailler

en se pourléchant les babines.

u r g en t es = dringende ; e h a r-à-l» a n es = janplezier : re go r # *' aient = waren stampvol; marmitons = koksjongens ; m e u r t r î è re a = senietgaten ; intendant = rent.raees ter; se pourléchant l c s Irabines ti'iwijl li ij zich afllkt

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand M. Levrault se réveilla. Il sauta à bas de son lit, ouvrit une fenêtre, et, plongeant son regard dans le paysage, chercha vainement les douze châteaux qu'il avait commandés à maître Jolibois. Il ne découvrit que quelques manufactures de toiles de Chollet1) qui blanchissaient à travers le feuillage. Son visage s'assombrit ; la réflexion le rasséréna. La vallée était étroite, et, raisonnablement, M. Levrault ne pouvait exiger que tous les châteaux de la contrée se fussent donné rendez- vous autour de la Trélade pour lui souhaiter la bienvenue. Un petit esprit eût trouvé peut-être quelque chose d'un peu blessant dans le voisinage des manufactures semées sur le bord de la Sèvre ; mais M. Levrault, qui en était arrivé à se prendre sérieusement pour un des princes de l'industrie manufacturière, ne rougissait pas de l'origine de son opulence, et ne craignait pas qu'on la lui rappelât. Le spectacle qu'il avait sous les yeux acheva d'égayer le cours de ses pensées. Autour de lui tout respirait le faste de la vie seigneuriale. Ses gens allaient, venaient, se croisaient en tous sens. Conduite en laisse par deux piqueurs,

rasséréna = bracht hein tôt kalmte; petit esprit = kleingeestigc man; en laisse = aan den koppelriem

') Chollet ou plutôt Cholet, sur un affluent de la Sèvre-Nantaise; fabrique de mouchoirs. Théâtre de luttes sanglantes pendant la guerre de Vendée.

sa meute aboyait dans l'air sonore et frais du matin. Ses chevaux, couverts de housses, revenaient de la promenade. Ses jardiniers ratissaient les allées du parc, arrosaient le gazon des pelouses. Des paons en liberté traînaient les splendeurs de leurs queues sur les marches du perron ; des cygnes nageaient sur un petit lac bordé de saules et de trembles. A tous ces aspects, qui étaient pour lui les écriteaux de sa richesse, M. Levrault se prit à sourire et sentit son cœur se gonfler d'orgueil et de joie. Il lui sembla que tous les bruits, toutes les rumeurs, toutes les harmonies du vallon, le chant des oiseaux, le murmure du vent, le fracas des écluses, le cri des paons, le roucoulement des pigeons sur le toit du colombier, le gloussement des poules dans la basse-cour, jusqu'aux hennissements de ses chevaux, jusqa'aux aboiements de ses chiens, se confondaient dans une seule voix, immense comme celle de l'océan, et cette voix disait : M. Levrault a trois millions. Enveloppé d'une robe de chambre de cachemire à palmes éclatantes, M. Levrault descendit au parc, où sa fille se promenait depuis près d'une heure.

Laure était acclimatée déjà dans cette atmosphère de luxe et d'élégance ; elle s'y mouvait, elle y respirait comme dans son élément naturel. Il ne lui restait plus qu'à se dépouiller de ce nom de Levrault, qui était pour elle ce qu'était pour la princesse du conte de Perrault 1) l'horrible peau d'âne qui la couvrait de la tète aux pieds. Les

meute = koppel honden ; housses = dekkleeden ; ratissaient = harkten ; pelouses = grasperk : trembl es = ratelpopulieren ; roucoulement = gekir ; g 1 o u s s eni e n t = geklok ; hennissements = gehinnik ; à palmes éclatantes = schitterend geborduurd ; s e d é p o u 1ler = zich ontdoen

*) Charles Perrault auteur auquel on a toujours attribué les contes bien connus : le Petit Chaperon rouge, Cendrillon, Barbe blene, Le Chat botté, Peau d'âne, etc. mais qui paraissent avoir été écrits par son jeune fils.

indiscrétions de maître Jolibois avaient produit l'effet que le rusé compère en attendait sans doute. Si le récit de la présentation du vicomte à la cour avait enâammé les espérances de M. Levrault, l'histoire de Fernande et de Gaspard n'avait pas agi d'une façon moins efficace sur l'imagination de sa fille. Non que cette imagination fut tournée vers les grands sentiments : depuis longtemps la vanité lui avait coupé les deux ailes. Les chastes amours de ces deux enfants si brusquement séparés par la mort, la fin si lamentable de mademoiselle de Chanteplure s'abimant dans les flots comme la jeune Tarentine1), avaient médiocrement touché le cœur de Laure ; mais la fidélité obstinée du vicomte de Montflanquin la piquait au jeu. Rendre Gaspard infidèle et parjure lui paraissait une tache digne de son ambition, et prêtait un nouvel attrait au lion léopardé de sable, à la queue fourchue et passée en sautoir, abaissé sous un chef d'azur à trois besans d'or. Les voies ainsi préparées, le vicomte n'avait qu'a se montrer; il prenait pour devise les trois mots de César 2).

Toute l'après-midi se passa dans l'attente. Les heures s'écoulaient, le vicomte n'arrivait pas. Laure avait changé trois fois de toilette. M. Levrault, en costume de gentilhomme campagnard, allait du perron à la grille, de la grille au perron, et, comme ma sœur Anne3), ne voyait rien

le ruse- compère = de looze vos ; efficace = doelmatig ; chaste- = kuiscbe; t'abimaut = verdwijnende ; piquait au jeu = prikkelde ; devise = leus

M La Tarentine, une des poésies les plus connues d'André Chénier. Assise à la proue d'un navire, la jeune Tarentine qui pense à son amant, tombe à l'eau et se noie.

2) Veni, vidi, vici (je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu).

*) Dans ..Barbe bleue", sœur Anne, du haut de la tour, attend avec impatience l'arrivée de ses deux frères qui doivent délivrer leur sœur des mains de l'ogre.

venir. De temps en temps il se renfermait dans sa chambre, se regardait marcher devant une glace, et trouvait qu'il avait bon air. Il parlait à ses gens, et s'exerçait à prendre l'attitude et le ton du commandement. Cependant le soleil baissait à l'horizon ; le vicomte n'avait pas paru. M. Levrault, qui commençait à trouver le procédé un peu leste, ne se gêna pas, après dîner, pour dire sa pensée tout entière. Il faut qu'on sache que M. Levrault avait été, pendant les dernières années de la restauration, un des libéraux les plus distingués de tout le quartier Saint-Denis. Il avait passe dix ans de sa vie à déblatérer dans sa boutique contre tous les grands noms du royaume. Ses opinions s'étaient singulièrement modifiées depuis ; mais, à son insu peut-être, il lui restait au fond du cœur un vieux levain de haine contre l'ancienne noblesse. Tout en la recherchant par calcul et par vanité, secrètement et malgré lui-même il la détestait par habitude, et ne prisait sincèrement que la noblesse dont les titres ne remontaient pas au delà de 1830. A ses yeux, la dignité, le bonheur et la gloire de la France dataient de l'époque où il avait fait fortune. Irrité par tout un jour de vairje attente, bien décidé à ne pas se laisser marcher sur le pied, à tenir haut et ferme la bannière de la nouvelle aristocratie, dont il se considérait comme un des représentants, M. Levrault exhala librement son humeur : il n'avait pas failli attendre, il avait attendu. Il convenait bien à des hobereaux sans sou ni maille, mourant de faim dans leurs châteaux ruinés, d'en agir ainsi, sans façon, avec les coryphées de la grande industrie ! „ S'ils croient nous faire la loi, ils se trompent, disait-il en arpentant à grands pas le salon, pendant que Laure. assise au piano, jouait négligemment une mélodie de

leste = onbeschaamd ; déblatérer = uitvaren ; lev ain = gist ; p r i- > a i t = achtte ; e x h a 1 a = gaf lucbt aan ; hobereaux sans sou ni maille = kale landjonkers ; coryphées = sterren ; arpentant ;"> grande pas = torwijl hij met groote passen op en neer liep

Schubert1). Leur règne est passé; trop heureux sont-ils quand nous voulons bien nous servir d'eus comme d'escabeaux, et acheter leurs noms pour allonger les nôtres.

— Mais, mon père, dit Laure en laissant courir ses doigts sur le clavier, la journée s'achève à peine. Le vicomte aura été empêché : il se présentera.

— Je n'ai pas d'aïeux, moi, reprit M. Levrault ; mais j'ai trois millions. A ce prix, j'aurai, tant que j'en voudrai, des Baudouin et des Lusignan. Le vicomte de Montflanquin ne devrait pas ignorer que, nous autres grands manufacturiers, nous n'aimons pas à attendre. Je ne me soucie pas mal de sa race et de son lion de sable à la queue en trompette ! Quant à ses besans d'or, il vaudrait mieux pour lui qu'il les eût dans sa poche que sur son écusson. Jean ! cria-t-il à un laquais qui traversait la cour, faites atteler, nous sortons.

— Quelle voiture, Monsieur ? demanda Jean.

— La calèche découverte, quatre cbevaux et àlaDaumont2). Je serais curieux de savoir où perche le vicomte, ajouta M. Levrault s'adressant à sa fille. J'aurais plaisir à passer ce soir devant son pigeonnier ; je voudrais montrer à ce preux de quel bois nous nous chauffons, nous autres grands industriels.

— Mais, mon père, le vicomte est dans son droit, répliqua Laure sans s'émouvoir ; ne lui avez-vous pas répondu que nous serions heureux de le recevoir à toute heure ?

— Le vicomte devrait y mettre plus d'exactitude : il sait qui je suis.

d'e scabeaux = trapje ; Je ne me soucie pas mal=Ik geef niots om ; en t r o m p e t te = gekrulde ; p e r c h e = hokt; de quel bois nous nous chauffons = hoe wij te wcrk gaan ; sVmooToir = zich er aan te etoren

') Schubert, compositeur allemand (1797 — 1828). s) C'est-à-dire attelés deux à deux avec un postillon sur les chevaux de gauche, usage introduit sous la Restauration pas le duc d'Aumont.

Comme M. Levrault achevait ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et un laquais annonça le vicomte Gaspard de Montflanquin.

Laure se leva. M. Levrault prit une attitude pleine de dignité.

Le vicomte entra comme un coup de vent. Quoi qu'en eût dit maître Jolibois, et dût cet honnête notaire me classer parmi les gens du commun, le vicomte n'était pas beau ; j'oserai même affirmer qu'il était fort laid, mais d'une laideur comme il faut. Peut-être n'avait-il que vingthuit ans ; on pouvait, sans l'offenser, lui en donner hardiment trente-cinq, grâce sans doute aux nobles ennuis qui avaient pâli son front. Il était mis avec recherche. Le ruban d'un ordre étranger brillait à sa boutonnière. Attaché court au gilet, un bouquet de breloques pendait sur sa poitrine. Petit, mais bien pris dans sa taille, ne manquant pas, dans sa désinvolture, d'une certaine aristocratie de mauvais aloi, svelte, pétulant, l'air hâbleur, tenant du clown et tranchant du marquis, on s'étonnait de le voir en Bretagne ; on l'eût rencontré sans surprise à Paris, dans un de ces groupes de gentilshommes qui, à cette époque, gagnaient leurs éperons sur les champs de bataille de la boui Hotte et du lansquenet 1). Il fit, en entrant, trois courbettes en guise de salut ; puis, s'adressant tour à tour à M. Levrault et à sa fille :

„ Mille pardons, Monsieur ; mille excuses, Mademoiselle. Vous m'avez attendu : j'ai manqué à tous mes devoirs. Je suis déshonoré ; je ne me relèverai jamais de là. Et

comme il faut = fatsoenlijke nauwkeurige ; désinvolture = ongedwongenheid ; s v e 1 1 e = slank ; hâbleur = bluffer ; t r a n c h a n t = uit • hangende; cour bette s en guise de s a 1 u t = buigingen als groet ; j e ne me relèverai jamais de 1 à = ik zal die schande nooit goed makrn

]) Jeux de cartes où le hasard joue le plus grand rôle. Remarquez la forme lansquenet de l'allemand landsknecht, comme vasistas (raampje) de was ist das, vidrecome (roemer) de wieder kommen. etc.

pourtant, foi de gentilhomme, je n'ai pu faire autrement. J'étais parti de Montflanquin à midi. Je venais, j'accourais, quand je rencontre au détour d'une haie le comte de Kerlandec. „Vous savez la nouvelle? dit-il en m'abordant d'un air radieux ; M. Levrault est arrivé."

— Monsieur le vicomte, dit M. Levrault, veuillez donc vous asseoir.

— A cinq cents pas de là, poursuivit le vicomte en se jetant dans un fauteuil, je suis accosté par le vieux chevalier de Barbanpré, un descendant de Godefroy de Bouillon par les femmes. „Eh bien ! me dit-il avec effusion, M. Levrault est arrivé. — Je le sais, lui dis-je, et je vais le voir de ce pas. „Là-dessus, je veux m'esquiver : impossible! Le vieux chevalier me retient par un bouton de mon habit, et je m'oublie à parler de vous.

— Monsieur le vicomte, dit M. Levrault, n'avez-vous pas besoin de vous rafraichir ?

— Je vous rends grâce. Trois cents pas plus loin, je me trouve nez à nez avec la marquise de Francastel, qui me dit : „Vous savez ? Il n'est bruit que de cela dans tout le pays. M. Levrault est arrivé hier soir à la Trélade, en chaise de poste attelée de quatre chevaux. Qu'il sache bien que je serais heureuse de lui faire fête ainsi qu'à sa fille, si je n'étais obligée de partir demain pour Paris."

— Monsieur le vicomte, dit M. Levrault, ne prendriez- vous pas bien un verre de vin de Chypre ou d'Ali c an te ?1)

— Rien, en vérité. Je dus m'arrêter encore plus d'une heure pour causer de vous avec la marquise, qui finit par m'emmener dîner à son château, où je trouvai le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré. Il ne fut

en m'abordant = terwijl hij mij aansprak; accosté = aangeklanipt ; ef f n b ion = hartclijkheid ; m'e s q u i v e r = wogshiipen

') Chypre, ile de la Méditerranée, et Alicante, ville et province d'Espagne, connues par leurs bons vins.

question que de votre arrivée. Le diner s'achevait à peine. que je m'échappai, laissant autant d'envieux que de convives ; et enfin, Monsieur, me voici, honteux, confus, mais heureux de vous voir et assez téméraire pour oser compter sur votre indulgence.

— Monsieur le vicomte, vous n'avez pas besoin de pardon, dit M. Levrault, dont la colère venait de s'éteindre comme un feu de chaume sous une ondée du ciel ; j'ai plutôt à vous remercier de l'empressement que vous avez mis à venir au-devant de moi.

— Monsieur, dit Laure, permettez qu'à mon tour je vous remercie des jolies fleurs que vous m'avez envoyées. Je les ai reçues comme un gage de la bienveillance que nous espérons rencontrer dans ce beau pays.''

Aux premiers mots sortis de la bouche de Laure, le vicomte avait tressailli comme s'il eût reçu dans la poitrine la décharge d'une pile de Volta. Il se tourna brusquement vers la jeune fille, qu'il avait à peine regardée jusque-là, s'accouda sur le bras du fauteuil dans lequel il était assis, et tomba devant elle dans une contemplation silencieuse: on eût dit un pèlerin aux pieds de la madone. Laure se troubla et baissa les yeux ; M. Levrault ne savait que penser.

„ C'est étrange !" dit enfin le vicomte promenant sa main sur son front comme un homme en état de somnambulisme.

Puis, rassemblant ses esprits et reprenant possession de lui-même, il ressaisit le fil de l'entretien, sans avoir l'air de remarquer le trouble de Laure et l'étonnement de son père, avec autant d'aisance que s'il n'eût pas été dans le secret de ce qui venait de se passer.

indulgence = toegevendheid ; o n d é e = bui :1a d é C h ;i r u e <l'u m >• p i K- de V o 1 t a = de ontlading van de Volta'sche zuil ; contemplation = bewondering ; p M e r i n = pelgrim ; c o m m e un ho m m e e n ê t a t d e somnambulisme = als iemand die wakker slaapt ; rassemblant ses esprits = zijne gedachten verxamelende

,Je suis fier, Mademoiselle, d'avoir été le premier à vous rendre, sur cette terre de Bretagne, la foi et l'hommage que tout gentilhomme doit à la beauté. En accourant audevant de vous, Monsieur, je n'ai fait que mon devoir, et jamais devoir ne fut plus doux, plus facile à remplir. Mon notaire m'a plus d'une fois entretenu de vos travaux, de votre richesse, qui ne serait rien à mes yeux si elle n'était le fruit de vos œuvres, le prix de votre intelligence. En me confiant le soin de vous faire les honneurs de cette contrée, Jolibois s'est acquis des droits sacrés à ma gratitude.

— Et à la mienne aussi, dit M. Levrault. Quoique nous soyons habitués, nous autres grands industriels, à nous voir bien reçus partout, je dois avouer, monsieur le vicomte, que j'étais loin de m'attendre à tant de courtoisie.

— Comment donc cela. Monsieur ? S'il est encore par-ci par-là quelques marquis de Carabas1), entichés de leurs titres, refusant de marcher avec le siècle et s'obstinant a s'enterrer vivants dans le passé, nous sommes les premiers a nous railler de leurs travers. La noblesse n'est plus cette phalange impénétrable qui souleva contre elle tant d'inimitiés acharnées, trop souvent légitimes, il faut le reconnaître. Elle ouvre ses rangs à toutes les gloires, à tous les talents, à toutes les supériorités. C'est vous dire, Monsieur, qu'elle est prête à vous accueillir.

— Ainsi, monsieur le vicomte, vous voudrez bien me donner une liste des châteaux où nous devrons nous présenter ?

— Et, ajouta Laure, diriger nos excursions dans ce pays, que l'on dit charmant ?"

faire les honneurs = ronrfloiden ; courtoisie = hoffelijkheid : entichés— verzot : phalange = keurbende ; acharnées= verbittertl

') Carabas, personnage du Chat botté, que Béranger a ridiculisé dans une de ses chansons et qui est le type du noble incorrigible.

SACS ET PARCHEJMNS. 41

En entendant la voix de mademoiselle Levrault, le vicomte tressaillit et passa sa main sur son front.

„Je suis tout à vous, répliqua-t-il en maîtrisant son émotion. Ce pays est charmant, en effet ; nous le visiterons ensemble. Si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous présenter moi-même dans quelques châteaux du voisinage. Ce qui me désole, non pour vous, mais pour moi, c'est que dans trois semaines, je devrai vous quitter pour me rendre à Paris.

— Serait-il vrai, monsieur le vicomte ? s'écria M. Levrault consterné.

— Que voulez-vous, Monsieur? Le monde m'attire peu; la modique fortune que m'ont laissée les révolutions ne me permet pas d'y soutenir l'éclat de mon nom. Un affreux malheur m'a foudroyé à la fleur de l'âge. Par sagesse autant que par goût, je vis dans la retraite. J'aime le silence des champs et la solitude des bois. Cejîendant il y a des exigences auxquelles un galant homme ne saurait se soustraire. J'ai reçu, ce matin même, une lettre de l'un de nos deux jeunes princes, qui me donne rendez-vous aux courses de Chantilly. Je vous le demande, Monsieur : à ma place, que feriez-vous ?

— Je partirais tout de suite, répondit M. Levrault sans hésiter.

— Ajoutez, reprit le vicomte, que le roi et la reine se plaignent de ma longue absence. Voilà près de deux ans que je n'ai mis le pied aux Tuileries. Toute cette famille est si excellente pour moi, si parfaite, que je ne voudrais pas encourir vis-à-vis d'elle le reproche d'ingratitude.

— Et vous avez raison, monsieur le vicomte ; quand on a de bonnes connaissances, on ne doit pas les négliger."

La conversation une fois sur ce terrain, on pense bien

m a i t r i s a n t = bedwingende ; C e qui ni <> d é s o 1 e = Wat ik z»-er betrvur; modique = bescheiden ; se soustraire = zich onttrekken; encourir = berokkenen

que M. Levrault lit tous ses efforts pour l'y maintenir. Il y réussit sans beaucoup de peine. Le vicomte raconta l'histoire de sa présentation, confirma tout ce que maître Jolibois avait dit la veille, et ne se lassa pas de répondre aux questions que M. Levrault ne se lassait pas de lui adresser. Pour un homme foudroyé avant l'âge, il avait, comme on dit, la langue bien pendue, et ne tarissait pas. Décidément, il disposait des faveurs de la cour. Il ne voulait rien, mais il pouvait tout. M. Levrault l'écoutait comme un oracle, et pensait avec complaisance à tout le parti qu'il pourrait tirer d'un pareil gendre. Il voyait tout à la fois en lui un pont pour franchir l'abîme, une échelle pour escalader le pouvoir, une clef pour ouvrir les portes du Luxembourg. De temps en temps, Laure mêlait quelques paroles à l'entretien. Aussitôt qu'elle ouvrait la bouche, le vicomte frissonnait, se tournait vers elle et tombait dans l'extase. Laure ne laissait pas d'être un peu surprise de l'effet que sa voix produisait sur les nerfs du dernier des Montfianquin. M. Levrault lui-même était passablement intrigué : mais ils n'osaient ni l'un ni l'autre demander l'explication de cette singularité.

A la prière de Gaspard, la jeune fille s'était mise au piano. Gaspard, en l'écoutant, se tordait d'admiration, et poussait des brava frénétiques. Le fait est que Laure jouait de ce funeste instrument de façon à le rendre à peu près supportable. Après avoir exécuté quelques fantaisies éblouissantes, elle chanta une des plus délicieuses mélodies de Reber 1). Elle avait une très jolie voix, qu'elle réussissait à gâter à force de prétention. Sa romance- achevée, elle aperçut, en se

il avait la langue bien pendue = hij was goed van den tongriem gesneden; frissonnait = sidderde; l'extase = geestvervoering; passablement intrigué = vrij nicuwsgiorig ; se tordait = sloeg een ^'at in de lucht; brava frénétiques = daverende toejuichingen ; prétention = aanstellerij

') Compositeur français né à Mulhouse (1807—1880).

levant, le vicomte à demi couché dans son fauteuil, immobile, les yeux au ciel, ne donnant plus signe de vie.

„ Monsieur le vicomte, dit enfin M. Levrault de plus en plus étonné, il paraîtrait que cette petite chanson a produit sur vous une impression un peu violente ?

— Pardon, oh ! pardon ! s'écria Gaspard se réveillant en sursaut. Mademoiselle, votre voix me trouble et me plonge dans des ravissements ineffables. Dois-je le dire ? ce n'est pas vous que j'écoute alors, mais une adorable créature qui n'a fait que passer sur la terre, et qui vivra éternellement dans mon cœur. Elle n'avait pas seulement votre voix, elle avait aussi tous vos traits ; si je l'entends quand vous parlez, je la vois quand je vous regarde.

— Quoi ! monsieur le vicomte, s'éci'ia M. Levrault avec une satisfaction orgueilleuse qu'il ne songea pas à dissimuler, ma fille ressemblerait à mademoiselle de Chanteplure ?

— Je vois bien, reprit le vicomte, que Jolibois vous a rais dans le secret de ma douleur. Je ne lui en veux pas. Oui, Monsieur, mademoiselle de Chanteplure ressemblait à mademoiselle votre fille. C'était le même timbre, les mêmes inflexions de voix, le même ovale de visage, le même regard, la même nuance de cheveux. Cependant je crois que Fernande avait la courbe du nez moins pure, moins fine, moins royale. A cela près, foi de gentilhomme, jamais ressemblance plus complète ne se rencontra sous le ciel.

— Mademoiselle de Chanteplure s'est noyée bien malheureusement, ajouta M. Levrault d'un air piteux.

— Ah ! Monsieur ! . . . s'écria Gaspard avec un geste désolé.

— Monsieur le vicomte, dit Laure, qui n'était pas précisément humiliée de sa ressemblance avec la fille d'un

en sursaut = plotseling; ineffables = omiitsprekelijke; dissimuler = verbergen ; timbre = klank '.inflexions de voix = stem buigingen ; piteux = medelijdend

marquis, je regrette que ma présence soit condamnée à réveiller en vous un si pénible souvenir."

Gaspard ne répondit pas, mais il tourna vers mademoiselle Levrault un regard si profond, si tendre, si passionné, qu'elle se sentit affranchie de toute inquiétude et de tout remords.

La conversation prit un tour moins lugubre. Le vicomte avait cela de bon, que ses impressions funèbres ne tenaient pas plus longtemps que la neige d'avril. A l'entendre raconter la mort de mademoiselle de Chanteplure, on aurait pu croire qu'il ne lui restait plus qu'à s'ensevelir à la Trappe1); cinq minutes après, il causait gaiement de choses et d'autres, léger comme un pinson qui vient de sécher au soleil ses plumes mouillées par une pluie d'orage. Il avait dans l'esprit de l'entrain, de la verve, et dans les manières je ne saurais dire quelle grâce frelatée qui n'eût pas trompé les clairvoyants et les délicats, mais à laquelle le commun des mortels devait se laisser prendre aisément. Il effleurait tous les sujets avec une facilité merveilleuse, et parvenait de loin en loin à faire oublier sa laideur. Il parla de la noblesse du pays, et ne dissimula pas à M. Levrault que les plus grandes families des environs étaient en ce moment absentes de leurs terres ; mais il en restait encore assez pour défrayer les loisirs du grand industriel. D'ailleurs, les maisons de Kerlandec et de Barbanpré ne le cédaient à aucune autre pour l'illustration et l'ancienneté.

Cependant il se faisait tard : M. Levrault offrit au vicomte de le mener jusqu'à sa porte en calèche découverte,

lugubre = akelig ; l'entrain = opgewektheid ; la verve = pittigheid ; frelatée = vervalschte ; défrayer les loisirs = de ledige uren te vullen

') La Trappe est an monastère en Normandie ; les religieux appelés Trappistes doivent observer un silence presque absolu.

attelée de quatre chevaux, conduite à la Daumont. Gaspard répondit qu'il s'en irait à pied comme il était venu ; il ajouta, en attachant sur Laure un regard langoureux, qu'il avait besoin, pour apaiser son cœur, du silence des champs endormis. M. Levrault n'insista pas ; mais, avec le tact et la délicatesse du riche qui compte son or devant un pauvre, il exigea que Montflanquin, avant de se retirer, visitât son château, ses remises, ses chenils et ses écuries. Il ne lui fit pas grâce d'un appartement, d'une voiture, d'un cheval et d'un chien. Gaspard avait parlé de l'éclat de son nom, de ses relations avec les princes, de la faveur dont il jouissait à la cour : M. Levrault prit sa revanche en faisant sonner ses millions. Heureusement, le bruit n'en déplaisait pas au vicomte.

„ N'oubliez pas, lui dit M. Levrault, que vous dînez demain à la Trélade. Je ne descends pas de Godefroy de Bouillon, mais je vous montrerai que ma table en vaut bien une autre."

Gaspard s'inclina devant Laure, pressa chaleureusement la main de M. Levrault dans les siennes, et se retira en déclarant que depuis la mort de mademoiselle de Chanteplure il ne se souvenait pas d'avoir passé, même à la cour. une soirée si ravissante.

, Comment le trouves-tu? demanda M. Levrault à sa fille dès qu'ils furent seuls dans le salon.

— Je le trouve laid, répondit Laure sans détour.

— Eh bien ! reprit M. Levrault, on se fait vite à sa h'gure. Le premier coup d'œil ne lui est pas favorable ; pourtant je conçois qu'a la longue on en vienne à le trouver beau. Et puis, un esprit ! . . . des manières ! . . . une grâce ! . . . Il n'y a pas à dire, ajouta-t-il en fourrant ses mains dans ses poches, on est flatté de recevoir ce> gens-là chez soi."

langoureux = smachtendc : sans détour = zonder omwcgen

Cependant Levrault devait s'apercevoir que la Bretagne n'était pas le pays qu'il avait rêvé. Outre Gaspard, on ne voyait à la Trélade que le comte de Kerlandec, créancier du vicomte, et le chevalier de Barbanpré, bon vivant qui ne s'y rendait jamais après diner et n'en sortait jamais avant.

Gaspard, au bout de trois semaines, avait déclaré qu'il n'irait pas à Chantilly. Les courses étaient ajournées à la saison d'automne. Gaspard ne quittait plus la Trélade. Il arrivait le matin, et ne s'en allait que le soir. On devait lui savoir gré de n'avoir pas encore apporté ses pantoufles. C'était lui qui dirigeait tout; rien ne se faisait que par lui. Tous les soirs, avant de se retirer, il dressait lui-même le programme des excursions du lendemain. Il était de toutes les parties et de toutes les promenades. Il eût été tout aussi facile de voir M. Levrault sans son ombre que de le rencontrer sans Gaspard. Vif, alerte, dispos, toujours en belle humeur, le vicomte avait le secret de remplir la Trélade de mouvement, de bruit et de gaieté. Il donnait à M. Levrault des leçons d'équitation, lui racontait des histoires de la cour, caressait sa sottise, encourageait toutes ses manies. Il avait dressé pour Laure un joli cheval qui s'agenouillait devant elle et la suivait comme un mouton bridé. Chaque jour, il inventait une distraction nouvelle. Bref, après avoir commencé par se rendre utile, il avait fini par devenir indispensable. M. Levrault, qui pensait avoir trouvé la pie au nid, se préoccupait à peine des mécomptes qu'il avait essnvés. Qu'était-il venu chercher en Bretagne ? Un gendre qui lui frayât le chemin des honneurs et des dignités. Ce gendre, il l'avait sous la main. Gaspard réunissait toutes les conditions requises : un grand nom pour Laure, pour M.

ajoura é es = uitgesteld ; d i s p o s = opgewekt ; d'é q u i t a t i on = rijkunst ; 1 a pie au n i d = wat hij zocht (la pie = eksterj ; m é C O ni p t e s = teleurstollingfn : frayât = zou banen ; requises = vercischte

Levrault une grande influence. Il était le gendre rêvé. Malheureusement, Gaspard ne paraissait pas entendre de cette oreille. Il n'avait pas d'ambition, et ne parlait de sa pauvreté qu'avec amour ; à ses yeux l'opulence était sans attraits. Il répétait volontiers que sa vie était close, qu'il ne se marierait jamais. M. Levruult désespérait parfois de le prendre dans ses filets : il était le poisson, et croyait être le pêcheur. Il avait dans son parc, avec le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré, des entretiens qui achevaient de l'exalter. Le comte et le chevalier célébraient à l'envi les mérites de Montflanquin. C'était tout profit pour Kerlandec, et Barbanpré ne voulait pas se montrer ingrat vis-à-vis d'un homme qui l'avait introduit dans une maison où l'on faisait de si bons dîners.

Pendant que M. Levrault se consumait dans son impatience, Laure se piquait de plus en plus au jeu. Laure n'eût pas été touchée de l'amour du vicomte, elle souffrait de son indifférence. Si le vicomte eût demandé sa main, il n'est pas sûr qu'elle eût consenti à l'épouser ; mais elle s'irritait de lui entendre répéter sans cesse qu'il ne se marierait jamais. Elle ne l'aimait pas, c'est tout au plus s'il lui plaisait, et pourtant elle était jalouse de la jeune fille qu'il avait aimée ; elle était humiliée de la fidélité qu'il gardait à son souvenir. Enfin il arriva que l'attitude de Gaspard changea visiblement. Gaspard devint triste, fantasque, taciturne, rêveur. Il se troublait auprès de Laure, et l'on voyait bien que ce n'était plus l'image de mademoiselle de Chanteplure qui l'agitait ainsi. Il ne parlait plus de Fernande. Une sombre mélancolie avait tari sa verve, enrayé son entrain. Symptôme plus grave encore :

l'exalter = opwinden ; à l'envi = oui 't hardst; se consumait dans son impatience = van ongeduld verging ; se piquait de plus en plus au jeu = was lioe langer hoc meer geprikkeld; fantasque = grillig ; enrayé = geremd

à table, il buvait à peine et ne mangeait plus que du bout des dents. Ces changements n'échappaient pas à l'œil pénétrant de M. Levrault. Le vicomte ne s'était pas encore déclaré, mais sa passion se trahissait à tous les regards : les moins clairvoyants n'auraient pu s'y tromper.

Ivre de joie, M. Levrault touchait au but de ses espérances. Quant à se préoccuper de la passion du vicomte au point de vue du bonheur de sa fille, cet excellent père n'y songeait même pas. Seulement il pensait avec complaisance qu'un gendre si violemment épris se montrerait des plus accommodants le jour de la discussion du contrat. Le désintéressement de Montflanquin, son mépris de la richesse, son amour de la pauvreté, garantissaient d'ailleurs la modestie de ses prétentions. Fastueux et ladre, M. Levrault se félicitait tout bas d'avoir mis la main sur un gentilhomme qui joignait à tant de qualités précieuses l'avantage du bon marché. Pour Laure, elle se sentait aimée, sa vanité était satisfaite ; elle jouissait de son triomphe, et ne se souciait plus de Gaspard.

,11 faut voir, il faut attendre, disait-elle à son père, qui parlait déjà du mariage comme d'un fait près de s'accomplir. Rien ne prouve jusqu'à présent que le vicomte soit résolu à demander ma main ; mais, y fût-il décidé, la prudence nous conseillerait encore de ne point nous hâter, et d'y regarder à deux fois. Il est impossible que le vicomte soit le seul parti que la Bretagne ait à nous oifrir.

— Qu'espères-tu donc ? répliquait M. Levrault, qui ne comprenait rien aux hésitations de sa fille. Un rejeton des Baudouin et des Lusignan ! Crois-tu qu'il y en ait à remuer à la pelle ? D'ailleurs, nous avons exploré tous les châteaux des environs, et, à moins que tu ne veuilles

du bout des dents= met lange tanden ; accomniodants = scbapl»lijk; ladre = gierig; d'y regarder à *= zich bedenken ; qu'il r en ait à remuer à la pelle? = dat zij wemelen

épouser le comte de Kerlandec ou le chevalier de Barbanpré, je ne sais pas trop sur qui tu pourrais arrêter ton choix.

— Il faut attendre, répétait Laure avec fermeté ; rien ne presse. M. Gaspard nous a dit lui-même que les grandes familles de la contrée sont en ce moment absentes de leurs terres. Peut-être n'en serons-nous pas toujours réduits à la société du vicomte.

— Ma foi, ma chère, tu es bien difficile. Un grand nom, une grande influence, une grande passion par-dessus le marché ! Jolibois avait raison, ce Montflanquin est un caractère antique. On ne l'accusera pas, celui-là, d'avoir couru après notre argent. Je l'observe, sans qu'il s'en doute ; je sais ce qui se passe en lui. Il avait juré de rester fidèle à cette malheureuse Chanteplure. Il t'aime à son cœur défendant. Il en a des remords, il s'en accuse, il en enrage ; mais il t'aime, c'est plus fort que lui. Ainsi, malgré les millions de ton père, tu inspires un sentiment romanesque, et tu n'es pas contente ; tu peux être épousée par amour, et cela ne te suffit pas. Grand merci ! tâche de trouver mieux; je t'en souhaite."

Dans ces dernières paroles de M. Levrault, il y avait bien quelque chose qui chatouillait agréablement l'orgueil de sa fille. Laure n'avait pas la prétention d'être une héroïne de roman. C'était, je l'ai déjà dit, un esprit très calme, et qui avait toujours envisagé le mariage comme une affaire d'ambition. Cependant il ne lui déplaisait pas d'inspirer une passion désintéressée, et de se sentir aimée pour elle-même. Ses amies de pension ne s'étaient pas fait faute de lui répéter qu'elle trouverait peut-être quelque petit hobereau qui consentirait à l'épouser pour ses écus ; elle se figurait

difficile = kieschkeurig ;à son coeur défendante tegen wil en clank; chatouillait = streelde ; ne s'é t a i e n t pus fait faute de = waren niet in gebreke gebleven

leur dépit si elles apprenaient jamais qu'un gentilhomme de haut lignage l'avait épousée par amour. La passion et le désintéressement du vicomte ne pouvaient être mis en doute, et Laure avait assez de raison pour se dire qu'une occasion pareille ne se présente pas deux fois dans la destinée d'une jeune fille affligée d'un million de dot. Gaspard n'était pas beau, mais ses ai*moiries étaient belles.. Laure n'aimait pas Gaspard, mais c'était là le dernier des soucis de Laure. Il n'était jamais entré dans son esprit qu'elle dût aimer son mari. Ce qui la chagrinait, c'est que Gaspard n'était que vicomte ; elle eût voulu tout au moins un marquis. Le titre de vicomtesse n'était pourtant pas à dédaigner, quand on s'appelait mademoiselle Levrault, et qu'on se souvenait d'avoir vu son père auner du drap rue des Bourdonnais. Un jour, en se promenant à cheval, elle s'était arrêtée devant le pigeonnier de Montflanquin. Sa vanité saignait en songeant à cet amas de vieux murs éboulés que Gaspard appelait pompeusement le château de ses ancêtres, mais elle se savait assez riche pour les relever. Enfin, Laure était forcée de reconnaître qu'elle n'avait pas l'embarras du choix. Les semaines s'écoulaient, et les grandes familles absentes ne se hâtaient pas de rentrer dans leurs terres. Vainement M. Levrault étalait sa fortune par tous les chemins et dans tous les carrefours, rien n'y faisait ; la foule des visiteurs était toujours la même à la Trélade. Laure finit par se rendre à l'avis de M. Levrault. Il ne s'agissait plus que d'attendre la déclaration du vicomte. Aux soupirs que poussait Gaspard, il était permis d'espérer qu'on ne l'attendrait pas longtemps.

Ainsi, tous nos personnages nageaient dans la joie, et je ne sache pas que dans aucune histoire on ait vu jamais

dépit = nijdighcid ; h a n t 1 i g n a g e = voornaam geslacht ; la dernier des soucis es de laatste zorg; auner = metcn ; é b o u 1 6 s = ingcstort ; pompeusement = boogdravend ; n'avait pas L'embarras du choix = niet vcel keus had ; carrefours = kruiswegen

tant de gens heureux. Quelques jours encore, et M. Levrault mettait le pied sur la terre promise. Laure se voyait à la cour. Mons Gaspard n'avait plus qu'à étendre ses doigts crochus pour agripper le petit million dont il paraissait avoir quelque besoin. Maitre Jolibois croyait déjà tenir ses quatre-vingt mille livres, et le comte de Kerlandec ses quelques milliers d'écus. Le chevalier de Barbanpré pensait avec délices au festin de noces. Enfin, Galaor se berçait du doux espoir que le vicomte, une fois marié, penserait peut-être à lui payer ses gages. Les choses en étaient là, lorsqu'un incident imprévu vint brusquement en changer le cours. Un matin, après déjeuner, Laure était sortie à cheval, suivie d'un serviteur. C'était la première fois qu'elle allait ainsi à travers champs sans être escortée de son père et de Montflanquin. Gaspard s'était offert à l'accompagner ; mais M. Levrault avait retenu le vicomte, qui ne s'était résigné qu'à regret, après avoir reçu l'assurance que Laure dirigerait sa promenade du côté de Clisson : car, à l'en croire, le côté de Tiffauge était mal habité, et il craignait pour elle de fâcheuses rencontres. Docile aux avis de Gaspard, Laure avait d'abord côtoyé la rivière ; puis, ennuyée bientôt des chemins trop connus, elle s'était jetée dans un sentier qui courait sur les flancs du coteau et se perdait dans un bois de cbênes. Percé d'allées étroites, courtes, enchevêtrées, ce bois était un vrai labyrinthe. Laure le traversa au galop, et s'aperçut, sur la lisière, qu'elle n'était plus suivie de Germain, qui, sans doute, avait perdu ses traces. Mademoiselle Levrault éprouva moins d'inquiétude que de joie en se trouvant seule au milieu des campagnes et, sans se préoccuper autrement des appréhensions

agripper = grijpen naar; se berçait = vleide zich ; incident imprévu = plotseling voorval ; enchevêtrées = verward ; 1 a b y r i nt h e = doolhof ; lisière = rand ; sans se préoccuper autrement des appréhensions = Zondcr zich verder te bekonimercn over de bezorgdheid

du vicomte, elle laissa son cheval aller à l'aventure.

Laure chevaucha ainsi pendant quelques heures au gré de sa monture, sans se douter qu'avec son amazone, son chapeau de feutre et son voile vert, seule et libre, en plein air, perdue au milieu des genêts, elle était cent fois plus aimable que dans le salon de son père. Quand elle voulut se diriger vers la Trélade, elle essaya vainement de s'orienter : elle était égarée dans un océan d'ajoncs et de bruyères. Après avoir erré quelque temps encore au hasard, elle crut reconnaître les abords d'un sentier dans lequel Gaspard l'avait un jour empêchée de pénétrer, en le lui signalant comme un passage périlleux, coupé de fondrières et menant à des marécages. L'année précédente, une pastoure s'était risquée à la poursuite d'une de ses vaches dans ce défilé qu'on appelait le Chemin du diable; la pastoure et la vache n'avaient jamais reparu depuis. Laure avait fait observer avec assez de raison que pareil malheur ne fût point arrivé si Ton eût mis à l'entrée de ce défilé une barrière ou tout simplement un fagot d'épines. Là-dessus, Gaspard s'était récrié, admirant l'esprit inventif de mademoiselle Levrault et déplorant la stupidité de la commune.

En se retrouvant vis-à-vis du chemin du diable, Laure s'arrêta pour le reconnaître, et le reconnut en effet. C'était une allée sinueuse, profondément encaissée entre deux collines, et qui serpentait sous un berceau de frênes, comme un méandre de verdure. Laure allait s'éloigner, lorsqu'elle aperçut une petite fille, pieds nus et cheveux en broussailles, qui débouchait précisément par cette allée,

chevaucha au gré de sa monture = reed waar haar paard haar leidde; de feutre = vilten ; genêts = brem ; s'orienter = haar weg te vinden ; d'à joncs = stckelbrem (gaspeldoorn) ; coupe de fondrières = vol modderpoelen ; pastoure = herderin ; f a g o t = tatekenbosch ; s'é t a i t récrié — had de handen in elkaar geslagen van bewondering ; sinueuse = kronkelend ; serpentait = zich slingeren; frênes = esschen; méandre = kronkeling; en broussailles = in de war; débouchait = te voorschijn kwani

«n chassant devant elle une vache au poil roux. Une imagination un peu rêveuse aurait cru voir les ombres éplorées de la pastoure dont le vicomte avait raconté le sinistre destin ; mais mademoiselle Levrault n'était pas tille à se laisser prendre à de si poétiques illusions.

^Petite ! cria-t-elle. est-ce que le sentier d'où tu sors n'est pas le chemin du diable?"

— Le chemin du diable ! répliqua la pastoure d'un air effaré ; ma belle demoiselle, il n'y a pas de chemin de ce nom dans tout le pays.

— Comment ! s'écria Laure, tu n'as pas entendu parler du chemin du diable ?

— Faites excuse, ma belle demoiselle, j'en ai entendu parler par M. le curé ; mais je ne l'ai jamais vu.

— Tu sais du moins que ce sentier n'est pas sûr, qu'il mène a des marécages où il ne fait pas bon de s'aventurer? L'an passé, une bergère comme toi s'y est perdue avec sa vache.

— M'est avis, répondit la petite, que vous voulez vous gausser de moi. Ce sentier est aussi sûr que la route de Nantes : pour en sortir vivant, il suffit d'y entrer en vie.

— Eh bien ! demanda Laure étonnée, où donc ce chemin mène-t-il ?

— A notre ferme, ma belle demoiselle, et au château de La Rochelandier. "

A ces mots, la petite fille s'enfuit à toutes jambes, pour courir après sa bête, qui se régalait dans un champ de luzerne.

Laure était toujours à la même place, cherchant un sens aux contes de Gaspard et n'en trouvant aucun. Il fallait que ce château de La Rochelandier, dont le nom

éplorées = in tranen; sinistre = onheilspellend ; effaré = verïcbrikt; où il ne fait pas bon de s'aventurer? = waar het nict goed is zich te wagen ; M'est avis = Ik geloof; vous gausser de iuoi= mij voor den gek houden ; luzerne = klaver (me» blauwe bloeiuen)

venait de frapper son oreille pour la première fois, ne fût qu'un monceau de ruines, comme les châteaux de Tiffauge, de Mortagne et de Clisson ; autrement, Gaspard n'eût pas manqué de le porter sur la liste qu'il avait remise à M. Levrault quand il s'était agi de nouer des relations avec la noblesse des alentours. Ce château était inhabité, cela ne laissait pas l'ombre d'un doute dans l'esprit de Laure ; mais pourquoi Gaspard lui avait-il signalé ce sentier comme un passage dangereux ? Pourquoi ce nom de chemin du diable ? Pourquoi cette histoire d'une pastoure et de sa vache s'abimant dans les fondrières ou dans les marécages?

Après quelques minutes de réflexion, Laure cingla d'un coup de cravache le flanc de son cheval et s'enfonça dans le chemin qui menait au château de La Rochelandier.

venait de frapper son oreille pour la première f o i s = zij voor het eerst hoorde ; l'ombre = zweem ; dans l'e s p r i t d e = bij ; s i g n a 1 é = aangewezen ; s'a b i m a n t = verdwijnende ; cingla = zwiepte

Laure arrive dans la cour d'nn vieux château qui, bien qu'un peu délabré, conservait quelque chose de fier et de seigneurial. La châtelaine invite la jeune amazone à entrer pour se reposer un peu.

A peine entrée dans le salon, Laure déclina le nom de son père, et Dieu sait ce qu'il lui en coûta pour prononcer ces simples paroles : Je suis la fille de M. Levrault, sous le feu croisé des regards que tous les portraits de famille paraissaient attacher sur elle. Il lui sembla qu'à ce nom de Levrault un sourire narquois partait comme une flèche de chaque cadre et venait la frapper droit au cœur. Puis elle raconta par quel hasard elle s'était trouvée seule au milieu des campagnes, et comment la curiosité l'avait poussée jusque dans la cour du château.

,Quoi! Mademoiselle, s'écria la mai-quise, vous êtes la fille du riche industrie, qui est venu s'établir à la Trélade? On m'a souvent parlé de monsieur votre père. Je sais qu'il a visité plusieurs familles des environs. Je vous l'avoue, j'avais compté que le château de La Rochelandier ne serait pas le dernier où M. Levrault se présenterait. Ce matin encore, je pouvais m'étonner que monsieur votre père en eût décidé autrement; à cette heure, je le regrette.

— Madame la marquise, dit Laure avec empressement, mon père est moins coupable que vous ne pourriez le

déclina le nom = do naain opgeven ; narquois spottende; empressement = gretigheid

croire. Nous sommes étrangers dans ce pays. La personne qui s'est chargée de nous diriger dans le choix de nos relations ne noas a jamais parlé du château de La Rochelandier. Votre nom n'a pas été prononcé une seule fois à la Trélade depuis que nous l'habitons. Voilà une heure au plus que je dois au hasard de l'avoir entendu pour la première fois. C'est qu'à coup sûr le vicomte de Montflanquin ne vous sait pas de retour dans vos terres, autrement j'aurais peine à comprendre...

— Pardon, Mademoiselle, reprit la marquise l'interrompant; est-ce que la personne qui s'est chargée de vous diriger dans le choix de vos relations serait par aventure . . .

— Le vicomte de Montflanquin, oui Madame.

— Je m'explique très bien, répliqua la marquise avec hauteur, que le vicomte de Montflanquin n'ait pas été tenté d'ouvrir à monsieur votre père les portes d'un château dont il n'a pas les clefs. Mais, Mademoiselle, ajouta-t-elle gaiement, si M. Levrault ne s'est présenté que dans les maisons où le vicomte a ses entrées, vous devez vivre ici dans une solitude à peu près absolue.

— Il est vrai, madame la marquise, que nous ne voyons pas beaucoup de monde, répondit mademoiselle Levrault, qui commençait à dresser les oreilles. Nous sommes à la Trélade depuis près de trois mois, et le cercle de nos connaissances se borne, jusqu'à présent, au vicomte de Montflanquin, au chevalier de Barbanpré et au comte de Kerlandec. "

A ces mots, la marquise partit d'un éclat de rire si bruyant, qu'on eût 'dit un bruit de cascade. Elle se tordait dans son fauteuil, tandis que Laure la regardait d'un air embarrassé et ne savait quelle contenance tenir.

par aventure = bij toeval ; a ses entrées = vrije toegang ; d r e sser Les oreilles = de ooren te spitsen; Elle se tordait = Zg ladite zich een kriek

— Mille excuses, Mademoiselle, dit enfin madame de La Rochelandier quand son accès d'hilarité fut un peu calmé : j'ai mauvaise grâce de rire devant vous des personnes que monsieur votre père reçoit dans son intimité. Cela ne m'arrivera plus. Promettez-moi seulement de ne pas juger de la noblesse de Bretagne d'après les trois échantillons que vous venez de me citer.

— Mais, madame la marquise, le vicomte de Montflanquin nous a dit que les maisons de Kerlandec et de Barbanpré ne le cèdent à aucune autre pour l'illustration et l'ancienneté, et j'aurais cru que le vicomte de Montflanquin lui-même représentait avec ces deux gentilshommes l'élite de la noblesse du pays ?

— Tenez, Mademoiselle, parlons d'autre chose, répondit la marquise se maîtrisant à peine, sinon je vais me reprendre à rire, et cela me fait mal, outre que c'est inconvenant."

Là-dessus, au grand regret de Laure, elle changea le cours de l'entretien.

C*est en vain que Laure essaie de remettre le nom de Gaspard sur le tapis, la marquise se tait à son endroit. Elle comble la jeune tille de prévenances et lorsque celle-ci veut partir, Madame de la Rochelandier la prie d'attendre le retour de son fils.

Jusque-là madame de La Rochelander n'avait pas dit un mot de son fils. A cette révélation inattendue, mademoiselle Levrault tressaillit. Presque au même instant, le galop d'un cheval s'arrêta dans la cour, et, au bout de quelques secondes, un jeune homme entra dans le salon. Son visage était doux et fier. L'intelligence rayonnait sur

accès d'hilarité = lachbui; j'ai mauvaise grâce de rire = het konit niet te pas dat ik lach ; d a n s son i n t i m i t é = in zijn huiselijken kring ; échantillons = stalen (monsters) ; l'i 1 1 u s t r a t i o n = doorliu-htigheid; l'élite = het puik (de keurbende) ; outre que = en bovendien;elle changea de cours le l'e n t r e t i e n = zij gooide het gesprek over een anderen boeg

son front, qu'encadraient négligemment des touffes de cheveux blond cendré. Bien qu'il fût au printemps de la vie, son regard triste et son air souffrant accusaient de secrets ennuis. Grand, mince, élancé, il était vêtu avec une élégante simplicité et paraissait avoir vingt-cinq ans au plus. Laure, en l'apercevant, comprit enfin le sens et ia moralité des fables de Montflanquin. Ce fut pour elle comme un flot de lumière éclairant tout d'un coup les ténèbres du chemin du diable. Gaston n'avait eu qu'à se montrer pour dévoiler Gaspard. Il s'inclina gravement devant la jeune fille, et baisa la main de la marquise avec une tendresse mêlée de respect.

„ Gaston, dit la marquise, vous ne comptiez pas trouver, en rentrant, une si jolie fleur épanouie entre nos vieux murs. Remerciez le hasard qui vous a ménagé cette agréable surprise. Mademoiselle Levrault veut bien vous permettre de l'accompagner jusqu'à la Trélade. Si vous voyez M. Levrault, vous lui ferez mes compliments."

Gaston, qui connaissait tout l'orgueil de sa mère, jeta sur elle un regard curieux ; puis, se remettant aussitôt :

„ Mademoiselle, je suis à vos ordres. Mon cheval est encore tout sellé et bridé; nous partirons dès que vous le voudrez."

Mademoiselle Levrault fit tous ses efforts pour épargner cette corvée au jeune marquis. Si on l'eût prise au mot, je crois qu'elle eût été un peu désappointée. Heureusement il n'en fut rien, et la marquise insista tellement que Laure dut finir par céder. Gaston, par politesse, n'avait pas cru pouvoir se dispenser de joindre ses instances à celles de sa mère. Madame de La Rocnelandier les accompagna jusqu'au pied du perron, les vit monter à cheval, les suivit des yeux à travers la vallée, et ne rentra qu'après qu'ils eurent disparu dans les profondeurs du sentier. Elle avait,

touffes = lokken ; dévoiler = ontmaskeren ; corvée = karwei ; <1 l'sap ji oint é e - teleurgestëfi] [ B e dispenser = nalaten

en rentrant, l'air satisfait d'une personne qui n'a pas perdu sa journée.

Certes, un poète, ou tout simplement un rêveur, qui eût aperçu ces deux enfants chevauchant côte à côte le long des traînes, sous le ciel embaumé des prairies, n'eût pas manqué de s'écrier : Voilà deux amoureux qui passent.

Veut-on savoir ce qui préoccupait mademoiselle Levrault pendant que Gaston chevauchait près d'elle? Ce n'était ni la bonne mine de ce jeune homme, ni l'élégance de sa tournure, ni la tristesse de son regard ; c'était son titre de marquis. Elle reconnaissait bien que Gaston était plus jeune, plus beau, mieux tourné que Montflanquin ; mais avant tout Gaston était marquis, Montflanquin n'était que vicomte. Elle se souciait assez peu de la valeur personnelle de son compagnon ; mais il souriait à sa vanité de rentrer à la Trélade avec un marquis. Et puis, quel coup de foudre pour Gaspard ! Elle jouissait par anticipation de sa stupeur et de son dépit. Dérober aux regards de Laure un jeune et beau garçon qui pouvait devenir un jeune et beau mari, Laure n'était pas fille à s'en plaindre ; mais tenir un marquis sous le boisseau, voilà ce que Laure ne pardonnait point. On juge si de pareilles méditations étaient faites pour appeler l'amour. Quant au jeune La Rochelandier. pendant qu'il chevauchait près de Laure dans des sentiers si étroits, que parfois son visage était effleuré par le voile de l'amazone, il songeait malgré lui aux millions de M. Levrault, et, comme Gaston avait l'âme délicate et fière, cette préoccupation aurait suffi pour fermer son cœur à l'amour, si l'amour se fût avisé de rôder autour de son cœur. Tout en souffrant de sa pauvreté, il la respectait et n'eût voulu pour rien au

traînes = struikgewas : tourné = gerornid ; souriait = lacute toe. ; par anticipation = bij voorbaat ; sous le boisseau = achterbaks (in den doofpot) (onder de korcnmaat) : effleuré = even aangeraakt; si l'amour se fût avisé de rôder autour de son c œ u r .= indien toevallig de liefde bij liem «as opgekomen

monde l'humilier devant l'opulence. Aussi avait-il pris visà-vis de mademoiselle Levrault une attitude froide, compassée, même un peu hautaine. Si elle eût été pauvre comme lui, à coup sûr il eût remarqué sa jolie taille et sa jolie figure: car Laure était vraiment jolie; mais, tandis qu'elle ne voyait en lui qu'un marquis, il ne voyait en elle que la fille d'un millionnaire.

Les choses ainsi posées, il n'est pas besoin d'ajouter que la promenade de Laure et de Gaston n'avait rien de bien sentimental. Celui qui eût écouté derrière les haies en eût été pour sa courte honte. Mademoiselle Levrault, qui tenait à prouver au marquis de La Rochelandier qu'elle n'était pas la fille d'un ancien marchand de drap, comme de méchantes langues en répandaient peut-être le bruit dans le pays, parlait à tort et à travers de ses liaisons avec les filles de la plus haute aristocratie. Ses anciennes compagnes de pension, qu'elle détestait si cordialement, étaient toutes devenues ses amies intimes. Gaston, en l'écoutant, ne pouvait parfois s'empêcher de sourire. Elle essaya de l'amener, par d'insensibles détours, à s'exprimer sur le compte de Montflanquin ; mais Gaston imita la réserve et la discrétion de sa mère. Seulement, quand Laure l'nterrogea sur mademoiselle de Chanteplure, il se mordit les lèvres et ne réprima pas sans peine un mouvement de folle gaieté. Après deux heures de marche, ils aperçurent enfin, à travers le feuillage, le toit de la Trélade.

, Mademoiselle, dit Gaston, qui ne se sentait pas tourmenté du désir de présenter ses hommages à M. Levrault,

compassée = stijf ; p o s é e s = gesteld ; eût été pour sa courte h o n t e = zou bedrogen zijn geweest ; méchantes langues = de booze vereld ; parlait à tort et à travers = sloeg door als een blinde vink ; ré s <• r v e — terughoudendheid ; discrétion = stilzwijgendheid; réprima = bi'dwong ; folle gaieté = dolle vroolijkheid ; qui ne se sentait pas tourmenté du désir = die uiet erg verlangend was

voici votre demeure. Ma mission est terminée ; si vous le permettez, je n'irai pas plus loin."

Laure l'entendait autrement. La présence du marquis était nécessaire à l'effet de son entrée ; elle voulait; en même temps, que le jeune La Rochelandier emportât chez lui une idée un peu nette du luxe de M. Levrault. '

„Mon père ne me pardonnerait pas, lui dit-elle, de vous avoir laissé partir ainsi. Peut-être vous en voudrait-il à vous-même de vous être dérobé à ses remerciements. Je me suis reposée au château de La Rochelandier: venez, Monsieur, vous reposer au château de la Trélade. Vous n'y retrouverez pas la grâce et l'esprit de madame votre mère, mais mon père sera très heureux de vous connaître et de recevoir de votre bouche les compliments dont madame la marquise a bien voulu vous charger pour lui."

Gaston ne parassait pas bien convaincu de la nécessité de complimenter le nouveau seigneur. Laure redoubla d'insistance. Ce petit débat durait encore, quand les deux chevaux s'arrêtèrent devant la grille du château.

mission = zending ; vous en voudrait-il = zou hij net u kwalijk uemen ; dérobé = onttrokken; débat = geschil

Si Levranlt avait tant insisté pour que Gaspard restât à la Trélade c'était pour amener celui-ci à lui confesser son amour. Après bien des pourparlers, Gaspard, sans nommer personne, avone qu'il est amoureux, mais à cet aveu, qui le rend parjure envers Mademoiselle de Chanteplure, il se laisse tomber dans un fauteuil et cache son visage entre ses mains.

„Eh bien ! monsieur le vicomte, va pour l'amour! s'écria gaiement le grand manufacturier. Ce n'est pas le premier tour de ce genre qu'aura joué le petit dieu malin. Laure, qui sait son histoire de France sur le bout du doigt, m'a souvent parlé d'unroiquel'amourdesadamepoussaà reconquérir son royaume1). Va pour l'amour, monsieur le vicomte ! Pourquoi ± rmgir ? pourquoi baisser les yeux ? pourquoi dérober à ma vut ?e noble visage ? Levez la tête, héroïque jeune homme. Assez longtemps vous avez souffert, assez longtemps vous avez combattu ; mademoiselle de Chanteplure n'a plus rien à vous demander. Si ses mânes ne sont pas satisfaits, je ne sais pas ce qu'il leur faut. Parlez-moi, complétez l'aveu de votre flamme, confiez à votre vieil ami, à votre vieux Levrault, le nom de la beauté qui a su vous charmer. Quelle qu'elle soit, je

va pour = vooruit met ; sur le bout du doigt = op haar duimpje ; m â n e s = schim

') Agnès Sorel, favorite de Charles VII de France, eut sur ce roi une heureuse influence. Le roi, continuant l'œuvre de Jeanne d'Arc, réussit à vaincre les Anglais.

réponds de votre bonheur. Quelle famille ne s'empresserait de vous faire place à son foyer ? quelle femme ne serait fière d'avoir dompté \m cœur tel que le vôtre ? quel père ne serait heureux de pouvoir vous nommer son gendre?"

Comment Gaspard eût-il résisté à ces paroles entraînantes? Il se leva tout d'un jet, comme les diablotins à ressorts quand on ouvre la boîte où ils sont comprimés. La félicité des élus rayonnait sur son front ; il parut un instant comme transfiguré. Il fit quelques pas vers M. Levrault, qui attachait sur lui un œil fascinateur; sa bouche était prête à laisser échapper le secret de son âme, quand tout à coup la porte du salon s'ouvrit, et Laure entra fièrement, suivie du marquis de La Rochelandier.

A cette brusque apparition, Gaspard comprit que la statue du Commandeur et l'ombre de Banco1) n'étaient que des jeux d'enfant : il resta foudroyé sur place. De son côté, M. Levrault ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer chez lui un visiteur qui n'était ni le chevalier de Barbanpré ni le comte de Kerlandec.

„Mon père, dit Laure sans avoir l'air de remarquer la présence du vicomte, je vous présente M. le marquis de La Rochelandier, qui a bien voulu m'accompagner jusqu'à la Trélade.

Et la jeune fille raconta brièvement comment le hasard l'avait conduite au château du jeune marquis. Gaspard eût été plus à l'aise dans un buisson d'épines ou sur le gril de

dompte = geteind ; diablotins à ressorts = duiveltjes met veeren ; félicité des élus = gelukzaligheid der uitverkorenen ; fascinateur = betooverende ; brièvement = kort en bondig ; buisson d' épines = doornstruik

') Dans don Juan de Molière, la statue du commandeur dont don Juan a séduit la fille, lui apparaît dans un festin et lui prend la main. La terre s'entr' ouvre 6t l'impie est englouti.

Dans Macbeth de Shakespeare, l'ombre de Banco assassiné par Macbeth, lui apparaît dans un banquet, l'accusant en même temps du meurtre du roi Duncan.

saint Laurent1); il eût donné ses breloques, sa décoration de l'Eperon d'or et jusqu'à la dernière pierre de son château, pour sentir, au péril de sa vie, le parquet du salon s'abimer sous ses pieds. La confusion, le dépit, la colère, se partageaient son cœur. Qu'on se figure un vautour se disposant à plumer un oiseau, et qui voit un aigle fondre et s'abattre sur sa proie. Quant à M. Levrault, tout entier à ses préoccupations, il ne devinait rien et ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir quelque anguille sous roche. L'intrusion d'un marquis à La Trélade n'avait pas changé le cours de ses idées. Il n'avait que faire des La Rochelandier, et s'en tenait à son vicomte, qui suffisait à toutes ses ambitions. Il n'était pas ingrat et ne se flattait pas du fol espoir de rencontrer jamais un gendre plus exquis. Gaspard était le gendre modèle. M. Levrault l'eût fabriqué lui-même qu'il ne l'eût pas fait autrement. Enfin, l'attitude de Gaston ne pouvait raisonnablement prétendre à tourner la tête au grand industriel. Grave et silencieux, froid et sévère, Gaston avait le fier maintien qui sied à la pauvreté vis-à-vis de la richesse. M. Levrault lui trouvait l'air impertinent.

„ Monsieur le marquis, dit enfin Gaspard, qui sentait la nécessité de faire bonne contenance, j'ignorais que vous fussiez de retour dans vos terres."

Gaston le regarda avec hauteur et ne répondit que par une légère inclination de tête. Il ne convenait pas à ce jeune homme d'accepter un rôle, quel qu'il fût, dans la comédie qui se jouait à la Trélade. Au bout de quelques instants, il prit congé de M. Levrault et de sa fille, et se

B* ab î m e r = instorten ;vautour = gier ;qu'il pût y avoir quelque anguille sous roche = er iets achter kon steken ; intrusion = indringerij ; m a i n t i e n = houding ; 'sied = past ; impertinent = brutaal ; faire bonne contenance = zich goed houden

') En 258, sous le règne de Valérien, saint Laurent fut brûlé à Rome sur un gril.

retira comme il était entré, sans saluer le vicomte Gaspard de Montflanqnin.

Débarrassé de la présence de ce visiteur incommode, Gaspard respira plus à l'aise. La courte apparition du marquis, la réserve de ses manières, le piètre effet qu'il avait produit sur M. Levrault, le silence même de la jeune fille, qui s'était abstenue jusque-là de faire la moindre allusion au cbemin du diable, avaient à peu près rassuré le vicomte, qui se préparait à reprendre avec son beau-père l'entretien fatalement interrompu au moment le plus intéressant; mais Gaspard ne devait pas en être quitte à si bon marché.

, Monsieur le vicomte, dit Laure d'un ton bref qui ne présageait rien de bon, j'ignorais qu'il y eût des La Rochelandier dans notre voisinage; je l'ignorerais encore à cette heure si le hasard eût imité votre discrétion. Il me semble pourtant que la marquise de La Rochelandier et son fils valent bien le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré. Remarquez, monsieur le vicomte, que je ne parle pas de vous.

— Je déclare que ce marquis ne m'a pas charmé du tout ! s'écria M. Levrault avec un dédain suprême. Qu'est-ce que c'est que ça, les La Rochelandier ? D'où ça vient-il ? où ça perche-t-il ? C'est la première fois que j'entends parler de ces gens- là.

— Je le répète, répliqua Gaspard affectant une sécurité qui n'était déjà plus dans son cœur, je ne savais pas que les La Rochelandier fussent de retour dans leurs terres.

— C'est bien étrange, monsieur le vicomte, ajouta Laure d'un air distrait, tout en jouant avec sa cravache qu'elle avait encore à la main. Voici près de trois ans que la

incommode = lastig ; p i è t r e = amizalig ; en être quitte à si bon marché = er zoo gemakkelijk aikomen ; présageait = voorspelde; perche = hokt ; cravache = karwats

66 BAC8 ET PAKCHEMINi.

marquise et son fils sont de retour dans leur domaine : le temps vous aura manqué pour l'apprendre.

— Mademoiselle, reprit Gaspard, je croyais, je m'étais laissé dire que la marquise et son fils étaient partis pour Frohsdorf ') à la fin du dernier hiver. Je dois ajouter que les La Rochelandier appartiennent à une fraction de la noblesse que j'ai vue longtemps, mais que je ne vois plus.

— Ah ! vous ne voyez plus les La Rochelandier ... Je l'aurais deviné, monsieur le vicomte, rien qu'à la façon dont le marquis vous a salué en entrant et en sortant.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria M. Levrault. qui ne pouvait comprendre où sa fille voulait en venir. Ce marquis est un mal-appris qui mériterait une bonne leçon. Ne vous semble-t-il pas, vicomte, qu'il n'a pas eu pour moi tous les égards qui sont dus à mon rang? Quelle pitié ! C'a fait le fier, et je jurerais que j'ai là, dans ma poche, plus d'argent qu'il n'en faudrait pour acheter ses terres, son château et ses armoiries."

A ces mots, il tira de son gousset une poignée d'or qu'il fit sauter dans le creux de sa large patte. Gaspard se sentait appuyé par M. Levrault, il reprit avec assurance:

HLes La Rochelandier ne me pardonneront jamais d'avoir en me ralliant au trône de Juillet, pacifié la Vendée et ruine dans l'Ouest les dernières espérances de la légitimité aux abois. Ils représentent en Bretagne cette noblesse incorrigible qui n'a rien appris ni rien oublié2). Infestés de tous

fraction = deel ; m a 1 • a p p r i s = loniperd ; les égards = de r-erbied : il tira de son gous>ct = bii haalde uit zijn vestjeszak; pacifié = de vredo hersteld in; aux abois = in den Bitersteo nood

■) Frohsdorf, en Autriche, où le comte de Chambord a résidé de 1841 à 1SS3, date de sa mort.

•) On a dit des émigrés nobles, à leur retour en France, que la ition n'avait pas été pour eux une leçon, et qu'ils n'avaient rien appris ni rien oublié.

les préjugés de leur caste, entichés de leurs titres, ennemis nés de toutes les idées nouvelles, ils regrettent le régime de la féodalité, et rêvent, dans leur château branlant, le rétablissement de la dime et de la corvée. Parce qu'il leur reste deux ou trois tours éventrées, ils se croient appelés à restaurer la monarchie du droit divin. Ne leur parlez pas de la bourgeoisie, ils la détestent. L'industrie, cette gloire de la France, cette jeune reine du monde, cette puissance des temps modernes, ils la dédaignent, ils la méprisent, ils la traitent du haut en bas. Ils en sont encore à confondre la bourgeoisie avec le peuple, et, à leurs yeux, un grand industriel ne compte pas plus qu'un petit marchand.

— C'est un peu fort! s'écria M. Levrault.

— Voilà, Monsieur, ce que c'est que les La Rochelandier. Vous venez de voir le marquis. Quelle morgue! quelle insolence ! Pendant le peu de temps qu'a duré sa visite, ce petit hobereau a-t-il paru un seul instant se douter qu'il avait devant lui un des plus illustres représentants de la haute industrie? J'en souffrais pour vous et pour lui-même. 11 est tout jeune; nous sommes du même âge; peut-être ii-t-il un ou deux ans de moins que moi. Eh bien! ne dirait-on pas déjà le marquis de Carabas? Quant à sa mère, c'est la marquise de Prétintaille1).

— Monsieur le vicomte, repartit Laure, qui avait écouté tout cela sans sourciller, il faut que la marquise et son fils aient beaucoup changé depuis que vous ne les voyez plus. Madame de La Rochelandier m'a semblé la grâce en

entichés = verzot ; branlant = wankelend ; la dlnie et de la C o r v ê e = de tienden en de heerendienst ; du droit divin = bij d<gratit: Gods; morgue — stijve verwaandheid ; sans sourciller^ zonder blikken of blozen

') Allusion à nne chanson de Buranger dans laquelle il a ridiculisé les femmes nobles et prétentieuses.

personne. C'est elle qui est accourue au devant de moi, c'est elle qui m'a introduite dans son château branlant. Château branlant tant que vous voudrez. Tout ce que je sais, c'est qu'il est debout; j'en connais plus d'un en Bretagne dont on n'en pourrait dire autant. J'ignore si la marquise est hostile à la bourgeoisie ; ce que je puis affirmer, c'est qu'elle ne m'a parlé de mon père qu'avec considération, de ses travaux qu'avec respect.

— C'est bien heureux ! dit M. Levrault en se caressant le menton.

— Enfin, monsieur le vicomte, poursuivit Laure en appuyant sur chaque mot, il n'est pas d'amitié ni d'avances que la marquise ne m'ait faites, avec un charme, un esprit, des manières, dont rien, je dois l'avouer, n'avait pu jusquelà me donner une idée. Quant au jeune marquis, s'il est fier, c'est que sans doute il a ses raisons pour cela. Il ne me déplaît pas qu'un gentilhomme porte haut la tête.

— Mademoiselle, répliqua Gaspard avec un fin sourire, la marquise est une bonne mère. Peut-être qu'en cherchant bien, vous finiriez par trouver le secret de ses cajoleries.

— Qu'entendez-vous par là, monsieur le vicomte? riposta Laure d'un ton mutin. Est-ce à dire qu'on ne saurait choyer et fêter en moi que la richesse de mon père ? En cherchant le secret des cajoleries de la marquise, peut être trouverait-on celui des prévenances dont nous avons été comblés dès le soir de notre arrivée à la Trélade."

Ici Gaspard se leva, pâle et froid de colère. Plus pâle que Gaspard, M. Levrault, muet d'épouvante, regardait tour a tour sa fille et le vicomte, et se demandait s'il n'assistait pas à la ruine de ses espérances. Ce qui le rassurait un peu, c'est qu'il croyait rêver et se croyait le jouet d'un abominable cauchemar.

considération = waardeering ; cajoleries = flikflooierjjen ; m ut i n = guitig ; choyer = vertroetelen ; cauchemar = nachtmerrie

Restez donc assis, monsieur le vicomte, reprit Laure d'une voix mielleuse et sans avoir l'air d'y toucher. Je n'ai pas eu, croyez-le bien, l'intention de vous offenser. Je ne vous ai jamais fait l'injure de mettre en doute le désintéressement de votre affection, la loyauté de votre caractère. De grâce, asseyez-vous. Je ne veux pas que nous nous quittions de la sorte. S'il m'est échappé quelque parole étourdie qui ait blessé en vous des susceptibilités légitimes soyez généreux et pardonnez-moi.

— A la bonne heure! s'écria M. Levrault, que ces derniers mots avaient rappelé à la vie. Mais à qui en as-tu? quelle mouche te pique ? Donnez-vous la main, mes enfants ; pour Dieu! laissez là les La Rochelandier. "

Gaspard lui-même se croyait sauvé. Il prit les doigts de la jeune fille ; mais ; comme il allait les porter à ses lèvres :

„ Monsieur le vicomte, dit Laure avec un sang-froid impitoyable, si, pour nous égayer un peu, nous parlions du chemin du diable?"

Gaspard tressaillit et retira sa main, comme s'il eût senti des griffes s'allonger traîtreusement sous le velours et s'enfoncer brusquement dans sa chair.

„ Mademoiselle, dit-il après s'être mordu les lèvres jusqu'au sang, je m'éloigne, je vous laisse à vos nouvelles amitiés. Puissiez-vous ne regretter jamais celle que vous venez de traiter si indignement! Tel est le dernier vœu d'un noble et tendre cœur, qui, pour prix de son dévouement, n'aura recueilli que l'ingratitude et l'outrage. "

Et il sortit comme un ouragan. Non qu'il abandonnât la partie, notre ami Gaspard n'était pas homme à lâcher ainsi un million de dot ; mais il sentait qu'au point où les choses en étaient arrivées, il fallait frapper un grand coup. Il ne

sans avoir l'air d'y toucher = met een leuk gezicht : échappé = ontvallen ; susceptibilités légitimes = billijke prikkelbaarheul ; quelle mouche te pique = waaroin vlieg je zoo op ; gr i f f e s s'allonger traîtreusement = klauwen die verraderlyk uitstaken

doutait pas que M. Levrault ne le rappelât ou ne fit courir après lui. Il avait besoin de se recueillir, de reprendre ses sens, et d'aviser aux moyens de réparer le rude échec qu'il venait d'essuyer.

Je dois renoncer à peindre la stupeur du grand manufacturier : qu'on se représente la consternation d'un enfant qui, au moment de mettre un grain de sel sur la queue d'un oiseau, le voit s'envoler et se percher sur une branche. Son premier mouvement avait été de courir après Monttlanquin ; ses pieds étaient scellés au parquet. Il voulut l'appeler ; une main de fer lui serrait la gorge. Cependant, a demi couchée sur le divan, Laure frappait à petits coups sa jupe d'amazone avec sa cravache, et regardait tranquillement les mouches qui se promenaient sur la corniche du plafond.

,Que la peste étouffe les La Eochelandier ! s'écria enfin M. Levrault passant tout d'un coup de la stupéfaction à la colère et au désespoir. Que s'est-il passé? que se passe-t-il? où est le vicomte ? Malheureux que je suis ! m'être donné tant de peine, avoir tant travaillé, pendant deux mois, à l'unique fin de l'apprivoiser ! Que d'esprit, que d'adresse, pour en arriver là ! J'avais triomphé de tous ses scrupules. Mes bras s'ouvraient pour le recevoir ; il allait m'appeler son beau-père. Trois mois encore, et j'étais baron, je siégeais à la chambre haute. Parle, que t'a-t-il fait, ce modèle de gentilhommerie ? Pour toi, il était prêt à renoncer à la pauvreté qui lui fut toujours chère, au veuvage dans lequel il avait promis de vieillir ; il trahissait mademoiselle de I hanteplure ; il consentait à t'épouser. Et voilà que, de but en blanc, sans raison, sans motif, tu l'aiguillonnes, tu

reprend r- se 6 > e n s = tôt zich zelf komen ; consternation = neerslachtigbeid (wanhoop) ; scellés = vastgenageld ; corniche = kroonlijst; Que la )> e s t c ('touffe = T>c doive] baie ; V apprivoiser = hem mak te maken; Berupulee = bezvaren; siégeais = zou zetelen ; de li u l en blanc = op dcn man af

l'irrites, tu le harcèles, tu lui jettes l'insulte au visage. C'est ainsi que tu reconnais les sacrifices de ce cœur généreux!"

Quand l'exaspération de M. Levrault se fut un peu calmée, Laure raconta tout au long de quelle façon elle en était venue à suspecter le désintéressement et la bonne foi de Gaspard, comment ses soupçons, vagues d 'abord, s'étaient à peu près changés en certitudes.

,Au diable le château de La Rochelandier ! s'écria M. Levrault quand elle eut tout dit. Tu avais bien besoin d'aller te fourvoyer dans ce repaire de chouans ! Ta marquise, que Dieu confonde! et son godelureau de fils t'auront dit du mal de Gaspard. Pour moi, je tiens le vicomte de Montflanquin pour l'honneur, pour la fleur des preux? Pourquoi le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré, ces deux burgraves de la vieille Armorique, me chanteraient ils chaque jour et sur tous les tons ses mérites et ses vertus ?

— Mais, mon père, d'où vient que la marquise est partie d'un éclat de rire en m'entendant nommer ces deux burgraves ?

— Encore un coup, laissons-la ta marquise! Je vais.de ce pas, relancer Gaspard dans sa vicomte. Un Levrault peut courir sans honte après le rejeton d'une maison qui se rattache par ses alliances aux Baudouin et aux Lusignan."

Laure se planta fièrement devant la porte du salon, et lui barra vaillamment le passage. Elle tenait à son marquis autant que M. Levrault à son vicomte.

M. Levrault eut beau se débattre et se refuser à rien entendre, Laure parvint à le mater, et s'exprima avec tant de raison, de conviction et d'autorité, qu'elle réussit enfin à lui mettre la puce à l'oreille.

tu le harcèles = je valt hem herhaaldelijk aau ; r e p a ire d e c h o u-

ans = hol van koningsgezinden ; godelureau = saletjonker; Encore un coup = Xogmaals ; r e 1 a n c e r = afhalen ; se dé battre^- tegenspartelen ; m a t e r = klein krijgen ; mettre la p a c e à l' oreille = zijn argwaan gaande mnken

,Tout ce que je vous demande, dit-elle après avoir ébranlé sa confiance, c'est d'agir prudemment et de ne rien précipiter. Au lieu de courir après le vicomte, restez tranquillement chez vous. Il reviendra, gardez-vous d'en douter. Ce soir ou demain, vous aurez la joie de le voir reparaître. Observez-le, tenez-vous sur vos gardes, et je réponds qu'avant huit jours vous serez le premier à lui signifier son congé."

Bon gré mal gré, M. Levrault dut se rendre aux conseils de sa fille. La journée s'acheva tristement. Le dîner fut lugubre. Le grand fabricant, que n'égayait plus la présence de Gaspard, était d'une humeur de sanglier ; il gronda ses gens à propos de tout, et en mit deux ou trois à la porte. Sa confiance, un instant ébranlée, était, au bout d'une heure, aussi ferme, aussi florissante, aussi robuste que jamais. Il ne comprenait déjà plus que la calomnie eût osé s'attaquer à Montflanquin et ternir ce miroir de la chevalerie. L'espoir de voir son Gaspard reparaître l'avait soutenu jusqu'à là nuit tomhante ; mais les étoiles s'allumèrent au ciel, et, comme Marlborough 1), Gaspard ne revint pas. L'infortuné Levrault tomba dans une mélancolie sombre. Il allait de chambre en chambre, maudissant les La Rochelandier, et redemandant son vicomte à sa fille, comme le vieil Auguste ses légions à Varus 2).

précipiter = verhaasten ; signifier son congé = de denr wijzen ; r e n d re a u x = zwichten voor ; était d'une humeur de sanglier ^ allerslechts gehumeard; ternir = bekladden (dof maken)

') Général anglais, battit les Français dans pluisenrs batailles, entre autres à Malplaquet (1709). Allusion à la fameuse chanson: Malbrough s'en va-t-en guerre.

-' Varna, général de l'empereur Auguste, fut vaincu par Arminius (0 av. J.-C.) dans la forêt de Teutobourg.

Après s'être retourné plus de vingt fois pour voir si M. Levrault ou quelqu'un de ses gens ne le suivait pas, après s'être assis de quart d'heure en quart d'heure le long des haies, afin de donner au grand industriel ou à ses émissaires le temps de l'atteindre, le vicomte était rentré dans le château de ses ancêtres. En quel état, juste ciel ! On se ï magine aisément. Galaor eut peine à le reconnaître et trembla pour ses gages. Le château se composait d'un tas de pierres éboulées, au milieu desquelles une aile seule restait encore debout; les beaux esprits du pays disaient que la maison de Montflanquin ne battait plus que d'une aile. Cette aile obstinée, d'un effet moins rassurant que pittoresque, ne devait pas offrir un abri très sûr lorsqu'il faisait une forte bise. C'était dans cet asile héréditaire que Gaspard venait de loin en loin se reposer des orages de la vie parisienne et se dérober aux importunités de certaines gens. L'intérieur répondait à toutes les idées de luxe et de magnificence qu'éveillait le dehors. Je n'ajouterai rien de plus, par respect pour la mémoire des Baudouin et des Lusignan.

Ce fut surtout à l'heure du dîner que le vicomte sentit toute l'horreur de sa position. Depuis près de trois mois, il prenait tous ses repas à la Trélade. Galaor se nourrissait

émissaires = boden; éboulées = ingestorte; ne battait plus

que d'u ne a i 1 c = rleugellam was ; bise = noordenwind ; i m p o r t un i t é s = oyerlast

à son propre compte, et n'avait, pour faire bouillir la marmite, que les ressources de son intelligence. Aussi ne vivait-il que de rapines et de pillage. Il rôdait autour des poulaillers, s'introduisait frauduleusement dans les garennes, et tendait des pièges aux lapins. Il n'y avait pas à deux lieues à la ronde une basse-cour où le drôle n'eût fait des siennes. Les œufs étaient à peine pondus qu'ils étaient déjà dans ses poches. Il ne passait guère de jour sans qu'un fermier des environs n'accusât le renard de lui avoir croqué une oie ou un dindon. Le renard, c'était Galaor qui maraudait pour ses besoins comme Caleb *) pour l'honneur de son maître. Habitué aux vins fins, aux mets exquis de la Trélade, hélas! que devint le vicomte en voyant fumer sur sa table une gibelotte de lapin que le jeune groom avait préparée pour lui-même! C'était tout le dîner de Gaspard, avec un pot de vin du cru et un morceau de fromage de chèvre que l'industrieux enfant avait harponné la veille dans une métairie.

Accoudé sur le bord de la table sans nappe, la tête entre ses mains, le vicomte n'avait pu encore se résigner à fêter la cuisine de Galaor. Il s'abîmait de plus en plus dans l'amertume de ses pensées, quand tout à coup il sentit une main familière qui s'appuyait sur son épaule. Un éclair de joie traversa son cœur ; ce ne pouvait être que M. Levrault. Gaspard se leva brusquement, et se trouva nez à nez avec Jolibois.

„Eh bien ! monsieur le vicomte, dit gaiement le tabellion

jioui' faire bouillir la m a r ni i te = oui den schoorsteen te doen rooken; garennes = konijnenhol; fait des siennes = zijne streken ui tgehaald ; croqué = opgepeuzeld ; maraudait—- stroopte ; gibelotte de lapin — gestoofd konijn ; pot de vin du cru = kan landwijn : industrieux = liandig ; harponné = gegapt ; ni é t a i r i e = boeiderij iiicierij)

') Caleb, serviteur fidèle, dans la Fiancée de Lammermoor de Walter Scott.

venu tout exprès pour veiller au grain, où en sonimesnous ? Nos affaires avancent-elles ? Palpons-nous bientôt l9s écus du beau-père ?

— Tout est perdu! répliqua le vicomte s'affaissant sur sa chaise de paille.

— Comment, mille diables ! s'écria maître Jolibois, qui pensait à ses quatre-vingt mille livres. Vous voulez rire, monsieur le vicomte ?

— Jamais je n'en eus moins envie. Tout est perdu, vous dis-je : nous sommes ruinés, volés, pillés comme au coin d'un bois. Les La Rochelandier ont paru!"

Maître Jolibois sauta au plafond, comme si un pétard eût éclaté entre ses jambes.

^Massacre et sang ! reprit le vicomte avec un geste dont rien ne saurait rendre la sauvage énergie. Avoir employé plus de génie que n'en montra M. de Talleyrand x) au congrès de Vienne ; avoir imaginé plus de combinaisons savantes, dépensé plus d'esprit, de patience et d'habileté qu'il n'en faudrait pour escamoter un royaume ; n'avoir rien négligé, avoir tout calculé, tout prévu, et pourquoi ? pour échouer au port. Stupide hasard, sois maudit ! Nous triomphions, Jolibois. Je le tenais enfin, ce buffle de Levrault ! je le tenais, il était pris. Je l'avais amené à me jeter sa fille et ses millions à la tête. Le tour était joué. Sa face rayonnait de bêtise et de joie ; ses bras s'ouvraient ; il allait m'appeler son gendre . . .

— Eh bien! monsieur le vicomte?

— Eh bien! Jolibois, c'est à ce moment que sa fille est entrée, traînant après elle ce faquin de La Rochelandier.

pour veiller au g r a i n = een oog in 't zeil houden ; Palpons = Betasten : p i 1 1 «'• s comme au coin d'an b o i s = Bchandelijt geplunderd : pétard = voetzoeker; pourescamot er= wegtemoffelen; la q u i n = vlegel

•) Talleyrand-Périgord (1754—1838), diplomate français connu par son astuce; il représenta la France au congrès de Vienne (1813).

— Mais, s'écria Jolibois frappant du pied le parquet vermoulu, vous n'avez donc pas tenu compte de mes recommandations ?

— Allons donc ! s'écria Gaspard ; me prenez-vous pour un enfant ? Aujourd'hui, ce matin, voilà quelques heures, le père et la fille, après trois mois de séjour à la Trélade, ne se doutaient pas encore qu'il y eût des La Rochelandier sous le ciel. Pour les éloigner du château, que j'aurais voulu pouvoir entourer de pièges à loup, j'avais fait tout ce qu'il est humainement possible de faire : j'avais fait des légendes. Vaine précaution, Jolibois! Il a fallu que cette petite sotte de Laure allât caracoler sous les fenêtres de La Rochelandier et la damnée marquise, qui, je le jurerais, se tenait depuis trois mois à la croisée comme une araignée qui guette une mouche, s'est précipitée sur sa proie.

— C'est grave, monsieur le vicomte: la marquise aura parlé de vous.

— Et vous jugez si elle m'aura ménagé. Dieu merci, il n'y a rien à dire contre moi. Je n'ai point démenti ma race, j'ai gardé pur le nom de mes aïeux ; mais de tout temps les La Rochelandier se sont montrés hostiles à ma maison, et la marquise a trop d'intérêt à me perdre dans l'esprit des Levrault pour qu'elle s'amuse à leur chanter mes louanges.

— C'est très grave, monsieur le vicomte, répéta maître Jolibois en hochant la tête.

— S'il ne s'agissait que de moi, ajouta Gaspard, j'en prendrais aisément mon parti. Je me suis jeté dans cette affaire uniquement à cause de vous, mon cher monsieur Jolibois. Je n'ai travaillé que pour vous. Sachez bien qu'en vue de moi-même, je n'aurais jamais abaissé la dignité de mon

rermouln = vermolmd ; pièges :\ loup = wolfskuil ; caracoler = zwenkingen verrichten ; damnée = verwenschte; araignée = spin; j'en prendrais aisément mon p a r t i = zou ik gemakkelijk daarin berusten ; uniquement = uitsluitend

caractère jusqu'à courir après la fille et les millions d'un ancien marchand de drap. L'amitié que je vous porte a pu seule m'y décider. Ce qui me désole à cette heure, c'est de penser que vous allez attendre encore quelque temps le remboursement de la somme que je vous dois.

— Est-ce que, par hasard, monsieur le vicomte, vous me feriez l'injure de croire qu'en vous poussant dans cette entreprise, j'ai songé un seul instant à moi? Est-ce que vous suspecteriez la sincérité de mon dévouement au point de supposer qu'en vous offrant une occasion de rétablir votre fortune, je ne cherchais que celle de rentrer dans mes fonds ?

— Je le dis hautement, s'écria le vicomte en relevant la tête, ce qui importe à un Montflanquin, ce n'est pas la richesse, c'est un blason sans tache. Pour vous, pour vous seul, Jolibois, j'ai pu consentir à m'humilier devant l'opulence.

— Je n'ai pas d'armoiries, mais j'ai des panonceaux ! s'écria maître Jolibois avec fierté, et je tiens autant à les garder sans tache au-dessus de ma porte que vous, monsieur le vicomte, à préserver votre blason de toute souillure. En vous dénonçant les millions de M. Levrault, je n'étais préoccupé que de vous et de l'avenir de votre maison.

— Voilà bien quelques années que je suis votre débiteur, reprit Gaspard sur un ton moins haut.

— De grâce, monsieur le vicomte, ne parlons pas de cette misère. De quoi s'agit-il en réalité ? D'une somme de quatre-vingt mille francs dont vous avez négligé, depuis dix ans, de servir les intérêts. Si vous l'exigez, ajoutons-y, pour règlement de tout compte jusqu'à ce jour, les petites avances que je vous ai faites et qui vous ont permis de vous présenter avec avantage à la Trélade. Si dans ces derniers temps vous avez été un peu tracassé à cause des

remboursement = terugbetaling ; panonceaux = naamplaat (met een schild) ; misère = kleinigheid ; servir = betalen ; avances = voorschotten ; tracassé = lastig gevallen

quatre- vingt mille francs, ce n'est pas à moi qu'il faut vous en prendre, mais à la succession de mon père.

— Ainsi, mon bon, mon cher Jolibois, vous voudrez bien attendre encore quelques semaines. Peut-être la fortune, acharnée après moi, se lasserat-elle enfin de me poursuivre.

— A moins que vous ne vouliez m'offenser et me mettre à la porte, monsieur le vicomte, nous ne parlerons plus de cela.

Les deux compères discutent longuement sur la ligne de conduite à suivre en cette occurrence. Jolibois se charge de reconquérir facilement Levrault et Gaspard croit qu'en simulant une belle scène d'amour il saura fléchir la jeune fille.

Ce beau plan une fois combiné, le notaire envoie Galaor chercher de quoi diner, et il passe la nuit dans le pigeonnier de Gaspard après avoir perdu une somme assez ronde en jouant avec le vicomte.

Le lendemain, Jolibois se rend à cheval à La Trélade. Mais, chemin faisant, il se ravise. Il jnge la partie perdue pour Montflanquin et se dit que le moment est venu ou jamais de demander la main de Laure pour son propre compte.

Pendant que Jolibois marchait en conquérant sur la Trélade, M. Levrault était en proie à de cruelles perplexités. Il avait passé une mauvaise nuit et se préparait à passer une triste journée. Le soleil était déjà haut dans le ciel ; l'ombre des arbres s'accourcissait à vue d'œil, le vicomte n'avait point reparu. M. Levrault avait erré toute la matinée, comme une âme en peine, dans le sentier qui menait à la vicomte. Si Laure ne l'eût surveillé de près, il n'est pas douteux que le brave homme n'eût poussé jusqu'au pigeonnier de Gaspard.

„Tu le vois, disait-il à sa fille d'un air consterné, le vicomte ne revient pas. On n'outrage pas impunément un Montflanquin; le vicomte est perdu pour nous.

— Soyez tranquille, mon père, le vicomte reviendra, répliquait Laure avec une assurance qui, depuis la veille, ne s'était pas un instant démentie."

M. Levrault branlait la tète et pleurait dans son cœur le gendre envolé.

,Non, non, c'est impossible ! s'écriait l'ancien marchand de drap, en conjurant par un geste souverain les fantômes

en proie à de cruelles perplexités = radeloos ; avait erré une àme en peine = had doelloos rondgedoold ; p o u s s é = doorgegaan ; branlait = schudde ; conjurant = terwijl liij bezwoer

qui l'assiégaient ; jamais un Montflanquin n'a trompé personne ; et d'ailleurs ce n'est pas un Levrault qu'on joue, qu'on mystifie comme un petit bourgeois. Je me connais en gentilshommes. Si Gaspard n'était pas tout ce qu'il paraît être, je n'aurais pas attendu qu'on vînt m'en instruire, je l'aurais bien démasqué moi-même. Le vicomte est digne de sa race. Comme ce chevalier1) dont Laure m'a quelquefois parlé, il est sans peur et sans reproche. Encore un coup, pourquoi Jolibois nous l'eût-il vanté? Pourquoi nous l'eût-il présenté comme l'honneur et la loyauté mêmes? Dans quel intérêt l'eût-il choisi pour nous diriger, pour nous accompagner dans toutes nos excursions? Jolibois est un honnête garçon ; il sait qui je suis, quels égards me sont dus. Il n'eût pas introduit dans ma maison une vertu douteuse. Il n'ignore pas de quel bois nous nous chauffons, nous autres grands industriels; n'entre pas qui veut dans notre intimité. Non, non, c'est impossible ! répétait-il avec une exaltation toujours croissante. J'écraserai la calomnie comme un serpent sous mon talon: le vicomte sera mon gendre."

Et, bien résolu cette fois à tenir tête à sa fille, il allait s'échapper pour courir à la vicomte, quand un pas brusque et précipité ébranla l'escalier qui conduisait à son appartement.

„ C'est lui ! le voici !" s'écria M. Levrault, tombant en arrêt, et déjà prêt à ressaisir sa proie.

Cependant, au bruit des pas qui se rapprochaient de plus en plus se mêlait une voix brisée, haletante, qu'il cherchait vainement à reconnaître. „Où est M. Levrault? criait cette voix, qui n'était pas celle de Gaspard; où se tient-il? — Qu'on me mène à lui ! — Il faut que je le voie, il faut que

joue = bedot ; mystifie = fopt : Encore un coup = Nogmaals ; intimité = kring ; exaltation = opgewondenheid ; ébranla = deed drennen ; tombant en arrêt = die zich gereed maakte ; haletante = hijgende

1 Bayard.

je lui parle! — Les moments sont précieux; il n'y a pas une minute à perdre!" M. Levrault pensa que le feu était à la Trélade. Il se jeta tout effaré dehors de sa chambre et faillit être renversé par maître Jolibois.

Etait-ce Jolibois, notre Jolibois, celui que nous avons laissé, voilà tout au plus un quart d'heure, dans le sentier de la Trélade? Jolibois était méconnaissable. A quels exercices, à quelle gymnastique effrénée avait-il dû se livrer pour en arriver à un changement si brusque et si complet? A voir ses bottes poudreuses, son pantalon taché de boue, sa cravate dénouée, tous ses vêtements en désordre, on eût dit qu'il venait de faire deux cents lieues à franc étrier. Son visage s'harmonisait avec son costume. Tous les vents déchaînés se fussent disputé sa chevelure qu'elle n'eût pas été plus violemment ébouriffée. Sa barbe rappelait le poil hérissé de Calchas '). Il y avait dans ses yeux, dans sa physionomie, dans tous ses mouvements, je ne sais quoi d'étrange qui frappait M. Levrault d'étonnemeut et presque d'épouvante.

„Rien n'est-il fait? rien n'est-il conclu? arrivé-je à temps? s'écria Jolibois coup sur coup, d'un air égaré, en se précipitant comme une trombe dans l'appartement. S'il est trop tard, malédiction sur moi! C'est moi, Monsieur, qui vous aurai perdu; c'est moi qui vous aurai poussé dans l'abîme!

— Dans l'abîme! s'écria M. Levrault pâlissant; dans l'abîme ! répéta-t-il en promenant autour de lui un œil inquiet. Qu'entendez-vous par là? Dans quel abîme m'avez-vous poussé? Les chouans se remuent-ils? Est-il question d'attaquer la Trélade? Je croyais que le vicomte, en se ralliant

faillit être renversé = werd haast oniver geloopen ; effrénée = Jolie; à franc étrier -= aan één stuk door; ébouriffée = verward; trombe = hoos

') Pendant la guerre de Troie, Calchas, devin farouche, animait les guerriers grecs. Sur ses conseils, Agamennon n'hésita pas à sacrifier sa fille Iphigénie pour plaire aux dieux.

au trône de juillet, avait mis fin aux discordes civiles.

— Dites, Monsieur, parlez, reprit Jolibois ne se possédant plus : rien n'est-il fait ? rien n'est-il conclu ? Ne me laissez pas dans cette horrible incertitude ; prenez pitié de mes angoisses !

— Avez-vous juré de me rendre fou ? s'écria M. Levrault. qui, en observant les traits bouleversés du tabellion, sentait redoubler sa terreur. A qui en avez-vous ? qu'y a-t-il ? que se passe-t-il ? Comment prendrai-je pitié de vos angoisses si vous ne commencez par prendre pitié des miennes ?

Si vous ne me dites rien, que voulez-vous que je vous dise ?

— C'est juste, repartit Jolibois en se frappant le front. La tète n'y est plus ; on la perdrait à moins. Pardonnez, Monsieur, au trouble qui m'agite. Je viens de Nantes. Pour vous sauver, s'il en est encore temps, j'ai fait huit lieues en cinq quarts d'heure. Mon cheval est tombé de fatigue à la grille de votre château ; je doute qu'il se relève. Noble animal ! au train dont il allait, il semblait deviner qu'il s'agissait de votre salut, de celui de votre aimable fille.

— Au fait, Jolibois, au fait ! Vous me tenez sur des charbons ardents. J'ai dix chevaux dans mes écuries : si le vôtre ne se relève pas, on le remplacera. On ne perd jamais rien à servir les Levrault. Expliquez-vous. Soyez clair, soyez bref. De quel danger sommes-nous menacés ?

— Dans un instant, Monsieur, dans un instant. Que je sache d'abord si j'arrive assez tôt pour vous tirer du gouffre où je vous ai plongé. Le contrat est signé. Qui m'eût dit, hélas! qu'un autre que Jolibois...? Je me tais, j'ai perdu le droit de me plaindre. Le contrat est signé, mais il ne peut avoir de valeur qu'après la célébration du mariage. Eh bien! ajouta Jolibois d'une voix hésitante, en

'1 i i c o i cl i- - civiles = burgertwisten ; bouleversés = hevig beroerde ; au train ri o n t il a 1 1 a i t = naar zijn vaart te oordeelen ; g o U f f re atôTond

attachant sur M. Levrault un regard où se révélait toute l'anxiété de son âme, eh bien ! Monsieur, tout est-il fini? Le destin a-t-il prononcé ? Sommes-nous aux prises avec l'irréparable? Suis-je condamné à traîner avec moi un remords éternel? Répondez, dût votre réponse me frapper comme un coup de foudre : le mariage est-il célébré ?

— Quel mariage ? demanda M. Levrault de l'air d'un homme qui, au lieu d'un pavé qu'il s'attendait à recevoir, sent une bulle de savon s'abattre et crever sur son nez.

— Mais, Monsieur, répondit Jolibois non sans quelque surprise, le seul mariage dont il soit question à cette heure dans toute la Bretagne : celui de votre fille et du vicomte Gaspard de Montflanquin."

Les dernières paroles de maître Jolibois ressemblaient si bien à une raillerie, que le grand industriel put un instant se croire persiflé. Pour toute réponse, il leva les épaules, enfonça ses mains dans les poches de sa robe de chambre, et se mit à tourner en silence autour de l'appartement, comme un ours mal léché.

„ Ainsi, Monsieur, dit maître Jolibois, dont la figure s'éclairait peu à peu, le mariage n'est pas célébré ? Ainsi, mademoiselle votre fille n'est pas encore unie au vicomte de Montflanquin par des liens indissolubles, par un serment irrévocable ?

— Eh non î mon cher, eh non ! s'écria M. Levrault avec humeur, le mariage n'est pas célébré. D'où venez-vous ? d'où sortez-vous ? qui vous a conté ces sornettes ? Laissons cela, je vous prie. Ce n'est pas la peine de tant insister là-dessus.

— Us ne sont pas mariés . . . Mon Dieu, soyez béni ! s'écria Jolibois dans un transport de joie céleste. Vous avez donné les jambes de la gazelle à la pacifique monture d'un

dût = al nioest; bulle de s a v o n = zeepbel : pe rs i f 1 é = bespot ; un ours m a 1 1 é e li é = een ongelikte béer ; indissolubles = onverbreekbare ; sornettes = praatjes

humble notaire de province. Vous m'avez permis d'arriver assez tôt pour sauver l'innocence et déjouer les projets du méchant. Vous avez voulu que je pusse réparer le mal que j'avais fait à mon insu. Vous m'avez éclairé à temps ; vous n'avez pas souffert que la vertu servît au triomphe du vice. Merci, mon Dieu ! . . . ils ne sont pas mariés."

Les mains jointes, les yeux au ciel, maître Jolibois paraissait s'oublier dans une extase religieuse. M. Levrault le considérait avec stupeur et se demandait si ce diable d'homme avait bien en effet toute sa tête à lui.

„Mon cher Monsieur, dit-il enfin en se grattant l'oreille, m'expliquerez- vous ce que tout cela signifie ? Jusqu'à présent, il n'est pas sorti de votre bouche un mot, un seul mot, qui ne soit encore une énigme pour moi. Vous crevez votre cheval, vous éclatez ici comme une bombe ; m'apprendrezvous pourquoi ? Mariés ou non mariés, en quoi cela vous touche-t-il ? Est-ce une raison pour vous mettre les sens à l'envers ou pour vous égayer de la sorte?

— 0 le meilleur des hommes ! ô trois fois noble cœur ! s'écria maître Jolibois avec une émotion si bien jouée, que M. Levrault, tout attendri sans savoir pourquoi, se sentiprès de fondre en larmes. Il est sans défiance, il ne soupt çonne rien. Avec le génie des affaires, c'est la candeur et la naïveté d'un enfant. Il s'avance en souriant à travers les embûches ; il joue sur les bords du cratère qui s'ouvre pour le dévorer. On rencontre ainsi quelques êtres privilégiés, pareils à la fontaine d'Aréthuse ]); ils se mêlent aux flots bourbeux du monde sans altérer le cristal de leur âme. Malheureux !

à mon insu = buiten ruijn weten ; extase = geestvervoering; bien toute sa tête à lui = goed bij zijn zinnen ; énigme = raadsel ; crevé z = rijdt dood ; mettre les sens à l'envers = van streek te maken ; embûches = hinderlagen

') Les eaux limpides de la fontaine d'Aréthuse ne se mêlaient pas aux eaux bourbeuses (mythologie).

ajouta-t-il d'une voix éclatante en saisissant brusquement le bras du grand manufacturier, savez-vous ce que c'est que le vicomte Gaspard de Montflanquin ? dites, le savez-vous?"

Ce fut un coup de tonnerre déchirant un ciel d'azur. A cette question formidable, M. Levrault pâlit et frissonna. Blême, les yeux hagards, palpitant comme un passereau entre les serres d'un oiseau de proie, il regardait maître Jolibois, qui lui brisait le bras dans une main d'acier. En ce moment suprême, Etienne Jolibois avait dans son attitude quelque chose de froid et de terrible qui rappelait B e r t r a m l), le mystérieux compagnon de Robert-le-Diable. Il y eut quelques secondes de ce silence imposant qui précède les révélations solennelles. Jolibois le rompit le premier.

„Ah ! s'écria-t-il en marchant à grands pas dans la chambre, il n'est pas sorti de ma bouche un seul mot qui ne fût pour vous une énigme ! Ah ! vous ignorez encore ce qui m'amène ! Ah ! maries ou non mariés, cela doit m'être indifférent ! Ah ! vous ne comprenez rien ! Eh bien ! Monsieur, vous allez tout comprendre."

Et là-dessus, sans autre préambule, d'une voix brève, mordante, incisive, maître Jolibois raconta tout ce que le lecteur, plus clairvoyant que M. Levrault, a depuis longtemps deviné. Jolibois déshabilla Gaspard et le mit à nu. Il déchira la trame qu'il avait aidé à tisser ; il abattit l'échafaudage qu'il avait aidé à construire. Chacune de ses phrases tombait comme un coup de massue sur les illusions du grand industriel, qui voyait son vicomte s'écrouler pièce à pièce, s'en aller morceau par morceau.

Blême = doodsbleek ; palpitant = popelend ; passereau^. nuisch ; révélations = openbaringen ; préambule = inleiding ; incisive = snijdende; clairvoyant = helderziend ; trame = complot (inslag) 1' échafaudage = stellage ; massue = knots

') Allusion à l'opéra de Meyerbeer où Bertram joae envers Robert un rôle analogue à celui de Méphistophélès envers Faust.

86 SACS ET PARCHIMINs.

Montflanquin était d'une ancienne noblesse de la Bretagne,

mais il avait traîné son blason dans la boue de tous les

ruisseaux. Après avoir mangé son patrimoine, il avait

trafiqué de son nom et s'était rallié au trône de juillet:

mais le roi, la reine, les princes, les princesses, n'avaient

pas tardé à lui tourner le dos. Criblé de dettes, n'ayant

ni sou ni maille, de trop bonne maison pour se résigner

au travail, il vivait à Paris de la bouillotte et du lansquenet.

Quant à mademoiselle de Chanteplure, elle avait passé si

rapidement sur la terre, que personne ne se souvenait de

l'avoir seulement entrevue. Préparé depuis la veille à ces

étranges confidences, M. Levrault sentait, a chaque mot de

Jolibois, des écailles tomber de ses yeux. Au bout d'un

quart d'heure il ne restait plus rien de son vicomte.

„Le misérable ! ajouta Jolibois quand il eut tout dit, il

avait fait de moi sa dupe et son complice. Ce matin encore,

voilà quelques heures, j'étais comme vous, sans défiance.

Je ne soupçonnais rien. Je m'étais laissé dire, une semaine

auparavant, que le vicomte allait épouser votre fille ; on

m'avait affirmé que le contrat était signé : je m'en réjouissais.

Je m'étonnais un peu, je l'avoue, de n'avoir pas été choisi

pour rédiger le contrat; je m'étais bercé de l'espoir de

devenir un jour le notaire de votre famille ; mais Jolibois

n'est pas égoïste. Je ne songeais qu'à votre bonheur, je

m'applaudissais d'avoir servi de lien entre la maison des

Levrault et la maison de Montflanquin, quand ce matin, au

saut du lit, un des premiers magistrats de la ville est

venu m'apprendre tout ce que je viens de vous révéler.

Enfer et damnation ! comprenez-vous mon épouvante ?

comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai crevé mon cheval,

pourquoi je suis tombé chez vous comme une bombe? Com-

trafiqui- - handel gedreven met; Criblé J <• «lutte* = roi schulden ; - <j n ni m ai 1 le= geen rooden cent ; écai 1 le s = schellen : j e m'a p p 1 a u- ;i i s =. ik trenschte mij geluk; au > au i du lit = bij net opstaan; ■ I a tii n a t i o n = vi rlœldng

prenez-vous enfin qu'il s'agissait de mon honneur et de votre salut?

— Il faut convenir, s'écria M. Levrault, que ce vicomte est un effronté coquin. Je n'avais pas attendu jusqu'ici pour savoir à quoi m'en tenir sur sa valeur réelle. Je ne l'avais pas vu trois fois que déjà je trouvais en lui quelque chose de louche. Je m'étais dit tout de suite : Ce n'est pas là un vrai gentilhomme. Croyez bien, Jolibois, que jamais je n'aurais consenti à lui donner ma fille en mariage ; mais, je l'avoue, j'étais loin de m'attendre à tant d'audace et de perversité.

— Vous avez, Monsieur, non loin de votre porte, reprit Jolibois en hochant la tête, certain château dont je vous engage aussi à vous défier, à moins qu'il ne vous plaise de tomber de Charybde en Scylla *) et de sortir d'un guêpier pour vous fourrer dans un nid de vipères.

— De quel château voulez-vous parler ? demanda le grand industriel.

— Du château de La Rochelandier. Il y a là, je vous en avertis, une marquise plus dangereuse encore pour vous que le vicomte. Si je ne vous ai pas crié gare! quand vous êtes venu vous établir à la Trélade, c'est que je la croyais absente du pays. Je vous le répète, Monsieur, défiez-vous du château de La Rochelandier. La marquise s'est posée en Bretagne comme la Jeanne d'Arc de la légitimité. Vous êtes influent, vous êtes opulent, vous occupez un rang élevé dans le monde. La marquise ne négligera rien pour vous

e ffrontû = onbeschaamde ; quel q u e chose il e 1 o u eh e iets verdachts; perver si té = verdorveuheid; guêpier= wespennest; vipères adder

') Célèbres écueils du détroit de Messine; on dit en hollandais va n Scylla in Charybdis (van kwaad tôt erger) avec inversion des termes, comparé au français. Il en est de même pour des centaines d'expressions : eb en vloed (le flux et le reflux* : vraag en aanbod (l'offre et la demande), etc.

amener doucement à mettre vos millions au service de son fils et de son parti.

— Ah ça ! s'écria M. Levrault, c'est donc un coupegorge, cette Bretagne qu'on m'avait représentée pourtant comme la terre classique de l'honneur et de la loyauté ?

— Que vous dirai-je, Monsieur ? Vous voulez frayer avec la noblesse, vous êtes servi à souhait. Le vicomte Gaspard de Montflanquin vous a fait et vous fait encore une cour assidue et désintéressée. • Vous recevez à votre table somptueuse le chevalier de Barbanpré, qui ne comprend pas qu'Esaû %) ait vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, mais qui vendrait son âme pour une poularde truffée. Vous promenez dans votre calèche le comte de Kerlandec, gentilhomme pur sang, à qui Gaspard doit quinze mille francs, et qui compte, pour rentrer dans ses fonds, sur la dot de mademoiselle Laure. Enfin, voici venir la marquise de La Rochelandier, plus fourbe, plus rusée, plus avide que tous les autres. Ainsi, vous les verrez tous s'abattre autour de votre richesse comme une troupe de phalènes autour du globe d'une lampe. C'était votre rêve, Monsieur, de nouer des relations avec l'aristocratie ; vous devez être satisfait. Quand vous m'avez confié vos projets et vos espérances, je me suis tu, j'ai respecté vos illusions. Mes opinions politiques vous étaient connues ; vous n'auriez pas manqué de suspecter mon impartialité. Ah ! si j'eusse osé parler . . .

— Voyons, qu'auriez- vous dit, maître Jolibois? demanda M. Levrault en lui frappant sur l'épaule.

c iiiijiicorge = raoordhol ; frayer = onigaan ; somptueuso = weelderig ; droit d' aînesse = recht van eerstgeboorte ; 1 e n t i 1 1 e s = linzen ; poularde truffée = getruffeerde kip ; f o u r b <• = bedriegster; phalènes = naohtnilen ; suspecter = verdenken

') Esaù, fils d'Isaac, céda son droit d'aînesse à son frèro Jacob pour nn jilat de lentilles.

SACS ET PAEC'HKMIXS. 89

— Ce que j'aurais dit ? s'écria le notaire avec feu; j'aurais dit : Monsieur Levrault, vous l'honneur et la gloire de l'industrie française, quand un homme de votre valeur s'allie à la noblesse, il ne s'élève pas, il descend, il n'usurpe pas. il abdique. J'aurais dit aussi : Le temps approche où de grands événements vont s'accomplir. Ce n'est pas en s'appuyant sur le bras caduc et décrépit de sa sœur aînée que l'aristocratie nouvelle peut se flatter de tenir tête aux orages qui vont l'assaillir.

— Quels orages? demanda M. Levrault d'un air étonné.

— Quels orages, Monsieur ? vous me le demandez ! s'écria Jolibois. Ne voyez-vous pas l'horizon se charger de nuages ? ne sentez- vous pas le sol tressaillir et trembler sous vos pieds ? La France s'agite, le monde est dans l'attente.

— Que voulez-vous dire, maître Jolibois ? Jamais la France ne fut si heureuse, jamais l'industrie ne fut si prospère. La bourgeoisie est au pouvoir, que peut-elle souhaiter de mieux?

— Et le peuple, Monsieur ? demanda maître Jolibois en croisant lentement ses bras sur sa poitrine ; le comptezvous pour rien?

— Le peuple! répliqua M. Levrault ; que lui manque-t-il? N'ai-je pas gagné trois millions ? Qu'est-ce qui l'empêche d'en faire autant ?

— Je vous le dis, Monsieur, reprit bravement maître Jolibois, de grands événements se préparent. Le peuple est aujourd'hui derrière la bourgeoisie comme autrefois la bourgeoisie était derrière la noblesse. La bourgeoisie a tué la noblesse : le peuple tuera la bourgeoisie.

— Allons donc ! s'écria M. Levrault ; mon journal ne dit pas un mot de cela.

il n'usurpe pas, il abdique = h\j overwcldigt niet, hij doet aistand v:in zijne rechten; caduc = zwak ; décrépit = Tervallcn

— Le peuple est grand, le peuple est généreux, poursuivit Jolibois d'un ton sentencieux ; mais le peuple est terrible, et je ne dois pas vous cacher, Monsieur, que le jour où la bourgeoisie lui rendra ses comptes, elle aura un mauvais quart d'heure à passer. Les millions seront alors un lourd bagage, et je sais plus d'un riche banquier qui s'estimera fort heureux s'il réussit à sauver sa tête.

— Parlez- vous sérieusement, Jolibois ?

— Trop sérieusement, hélas ! Je pense à vous, Monsieur, à votre aimable fille. Vous n'avez rien fait, je le sais, pour attirer sur vous la haine et les malédictions du peuple. Vous êtes toujours allé au-devant de ses besoins ; en toute occasion, vous avez soulagé ses misères ; vous n'êtes pas de ces riches égoïstes, impitoyables, qui déclarent que personne ne meurt de faim une fois qu'ils ont bien diné. Cependant, vous le savez, dans les tempêtes révolutionnaires, trop souvent les innocents payent pour les coupables. Que deviendriez-vous, juste ciel ? Ah ! sans doute, je veillerai sur vous, sur votre fille. J'apaiserai la colère du lion déchainé : vous le verrez, docile à ma voix, venir, en rampant, vous lécher les pieds. Le peuple me connaît, il m'aime ; mais qui peut dire, qui peut prévoir où nous serons, vous et moi, pendant la tourmente ? Arriverai-je à temps pour vous faire un rempart de mon corps, pour détourner le coup mortel, pour vous emporter dans mes bras ? Croyezmoi, Monsieur, au heu de rechercher l'alliance d'un gentilhomme qui ne servirait qu'à vous désigner plus sûrement à la vengeance populaire, donnez votre fille à un républicain ^prouvé qui protégera tout à la fois votre vie et votre fortune.'

A la pensée de marier sa fille à un républicain, M. Levrault

se n tenci <• u x = plechtigc ; u n m ;t u vais <i u a r t d' h t- u r e à p :i — ser /.al een leelgke }ii.n> rooken; déchaîné = losgelaten; do cil' gedwcc : t o n r m e n te = Btorm

partit d'un formidable éclat de rire et se tordit les flancs dans un accès de folle gaieté.

„Vous êtes fou, mon cher, dit-il enfin à Jolibois un peu déconcerté. Le peuple est content ; il ne veut plus de révolutions. Je m'étonne qu'un garçon d'esprit comme vous ait en politique des idées si fausses. Je vous conseille de vous abonner à mon journal."

Jolibois revint à l'assaut, mais vainement. M. Levrault ne comprenait rien ou paraissait ne rien comprendre. Toutes les insinuations de l'honnête républicain s'aplatirent sur l'intelligence du grand industriel, comme des balles sur la peau d'un éléphant. Le tabellion se retira la rage et la mort dans le cœur.

Au détour du sentier, à deux portées de fusil de la grille, Jolibois rencontra le vicomte. Gaspard s'était un peu attardé le long des haies, non pas à poursuivre les papillons, mais à fourbir ou a épousseter un certain nombre de phrases et à l'aide desquelles il comptait réduire le cœur récalcitrant de mademoiselle Levrault. Sûr désormais de ses effets, il venait de hâter le pas, quand Jolibois lui barra le chemin.

,Eh bien! Jolibois? demanda-t-il avec anxiété.

— Sonnez, clairons ! sonnez, trompettes ! s'écria le cavalier en brandissant sa cravache d'un air victorieux. Que tous les maçons de la Bretagne accourent à votre voix ! que vos tours humiliées s'élancent de leurs ruines ! que les pierres de votre château se relèvent au bruit des écus du grand industriel, comme autrefois les murs de Thèbes aux sons de la lyre d'Amphion1)! qu'on rétablisse partout les

se tordit les flancs = schudde van t lachen ; revint à 1* assaut berbaalde den aanval ; insinuations = toespelingen : la r a ge e I la mort dans le cœur = woedend en terneergeslagen ; détour = bocbt;

fourbir = poetsen ; r éc al ci t r a n t = weerbarstig : V> a ira = versperde : brandissant = terwijl liij zwaaide

') Amphion, tils de Jupiter et cTAntiope, bâtit les murs de Thèbes.

armoiries de votre famille ! que Galaor grimpe aux créneaux et déploie la bannière des Montflanquin ! que les Baudouin et les Lusignan tressaillent de joie dans leur suaire ! Vous l'emportez, monsieur le vicomte. Vous n'avez plus qu'à vous présenter, les millions de M. Levrault sont à vous.

— Dites qu'ils sont à nous ! s'écria le vicomte dans un élan de joie et de reconnaissance dont il ne fut pas le maître. A nous les millions ! ajouta-t-il en battant un entrechat sur le bord du sentier. L'endiablée marquise en séchera de rage. Jolibois, comment s'est passée l'entrevue? Avezvous rencontré de la résistance?

— Je ne dois pas vous dissimuler, monsieur le vicomte, que, lorsque je suis arrivé, vos actions avaient un peu baissé. J'ai parlé, tout a changé de face. Les La Eochelandier sont à cent pieds sous terre, et vous êtes plus haut que jamais. Sans vanité, monsieur le vicomte, je puis me flatter de vous avoir donné en cette occasion ce qu'on appelle un bon coup d'épaule.

— Généreux Jolibois, noble ami, mon sauveur ! s'écria le chevaleresque Gaspard, qui cherchait déjà quelque moyen honnête de frustrer l'espérance de tous ses créanciers; je vais donc pouvoir m'acquitter envers vous!

— Monsieur le vicomte, vous avez à vous préoccuper d'intérêts plus sérieux. Ce qui m'est dû n'importe guère; acquittez d'abord ce que vous devez à la mémoire de vos ancêtres, répliqua le magnanime Jolibois, qui se demandait si l'heure n'était pas venue de se venger de toutes ses déceptions.

— Ah çà; demanda le vicomte, dont les yeux verts brillaient au soleil comme deux émeraudes, nous les tenons bien, n'est-ce pas, ces petits agneaux du bon M. Levrault?

* ii a i r o = lijkwade ; e n ba t tan t u n entre c h a t = terwijl hij cen kuitenflikker sloeg; séchera = zal vergaan ; actions = papieren (aandeelen) ; frustrer = te kort doen : ni a g n a n i m e = grootmoedige ; é m e r a u d e s = Bmaragden

U était à la fois poète et musicien et la Fable raconte qu'au son de sa lyre les pierres se plaçaient d'elles-mêmes à l'endroit convenable.

Ils ne sauraient nous échapper? Vous en êtes sûr, Jolibois?

— C'est absolument, monsieur le vicomte, comme si vous aviez dans votre poche les dix-huit cent mille francs de dot que le grand manufacturier donne à sa fille.

— Dix-huit cent mille francs! s'écria Gaspard, qui crut voir le ciel s'entr'ouvrir.

— Ni plus ni moins, monsieur le vicomte ; ajoutez-y pourtant une somme de cent mille livres qui vous sont alloués pour frais d'installation. Vous entrerez en possession de ce joli denier le jour de la signature du contrat. On vous marie sous le régime de la communauté ; on ne croit pas pouvoir faire la partie trop belle à un gendre de votre poids.

— Cet excellent M. Levrault! Ne vous semble-t-il pas que nous avons parlé de lui un peu sévèrement hier soir? Eh bien ! Jolibois, je ne rougirai jamais de mon beau-père. Quand mes salons seront ouverts, on en pensera ce qu'on voudra, mais, foi de gentilhomme ! on y verra M. Levrault.

— Allons, monsieur le vicomte, ajouta gaiement Jolibois en se frottant les mains, vous voilà tiré d'affaire. Les mauvais jours sont passés. Vous allez mener cette grande existence qui convient à vos goûts, à vos instincts, à votre rang. Une propriété seigneuriale en Bretagne ! un hôtel à Paris ! des chevaux ! loge à l'Opéra, loge aux Bouffes ! . . .

— Eh! mon Dieu! oui, dit le vicomte d'un air résigne. L'été, je voyagerai; j'irai aux eaux, à Bade, à Hombourg... M

— Ce sera ma gloire d'avoir été pour quelque chose dans l'accomplissement de vos vœux, dans la réalisation de vos rêves. Mes enfants, si j'en ai jamais, sauront un jour que

alloués = toegekend ; sous le régime do la communauté = in gemoenschap van goederen ; foi = op mijn woord ; réalisation = veiwezenlijking

') Bade, près de Carlsruhe, et Hombonrg, près de Francfort, sont de célèbres villes de bains.

leur père a contribué à restaurer la splendeur de votre nom. à vous venger des outrages du sort. Dussé-je ne leur laisser que cette page de ma vie, ils n'auront pas le droit de se dire déshérités.

— J'espère bien, mon cher monsieur Jolibois, que je vous verrai quelquefois, soit à Paris, soit dans mes terres.

— C'est trop de bonté, monsieur le vicomte... Mais vous perdez un temps précieux. M. Levrault est impatient de vous ouvrir ses bras et de vous nommer son fils, car c'est ainsi qu'il vous appelle. Vous n'êtes pas son gendre, vous êtes son fils bien-aimé.

— Je vous l'ai toujours dit, c'est le meilleur des hommes, s'écria Gaspard d'un ton pénétré. Peut-être a-t-il quelques petits travers, mais quelle àme ! quel cœur !

— Un cœur d'or, monsieur le vicomte. Allez donc, courez à la Trélade, volez où l'opulence vous attend. Songez que vous n'êtes pas dispensé de jouer, aux pieds de la petite . . .

— Dites mademoiselle Levrault, mon cher monsieur Jolibois. dites mademoiselle Levrault.

— Aux pieds de mademoiselle Levrault, reprit Jolibois avec déférence, la scène dont nous sommes convenus. Soyez brûlant, monsieur le vicomte, soyez brûlant, irrésistible. Mademoiselle Levrault tient par-dessus tout à inspirer une passion violente ; donnez-lui cette satisfaction. Si, du temps du roi Henri, Paris valait bien une messe 1), dix-huit cent mille francs de dot valent bien aujourd'hui une déclaration d'amour.

— Merci de vos bons conseils, monsieur Jolibois. Le rôle que vous avez bien voulu tracer pour moi n'est pas au-dessus de mes forces. Je n'ai point encore passé le temps d'aimer, et ne

D u 8 s é - j e = Al nioest ik ; p C n «'• t r é = aangedane ; travers = gebreken : d .'■ f é r e n c «• = achting

J) Paroles do roi Henri IV, qui voulait s'excaser ainsi d'avoir abjuré le protestantisme.

vois rien de surprenant à ce qu'une jeune et jolie personne comme mademoiselle Levrault ait la prétention d'être courtisée uniquement pour sa grâce et pour ses beaux yeux. Adieu donc, mon cher monsieur, ajouta-t-il en lui donnant deux doigts; je n'oublierai de ma vie ce que vous avez fait pour ma maison. ' A ces mots, maîtrisant à grand'peine l'émotion qui le poussait à cabrioler comme un chevreau, Gaspard poursuivit gravement son chemin. S'il se fût retourné au bout de quelques instants, et que ses yeux eussent rencontré le regard qu'attachait sur lui maître Jolibois immobile encore à la même place, je crois que notre ami Gaspard aurait senti courir un frisson le long de ses jambes.

cabrioler = bokkes]iiongen maken

Après le départ de maître Jolibois, le grand industriel était entré au salon, où sa fille venait de descendre. Laure, qui avait passé une partie de la matinée au fond du parc, ne se doutait pas que le tabellion eût mis le pied à la Trélade. M. Levrault se garda bien de l'en instruire. Après avoir rôdé quelque temps en silence autour du fauteuil où Laure se tenait assise:

„Toute réflexion faite, s'écria-t-il, ce ne doit pas être grand'chose de bon que ton vicomte ! Je me demande comment nous avons pu nous décider à le recevoir dans notre intimité.

— Enfin, mon père, s'écria Laure, vous vous rangez à mon avis.

— C'est à-dire, répliqua M. Levrault, que c'est toi qui as fini par partager mes secrets sentiments. Rappelle-toi la verte façon dont je me suis exprimé sur son compte dès le lendemain de notre arrivée à la Trélade. Je ne l'avais pas encore vu, et déjà je me défiais de lui. Il n'avait pas encore paru, et quelque chose me disait déjà que ce Montflanquin n'était rien qui vaille.

— Je ne l'ai pas oublié, dit Laure ; mais je me souviens aussi que le vicomte n'a eu qu'à se montrer pour enlever toutes vos sympathies.

Toute réflexion faite = ailes goed beschouwd ; vous tous rattpfz à mon avis = wordt u net met niij eens ; verte = kras

— Mes sympathies! s'écria le grand manufacturier: il faut bien te mettre dans la tète que ton gringalet de Gaspard ne les a jamais eues. Tout en lui me choquait, sa figure, sa voix, ses breloques, jusqu'à sa façon de se présenter. Je n'ai jamais donné, pour ma part, dans ses Baudouin et dans ses Lusignan, dans ses besans d'or et dans son lion léopardé de sable à la queue fourchue et passée en sautoir. Je n'ai pas été dupe un seul instant de son empressement, de ses assiduités. Je me suis dit tout de suite : Voici un gaillard qui sait de quel côté la miche est beurrée.

— Et pourtant, ajouta Laure, qui ne pouvait s'empêcher de rire, vous le receviez, vous lui faisiez fête, vous aviez juré qu'il serait votre gendre.

— Pardieu ! ne voyais-je pas qu'il te plaisait, que tu voulais l'épouser à tout prix? Pour ne pas te contrarier, je feignais de le trouver charmant. Bien entendu, je n'allais pas jusqu'à suspecter sa moralité. Je me disais bien parfois : Le pèlerin en veut à mes écus; je m'obstinais pourtant à le tenir pour un galant homme. Je me disais: Il n'est ni beau ni jeune; j'enrageais tout bas de te sentir affolée de ce petit chafouin ; mais, après tout, c'étaient tes affaires, non les miennes. Hier, ce matin encore, je le défendais contre toi-même. Sa passion l'égaré, me disais-je; ce n'est qu'un dépit amoureux. Toutefois, comme il s'agissait de ton bonheur, j'ai pensé que la chose méritait réflexion. Je ne réfléchis pas souvent; mais, quand je m'y mets, c'est pour tout de bon. Je me suis enfermé dans ma chambre ; après deux heures de méditation silencieuse, je reconnaissais que ton vicomte n'est qu'un saltimbanque et un chenapan.

— Vous allez voir, dit la jeune fille en riant de plus

gringalet = iuagere sprinkhaan ; donné = geloofd ; dans = aan ; la miche est beurrée = de mik is gesuieerd ; contrarier = dwarsboomen; pèlerin = sliminerd (pelgrim) ; chafouin = gluiperd; dépit a ni o u r e u x = minnespijt ; s a 1 1 i m b a n q « e = kwakzalver ; c h e n a p a n = ^pitsboef

belle, que c'est moi maintenant qui vais être obligée de prendre son parti.

— Tu me persuaderas, n'est-ce pas, qu'il s'est jeté dans l'eau pour sauver mademoiselle de Chanteplure? Allons donc ! S'il s'est montré aux Tuileries, je jurerais que le roi et les princes lui ont tourné le dos. Quant à mademoiselle Fernande, je la soupçonne fort de n'avoir jamais existé. Ne me parle plus de ton Gaspard; ne viens plus me corner aux oreilles que tu l'aimes, que tu l'adores, que tu n'épouseras que lui! Il est temps que cette comédie finisse.

— Mais, mon père . . .

— Je ne veux rien entendre, je te défends de prononcer son nom en ma présence. Le malheureux ! avoir osé se jouer d'un homme tel que moi! Quand je songe que ma fille a pu aimer ce jongleur, ce pasquin, tout le sang des Levrault se révolte et bouillonne indigné dans mes veines.

— Mais, mon père, de grâce .. .

— Point de grâce1)! s'écria le grand fabricant. Je regrette que les travaux de l'industrie m'aient détourné du noble exercice des armes. Pour la première fois, je me plains à Dieu de n'être pas de race militaire. Nous autres grands industriels, nous sommes les maréchaux de la paix. Ah ! si Timoléon était là, il vengerait du même coup sa sœur et son père outragés. Qu'il vienne cependant, ce fils de preux, ce jeune et beau Gaspard, qu'il vienne affronter mon courroux! Je lui dirai son fait; après l'avoir démasqué, je lui jetterai son masque à la face. On ne sait pas ce que c'est qu'un Levrault offensé.

— Voici le vicomte ! dit Laure, qui, en soulevant le

p e r s u a d e ras = xult nog wijs raaken ; corne r = toeteren ; p aa n ai u kmil; bon i lionne kooki ; J e lui di rai son fait = ik zal hem zjjn n i geven

') Jeu de mots intraduisible.

rideau de la croisée, venait d'apercevoir le museau de Gaspard entre les barreaux de la grille.

— Pas possible ! s'écria M. Levrault.

— C'est lui-même. Tenez, regardez, ne le voyez-vous pas? demanda Laure entr'ouvrant le rideau.

— Il est affreux, dit M. Levrault ; il a l'air d'une fouine. Comprend-on qu'il y ait des gens qui le trouvent beau ? Ma chère, observe, je te prie, avec quelle politesse glaciale je vais le recevoir.

— Si vous le permettez, mon père, c'est moi qui recevrai M. Gaspard. Je crois qu'il est de votre dignité de ne plus vous rencontrer face à face avec lui ; éloignez-vous, reposezvous sur moi du soin de réconduire.

— Tu as raison. Je me connais; j'ai la tête près du bonnet. Il suffirait d'un mot imprudent, d'un sourire équivoque, d'un froncement de sourcil, d'un regard de travers, pour me faire sauter comme une poudrière : il est plus convenable que je ne le voie pas."

Et M. Levrault, qui, soupçonnant vaguement le vicomte d'avoir des habitudes de spadassin, n'était pas fâché de laisser à sa fille le soin de terminer cette petite affaire, s'esquiva par la porte vitrée qui s'ouvrait sur le parc, tandis que Gaspard s'introduisait par celle qui donnait sur la cour. Ce fut une des entrées les plus dramatiques qu'eût jamais inspirées l'égarement de la passion. Gaspard ne fit qu'un bond de la porte du salon au fauteuil de Laure ; puis, s'affaissant aux pieds de mademoiselle Levrault comme si son corps eût été bourré d'ouate, il tomba sur ses deux genoux, et, par un geste de désespoir il cacha son visage entre ses mains. C'avait été si prompt, si brusque, si

museau = snuit ; fouine = (steeninarter) gluiperd ; éconduire =

afschepen ; j'ai la tête près d u b o n n e t = ik ben kort aangebonden ;

voque = dubbelzinnig ; spadassin = gebuurde nioordenaar ; s'es-

<i u i v a = sloop weg ; 1' <'■ gare iu e n t = verbgslering jbourréd' ouate =

gevuld met watten

instantané, qu'on eût dit que le vicomte se trouvait là par enchantement. Laure, qui n'avait pas bougé, jouait d'un air distrait avec un éventail de Chine, et regardait paisiblement Gaspard, comme elle eût fait de quelque animal familier, couché sur un coussin auprès d'elle.

„Eh bien ! oui, c'est vrai, je vous ai trompée, dit enfin le vicomte d'une voix éperdue. Oui, tout ce que j'ai pu faire, tout ce que j'ai pu imaginer pour vous éloigner du château de La Rochelandier, je l'ai fait, je l'ai imaginé. Ruses, détours, basses manœuvres, rien ne m'a coûté, je n'ai rien épargné. Accablez-moi de votre colère, mais épargnezmoi votre mépris : je vous aimais et j'étais jaloux. Enfant qui commencez la vie à peine, source fraîche et limpide qui n'avez réfléchi que l'azur du matin, fleur d'innocence, de grâce et de beauté, fleur virginale, encore toute baignée des larmes de l'aurore, vous ne pouvez pas savoir ce que la passion déchaîne de tempêtes dans un cœur déjà dévasté. Il y a des âmes chez lesquelles l'amour n'est qu'un filet d'eau claire coulant sans bruit sous un tapis do mousse ; il y en a d'autres, hélas ! où c'est un torrent impétueux, renversant tout sur son passage et creusant son lit dans des ruines. Oui, je vous ai trompée ; oui, je me suis joué de votre crédulité ; oui, j'ai veillé, comme un espion, sur tous vos pas, sur toutes vos démarches. Je me suis abaissé jusqu'au mensonge, moi, vicomte de Montflanquin ! J'étais jaloux de l'air que vous respiriez, des brises qui touchaient vos cheveux, de l'herbe que foulaient vos pieds, des roses qu'effleuraient vos lèvres. J'aurais voulu pouvoir vous dérober à tous les regards, élever autour de vous une muraille haute de cent coudées, vous cacher, vous enfouir dans mon sein comme un avare son trésor. Soyez

instantané = plotseling ; éperdue = ontstelde ; limpides helder ; virginale= maagdelijke ; impétueux^ onstuimigc; cen t coudées^, hondcrd voet

impitoyable, mais ne m'outragez pas : je vous aimais et j'étais jaloux."

Ici Gaspard s'interrompit et leva les yeux sur mademoiselle Levrault pour juger de l'effet de ce petit morceau, dont il n'était pas trop mécontent. Laure continuait de jouer avec son éventail ; elle en dépliait, en repliait les feuilles, examinait le fini du travail, admirait l'éclat des couleurs, et semblait n'avoir rien entendu des belles choses qu'on venait de lui débiter. Gaspard resta tout interdit.

„Je vous écoute, monsieur le vicomte, dit enfin la jeune fille."

Ce peu de mots avaient été prononcés d'une voix si mélodieuse et si caressante, que notre ami Gaspard se sentit pleinement rassuré.

, Quoique bien jeune encore, reprit-il avec mélancolie, je croyais depuis longtemps en avoir fini pour jamais avec les orages de la passion. Foudroyé à vingt ans, j'avais dit adieu à tous les riants fantômes du matin de la vie; j'avais dit à l'amour un éternel adieu. Mon cœur n'était qu'un monceau de cendres. Il ne restait plus qu'à m'envelopper d'un linceul et à me coucher dans ma tombe, lorsque vous m'êtes apparue. Bienfait et bénédiction! étiez-vous descendue sur la terre pour guérir les blessés et réveiller les morts? En vous voyant, je me sentis renaître, et, comme Lazare 1), je tendis vers le ciel mes bras ressuscites.

— Continuez, monsieur le vicomte, dit Laure à Gaspard, que venait de trahir sa mémoire paresseuse.

— Je vous vis et je vous aimai. J'avais juré aux pieds d'une mourante d'ensevelir mon cœur avec elle, de ne plus

le f i n i = de volmaaktheid ; qu'on venait de lui d é b i te r = die men haar pas had opgedischt ; linceul = lijkwade ; que venait de trahir ^a mémo ire paresseuse = dien zijn traag geheugen een oogenblik in den steek liet

') Lazare, bien que mort depuis plusieurs jours, fut ressuscité par le Christ.

vivre que de son souvenir; je vous vis, je devins infidèle et parjure. Ah ! de quelle épouvante ne fus-je pas saisi en découvrant que je n'étais pas mort à tout ce qui fait vivre, que j'étais jeune encore ! que je pouvais aimer, que j'aimais ! 0 douce créature, que vous m'avez coûté de remords et de larmes ! Je voulais vous fuir ; une force invincible me ramenait vers vous. Chaque soir, en vous quittant, je faisais le serment de ne plus revenir ; je revenais, le lendemain, plus malheureux, plus épris que la veille. Ah! j'ai bien souffert ah ! j'ai bien combattu ! Vous le savez, mon Dieu, vous qui lisez dans le fond des âmes! Que de fois, en retournant le soir, pas les sentiers déserts, au château de mes pères, j'ai cru voir s'agiter dans l'ombre le spectre irrité de mademoiselle de Chanteplure ! Que de fois j'ai cru entendre sa voix accusatrice dans les plaintes du vent! Insensé que j'étais! Je ne comprenais pas qu'au lieu de s'indigner, son ombre charmante devait se réjouir. N'êtes- vous pas le portrait vivant de Fernande? N'est-ce pas elle encore que j'aime en vous? Non, je n'ai point trahi ma foi: non, je ne suis pas infidèle. Mademoiselle de Chanteplure vit, je suis à ses genoux, c'est sa beauté que je contemple et que j'adore, c'est sa main que cherche la mienne ... 0 ma bien-aimée ! j'ai rêvé que vous étiez morte. Vous vivez, vous m'êtes rendue, plus jeune, plus radieuse, plus belle que jamais. Regardez -moi, parlez-moi comme aux jours de notre bonheur. Vous ne me dites rien. Avez-vous cessé de m'aimer ? N'êtes- vous plus ma Fernande? Ne suis-je plus votre Gaspard?

— Monsieur le vicomte, répliqua Laure de sa plus douce voix en dégageant tranquillement sa main de l'étreinte du bouillant Montfianquin, je mentirais si je vous disais que vous m'êtes indifférent. Soyez bien convaincu que je suis flattée, autant que je dois l'être, de l'hommage d'un

parjure = meineedige ; coûté = veroorzaakt ;invinciblc = onweerstaanbare (onovcrwinnelijkc) : déserts = verlaten ; portrait» beeld

cœur tel que le vôtre. J'avais espéré, je ne m'en défends pas, que nos destinées finiraient par s'unir. Il m'eût été doux, je l'avoue, de porter votre nom ; je l'aurais porté avec orgueil. Malheureusement, monsieur le vicomte, c'est mademoiselle de Chanteplure que vous aimez en moi : je ne consentirai jamais à n'être pour mon mari qu'un portrait et un souvenir."

En achevant ces mots, Laure se leva, prit sur la table du piano ses gants, son chapeau, son ombrelle, et se retira sans laisser tomber un regard sur le vicomte, toujours agenouillé.

Notre ami Gaspard n'était pas un sot: il se sentit perdu. Il étouffa dans sa poitrine un rugissement de lion blessé, enfonça son chapeau sur sa tête et sortit. Cependant, comme il traversait la cour, Gaspard se rappela les dispositions bienveillantes dans lesquelles maître Jolibois avait laissé M. Levrault. Il revenait sur ses pas, quand une voix de s t e ntor '), laissa tomber ces mots d'une fenêtre:

„Germain, dites qu'on attelle; nous allons au château de La Rochelandier.

Le vicomte leva les yeux et reconnut, à une croisée du premier étage, le grand manufacturier qui se prélassait dans sa robe de chambre de cachemire, se caressait le menton, observait d'où soufflait le vent, et paraissait se soucier fort peu que le vicomte Gaspard de Montflanquin fit le pied de grue dans sa cour. Sans demander son reste, Gaspard baissa le nez, fila piteusement le long du mur, ouvrit la grille et s'échappa sans bruit.

Que s'était-il passé à la Trélade après le départ de maître Jolibois? Tel était le mystère que Gaspard s'efforçait en vain de pénétrer. Sa raison s'y perdait. Il ne pouvait supposer

doux = aangenaani; rugissement = gebrul ; enfonça = drukte; se prélassait = een air van gewicht had ; fit le pied de grue = stond te schilderen : Sa raison s'y perdait = Zijn verstand stond er bij >iil

') Stentor, guerrier grec du siège de Troie, dont la voix dominait celle de cent autres.

que Jolibois, qui jusque-là lui avait servi de compère, eût voulu rire et s'amuser à ses dépens. Ce qui semblait très clair au vicomte, c'est qu'il ne devait plus songer à metter la main sur les millions de M. Levrault; pour le coup, c'était partie perdue, sans espoir de revanche. Gaspard n'était pas homme à s'exhaler en désirs impuissants, en stériles regrets. Il se consolait en songeant qu'il allait retourner à Paris, grâce aux cent écus qne Jolibois s'était naïvement laissé gagner la veille. Paris! ce n'était qu'à Paris que le vicomte respirait à l'aise; il tressaillait à ce nom comme un exilé au nom de la patrie. A Paris donc! La province n'était pas digne de posséder un esprit si charmant. Gaspard se consolait aussi en se représentant la grimace que ferait Jolibois lorsqu'il apprendrait le dénoûment de l'aventure ; dans la pensée que ce créancier insolent et goguenard se trouvait être le dindon de la farce, il y avait quelque chose qui souriait au vicomte et ne lui déplaisait pas.

Comme il approchait du château de ses pères, Gaspard aperçut trois personnages de mine équivoque, tranquillement assis sur le pas de sa porte, qu'ils semblaient prendre pour celle d'un cabaret. Une carriole d'osier, attelée d'un petit cheval, était arrêtée au pied de la colline où s'élevaient les ruines du manoir. Gaspard s'avança sans défiance, tout en se demandant qui pouvaient être ces trois étranges visiteurs. Tous trois s'étaient levés en le voyant paraître.

„ C'est à monsieur le vicomte Gaspard de Montflanquin que j'ai l'honneur de m'adresser? demanda le moins sale et le plus laid des trois.

— A lui-même. Que me voulez-vous?

— La lettre que voici mettra peut-être monsieur le vicomte au courant de la petite affaire qui m'amène."

Gaspard brisa le cachet et lut:

d c n h il m r n t ontknooiping ; l e dindon de la farce = het kind van de rekening; le p a s = de ilreinpel; carriole d'osier = teenen huifkor

n Monsieur le vicomte,

,Je ne veux pas quitter Clisson et retourner à Nantes sans vous offrir un nouveau témoignage de l'intérêt que vous m'inspirez. La nuit que je viens de passer sous le toit de vos pères n'a pas été seulement agitée par les émotions du jeu : les bruits sinistres qui ne m'ont pas permis de fermer l'œil m'ont fait trembler en même temps pour votre sécurité. Je ne dois pas souffrir que le dernier héritier d'une famille illustre reste exposé à voir un beau matin les murs de son château s'écrouler sur sa tête. Agréez donc, monsieur le vicomte, que je mette à votre disposition un logement où vous puissiez dormir en paix quand souffleront les vents de l'équinoxe.

„J'ai l'honneur de vous renouveler, monsieur le vicomte, l'assurance des sentiments qui vous sont dus.

„Jolibois."

„ Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gaspard, qui avait tressailli comme un cerf en entendant le son du cor et les aboiements de la meute.

— Monsieur le vicomte, répliqua l'huissier (hélas! c'en était un) en tirant de sa poche graisseuse une liasse de papiers aux armoiries du fisc, je suis chargé par maître Jolibois d'exécuter le jugement qui vous condamne à lui rembourser la somme que vous lui devez, sous peine de vous voir appréhendé au corps et incarcéré aux termes de la loi. Je suis en règle : voici les pièces, rien n'y manque. L'arrêt est exécutoire. Êtes-vous en mesure de verser entre mes mains cent cinquante mille trentetrois francs soixante et

agitée = rerontrust ; l'équinoxe = de nachtevening ; l'huissier = de deurwaarder ; liasse = bundel ; appréhendû au corps = gegijzeld ; incarcère' = gevangen gezet ; exécutoire = uitvoeibaar

quinze centimes, montant de la somme qui vous est réclamée, tant en principal qu'en intérêts et frais ?

— Ah ! traître Jolibois ! ah ! perfide ! ah ! bourreau ! murmura Gaspard en froissant d'une main convulsive la lettre de l'abominable notaire."

Puis, s'adressant au jeune groom, qui assistait à cette scène avec une inquiète curiosité :

„Galaor, demanda-t-il négligemment, avons-nous cent cinquante mille francs dans la maison ?

— J'y vais voir, monsieur le vicomte, répondit le sublime enfant."

Le vicomte eut bien un instant la pensée de s'enfuir ou de résister ; mais, après avoir examiné attentivement les deux lévriers qui veillaient sur lui et ne le perdaient pas de vue, le malheureux comprit qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que celui de la résignation.

Au bout de quelques minutes, Galaor reparut.

„ Monsieur le vicomte, dit-il, il s'en manque seulement de quelques milliers d'écus.

— Adieu donc, mon fils ! à des temps meilleurs ! dit Gaspard avec mélancolie ; je te confie la garde du château de mes pères. "

Un quart d'heure après, la carriole d'osier emportait à Nantes le dernier rejeton d'une race de preux, assis modestement entre deux recors, en face d'un huissier, tandis que Galaor, debout sur le seuil de la porte, se tordait les bras, s'arrachait les cheveux et disait comme Sganarelle 1):

— Mes gages ! mes gages ! mes gages !

principal = hoofdsom ; convulsive = krainpachtige ; négligemment = op lossen toon ; sublime = bewonderenswaardig ; lévriers = liazewinden ; rejeton = telg; recors = getuigen

') Serviteur de don Juan, qui réclame à grands cris ses gages, lorsqu'il voit son maître disparaître sous terre.

Gaspard entraine dans sa disgrâce aussi bien le comte de Kerlandec que le chevalier de Barbanpré. Levranlt ayant perdu toutes ses illusions est bien malheureux, mais Laure s'abandonne tout entière à ses nouvelles espérances.

Elle se met en devoir de décider son père à se rendre au château de la Rochelandier pour remercier la manquise et son fils de leur politesse, et finit par réussir.

On peut croire que M. Levrault n'était pas allé chez la marquise sans regimber comme un mulet qui sent pour la première fois le mors, le bât ou l'éperon. Mais Laure savait mieux que personne la façon de le prendre. Que lui importaient, en fin de compte, les opinions politiques de la marquise et de son fils ? Ignorait-il, en quittant Paris, que la Bretagne fût le dernier boulevard de la légitimité ? Devait-il s'étonner qu'une des plus illustres maisons de cette terre chevaleresque eût gardé pieusement le culte du malheur et la religion de l'exil ? Dieu merci ! tous les gentilshommes n'étaient pas taillés sur le même patron que Gaspard. D'ailleurs, il ne s'agissait plus, cette fois, de courir après un gendre qui lui ouvrit la porte des honneurs et des dignités. Il s'agissait tout simplement de n'être pas la fable du pays et de se relever de l'échec qu'il avait essuyé. Que dirait-on dans la contrée s'il n'était venu s'installer avec

r e gi in b e r = achteruit U- tiappen; le 111 o r s, 1 e b à t = gebit; p i c u 3 <ment = vroom ; la fable du pays = de spot van iedereen

108 SACS ET TARCHEMINS.

fracas à la Trélade que pour aboutir à quoi ? au vicomte de Montfianquin ! Il fallait montrer aux sots et aux envieux que les Levrault n'étaient pas au ban de la noblesse, qu'ils frayaient, quand ils le voulaient bien, avec les gros bonnets de l'aristocratie. Enfin, ils ne pouvaient se dispenser de faire tout au moins une visite aux La Rochelandier, sous peine de passer, a leurs yeux, pour des gens mal appris. Le grand manufacturier s'était rendu à ce dernier argument. Il comptait qu'une fois la visite faite, les choses en resteraient là ; mais Laure et la marquise, chacune de son côté, en avaient décidé autrement. Comment le brave homme eût-il résisté aux manœuvres combinées de ces deux volontés féminines qui marchaient vers le même but, et se prêtaient tacitement un mutuel appui ? Des relations intimes s'étaient établies peu à peu entre les deux châteaux, et, bref, il eût été moins difficile à Laocoon1) de se débarrasser des étreintes de ses deux serpents qu'à M. Levrault de se dégager, au bout de six semaines, des liens dont la marquise avait su l'enlacer.

M. Levrault s'était d'abord tenu sur le qui-vive. Cependant, lorsqu'il avait vu pour la première fois la marquise de La Rochelandier monter majestueusement les degrés du perron de la Trélade ; après s'être empressé d'ouvrir lui-même la porte à deux battants, lorsqu'il l'avait vue entrer au salon et s'avancer avec une grâce imposante, la tête haute, la bouche souriante, M. Levrault avait failli étouffer d'orgueil : il avait cru voir une reine. Vainement il s'était promis d'échapper au charme de l'enchanteresse : il avait senti, en moins de six semaines, toutes ses défiances,

>' •' tait re n du = was gezwicht; tacitement = Btilzwijgend; étreintes (jnikiK'llingen ; enlacer = oinstrongelon ; qui-vive = boede

M Laocoon, tils de Priam et d'Hécube, prêtre d'Apollon à Troie, ayant offensé ce dien fat étouffé avec ses deux fils par deux serpents monstrueux.

toutes ses préventions s'évanouir une à une. Etait-ce là cette marquise dont avait parlé le vicomte, remplie de morgue et d'insolence, entichée de ses aïeux, ennemie née de toute idée nouvelle, regrettant le régime de la féodalité, et rêvant, dans son château branlant, le rétablissement de la dime et de la corvée ? Elle portait tièrement son nom ; mais la fierté n'était chez elle qu'une grâce de plus. Loin de traîner dans l'ornière du passé, son esprit avait marche avec le temps. Elle honorait la haute industrie, et ne parlait qu'avec déférence de ses travaux et de ses mérites. Sans s'humilier devant l'aristocratie nouvelle. elle était la première à reconnaître ses titres et à les proclamer. Etait-ce là cette marquise que maître Jolibois avait représentée comme la Jeanne d'Arc de la légitimité, comme un brandon de guerre et de discorde, comme une torche toujours prête à mettre le pays en feu ? Elle restait fidèle au malheur, son cœur avait suivi la race de saint Louis sur la terre étrangère. Comme une hirondelle qui bâtit son nid dans les ruines, sa pensée habitait avec les exilés ; mais elle ne cherchait pas à dissimuler les fautes de la Restauration et se faisait peu d'illusions sur les chances du prétendant. Ce qu'elle demandait par-dessus tout, c'était le développement des institutions libérales, qui seules pouvaient assurer la grandeur et la prospérité de la France. Elle répétait volontiers qu'une seconde restauration n'était possible qu'à la condition d'entrer franchement dans la voie du progrès et de s'étayer de la bourgeoisie. S'il lui arrivait parfois de rêver le retour de la branche aînée, elle ne s'exprimait jamais qu'avec une excessive réserve sur le compte de la branche cadette. Elle avait la reine en grande estime, n'aimait point le roi, mais respectait en lui l'élu de la nation. Il n'eût tenu qu'à elle d'agiter la Vendée, de

1' ornière= sieur ; brandon Je gucrre = oorlogsfakkel ; s'Otaycr^ eteunen

ranimer les cendres d'un foyer mal éteint ; cependant elle s'était prononcée contre la dernière levée de boucliers, et n'avait pas cessé de travailler depuis à la pacification et à la fusion des partis. Telle était la marquise de La Rochelandier. M. Levrault ne revenait pas de son étonnement. Il s'émerveillait surtout de se sentir si parfaitement à l'aise auprès d'elle. Il s'était effarouché d'abord à la pensée que la marquise le tiendrait à distance et le forcerait à se souvenir de la boutique de ses pères. Loin de là, sans rien perdre de sa dignité, de ses belles manières, la marquise avait réussi à l'apprivoiser. M. Levrault avait déjà des airs de cour.

La Trélade avait pris une face nouvelle. La vie renaissait, s'agitait, bourdonnait dans ces lieux où Gaspard avait laissé la désolation, le silence et la solitude. Avec le sentiment de son importance, M. Levrault avait retrouvé toute sa verve et tout son entrain. S'il pensait encore aux prédictions de Jolibois, c'était pour en rire. Comment aurait-il douté de la solidité du trône de juillet quand la marquise elle-même se permettait à peine d'en douter ? Avec cette finesse d'intelligence qui lui faisait rarement défaut, il en était venu tout doucement à suspecter le désintéressement des bons avis du tabellion, à se demander si le drôle n'avait pas tenté, lui aussi, un coup de main sur les millions du grand industriel ; il se gaudissait tout seul en songeant au pied de nez avec lequel maître Jolibois avait dû, ce jour-là, rentrer dans son étude. Qu'on se rassure donc, notre Levrault nous est rendu. Engourdies un instant par la mélancolie, sa sottise et sa vanité s'étaient réveillées plus vivaces, plus florissantes que jamais. Pour tenir tête

levée de boucliers = opstand ; pacification = herstcl van de

rust; fusion = vereeniging; s'émerveillait = verwonderde zich;

apprivoise* = niak inakcn ; bourdonnait = gonsde; verve =

heid ; se gaudissait = verkueuterde zich ; Engourdies = Ver-

doofd; vivaces = levendig

aux grands airs de la noble dame, il avait redoublé de faste, et, comme disent les marins, mis toutes voiles dehors. Jamais ses écus n'avaient fait autant de tapage, jamais il n'avait déploj-é tant de luxe et de magnificence. Il se fût agi d'héberger la cour et la ville qu'il n'aurait fait ni plus ni mieux.

Quand il allait chez la marquise, il allongeait son chemin de deux lieues pour pouvoir arriver en calèche attelée de quatre chevaux ; il se vengeait ainsi de ses créneaux, de ses tours et de ses portraits de famille.

Il faut bien le dire cependant, le grand manufacturier n'était pas heureux. Quelque chose manquait à son bonheur: c'était la perspective d'un gendre. Gaston ne remplaçait point Gaspard. M. Levrault n'ignorait pas qu'une alliance dans le parti légitimiste ne pouvait le conduire à rien. Vainement Laure l'entretenait du prochain retour d'Henri V *), de l'honneur d'être reçu, en attendant, chez les duchesses du faubourg Saint-Germain : M. Levrault n'entendait pas de cette oreille, il ne se souciait guère des salons du noble faubourg, et sentait bien qu'il n'avait chance de percer, de fleurir, qu'aux rayons vivifiants du soleil de la bourgeoisie. D'ailleurs, l'attitude du jeune marquis n'avait rien d'encourageant. Si Gaston en voulait, lui aussi, aux millions du grand industriel, du moins il ne semblait pas disposé à se baisser pour les ramasser. C'était un cœur loyal : ce n'était pas une âme poétique et rêveuse, entièrement détachée des biens d'ici-bas. Toute sa jeunesse ne s'était pas écoulée sous le toit de ses pères. Sans mener grand train, il avait vécu à Paris dans un monde élégant, frivole, honorable pourtant, qui s'était empressé d'accueillir, de fêter son nom,

mis toutes voiles dehors = aile zeilen hijgezot : n'entendait p :; s de cette oreille = was daarvoor niet te vinden ; frivole = ijdel

M Nom donné au comte de Chambord, bien qu'il n'ait jamais régné. Son père était le duc de Berry (fils de Charles X| qui fui assassiné en 1820 par Louvel: on l'appelle aussi le duc de Bordeaux.

son esprit et sa bonne mine. Au bout de quelques années, comprenant que les débris de son patrimoine ne lui permettaient plus de tenir son rang, condamné à l'inaction par les traditions de sa famille, trop honnête pour accepter l'existence d'un Montflanquin, il avait pris le parti héroïque de se retirer dans le château ruiné de ses ancêtres, où sa mère et lui se mouraient littéralement de tristesse et d'ennui, quand les Levrault étaient venus s'établir à la Trélade. Notre ami Gaspard avait fait de la marquise un portrait peu flatté, mais assez ressemblant. Il n'était bruit dans le pays que de la sottise et des millions du grand industriel. Depuis quelque temps, madame de La Eochelandier, dont l'orgueil, aux prises avec la pauvreté, s'était décidé à courber la tête, quitte à la relever plus tard, rêvait pour son fils une mésalliance lucrative qui l'aidât â restaurer la fortune de sa maison et leur permît d'attendre sans trop d'impatience le retour de la légitimité. Mademoiselle Levrault lui était apparue comme la colombe annonçant la fin du déluge. La marquise, qui connaissait tous les visages de la contrée, s'était dit sur-le-champ que cette jeune et gentille amazone arrêtée dans la cour de son château ne pouvait être que la fille du grand manufacturier. On devine le reste. A la proposition d'épouser mademoiselle Levrault, Gaston s'était révolté d'abord ; puis il avait hésité ; bref, il avait fini par se soumettre. Ses visites à la Trélade avaient achevé d'irriter en lui les appétits de la richesse. Il n'était pas épris de Laure ; mais il n'est si bon gentilhomme qui n'en arrive aisément à se démontrer à lui-même qu'il peut épouser sans amour une jeune et jolie personne affiligée d'un million de dot. Il ne s'abusait pas sur les sentiments de mademoiselle Levrault, et se disait que, puisqu'elle ne recherchait en lui

se mouraient = vergingon ; aux prises = die kampte met ; lucrative = winstgevende ; colombe «= duif ; déluge =■ zondvloed ; I <■ appétits =; de begeerte naar; affiligée = behept

qu'un titre, il pouvait bien, de son côté, ne rechercher en elle que l'opulence.

Le siège durait depuis deux mois ; les millions ne se rendaient pas. Lasse d'attendre, la marquise, pour en finir, se décida à donner l'assaut. Elle possédait son Levrault : elle avait étudié tous ses côtés faibles, tous ses points attaquables, et n'ignorait aucun de ses travers. Cette science, à vrai dire, ne lui avait pas coûté grand travail. L'âme de M. Levrault était un abime dont on avait bientôt touché le fond, un labyrinthe où, pour se diriger, il n'était pas besoin du fil d'Ariane x). Les confidences de Laure avaient complété les observations de la marquise. Dans l'espoir que la noble dame saurait en profiter, la jeune fille lui avait livre charitablement les clefs de la place.

Un jour donc qu'elle avait dîné à la Trélade, madame de La Rochelandier s'empara du bras de l'amphitryon, et, sous prétexte de respirer l'air embaumé du soir, l'entraîna doucement au parc. Ce jour-là, Gaston n'avait pas accompagné sa mère ; Laure, un peu souffrante, s'était retirée de bonne heure. La soirée était belle, la brise tiède et parfumée des premières senteurs de l'automne; mais ce n'était point là ce qui préoccupait la marquise et M. Levrault. Ils avaient gagné, tout en causant, une des allées les plus mystérieuses, et marchaient à pas lents sous son dôme de feuillage que formait une double rangée d'érables et de platanes. Jamais le bras de la grande dame ne s'était appuyé si tendrement sur celui du grand manufacturier ; jamais, dans aucun de leurs entretiens, sa voix n'avait trouvé d'inflexions si câlines. Elle disait combien sa vie avait changé d'aspect depuis qu'une jeune et blanche créature était venue s'abattre,

tiède = zoel ; senteurs = geuren ; érables = esehdoorns; câlines — uanhalige

*) Ariane, fille de Minos, aida Thésée à sortir du Labyriathe eu lui donnant un fil à suivre.

comme une colombe, à la porte du vieux manoir. Puis, elle demandait avec tristesse ce qu'elle deviendrait si M. Levrault. en quittant la Trélade, ne se décidait pas à s'établir dans le pays. Rien que d'y songer, son cœur se serrait : ils étaient, sa fille et lui, un second printemps dans son existence. De détour en détour, elle arriva à l'interroger avec une affectueuse sollicitude. Elle s'étonnait que, dans une époque où l'intelligence pouvait prétendre à tout, un homme de sa valeur n'eût pas l'ambition de prendre au soleil la place qui lui était due. Certes, il était beau de s'élever jusqu'à l'opulence mais, pour les âmes bien nées, la richesse n'était qu'un instrument, un point d'appui : il n'appartenait qu'au vulgaire de la considérer comme le but suprême de la destinée humaine. Ces paroles de la marquise ne tombaient pas dans l'oreille d'un sourd. Encouragé par l'intérêt que lui témoignait sa compagne, M. Levrault raconta naïvement quel espoir charmant l'avait amené en Bretagne, quelles déceptions amères il avait essuyées. La marquise semblait suspendue à ses lèvres ; de temps en temps, sa belle main blanche et potelée se posait sur la grosse patte de l'ancien marchand de drap, qui se demandait avec une admirable fatuité ce que devait penser madame Levrault si la digne femme voyait, du haut du ciel, ce qui se passait en cet instant au fond du parc de la Trélade. Quand il eut achevé le récit de ses infortunes, la marquise resta silencieuse, et parut méditer profondément sur tout ce qu'elle venait d'entendre.

„Mon ami, dit-elle enfin avec gravité, je comprends, j'approuve la pensée qui vous a conduit en Bretagne. Votre ambition n'avait rien dont personne dût s'étonner ; pour ma part, je ne connais pas de maison qui ne s'empressât de s'ouvrir devant vous, qui ne s'estimât heureuse et fière de recevoir à son foyer l'ange que Dieu vous a donné pour fille. Ce que j'ai peine à m'expliquer, c'est que vous vous

potelée = poezelige ; f a t a i té = inbeelding

soyez adressé à la noblesse fraîchement ralliée, au lieu de tendre votre main loyale à cette aristocratie chevaleresque dont rien n'a pu entamer la foi.

A ces mots, M. Levrault dressa les oreilles. Il n'avait pas oublié les avertissements de Jolibois. Où la marquise voulait-elle en venir ? Dévoué corps et âme au trône de juillet, qu'il regardait comme son trône à lui, comme sa propriété, le grand industriel n'était pas disposé le moins du monde à mettre ses millions au service de la légitimité ; il se tint prudemment sur ses gardes.

„ Madame la marquise, répliqua-t-il avec réserve, je ne saisis pas bien, je ne m'explique pas moi-même . . .

— Vous allez me comprendre, reprit la marquise d'un ton de douce autorité. Depuis deux mois, je vous observe, je vous étudie. Aucune des grandes questions qui agitent les sociétés modernes ne vous est étrangère ou indifférente ; c'est ma conviction, vous avez en vous l'étoffe d'un homme d'État. — Quelle était votre pensée en recherchant l'alliance d'une famille aristocratique ? Votre cœur, votre esprit généreux, n'obéissaient-ils qu'à un sentiment d'égoisme ? Non, mon aimable ami : vous pensiez, avant toutes choses, à rapprocher deux classes trop longtemps divisées, à donner l'exemple de l'oubli, du pardon ; vous vouliez, en un mot, consommer l'union de la noblesse et de la bourgeoisie.

— C'est la vérité, madame la marquise, je ne m'en défends pas, répondit M. Levrault avec une modeste assurance.

— Eh bien ! mon ami, pour atteindre le but élevé que vous vous proposiez, était-ce à la noblesse déjà réconciliée avec les institutions nouvelles, que vous deviez vous •adresser ? Ne comprenez-vous pas qu'une alliance entre elle et vous eût été sans portée, sans signification, sans valeur aucune aux yeux de l'avenir ? Comprenez-vous enfin

fraîchement = pas, onlangs; entamer = aantasten ;jenesaisispas h i e n = ik vat niet heel goed ; consommer^ voltooien ; p o r 1 6 e = kraeht

qu'au lieu de chercher à planter votre drapeau sur une forteresse déjà réduite, vous deviez tourner vos regards vers cette noblesse ennemie dont je vous parlais tout à l'heure ! Il en est temps encore. Quel triomphe pour vous, quel honneur d'arracher quelque jeune Achille1) de sa tente, de rendre à la vie publique un des grands noms de l'ancienne monarchie ! Au point de vue de vos ambitions personnelles . . .

— Oui, madame la marquise, au point de vue de mes ambitions personnelles ? demanda M. Levrault, médiocrement charmé jusqu'à présent des perspectives, très confuses d'ailleurs, qui s'ouvraient devant lui.

— Eh quoi ! Monsieur, s'écria la marquise, vous n'entrevoyez pas les avantages d'une pareille alliance ? vous ne sentez pas qu'en mariant votre adorable fille dans une des grandes familles demeurées fidèles au culte du passé, vous assurez votre politique ? C'est bien simple pourtant. Vous ralliez votre gendre, vous attachez à la couronne de juillet un fleuron dérobé à celle de saint Louis. Cela fait, pensezvous que la nouvelle cour ait quelque chose à vous refuser ?

— Mais, madame la marquise, s'écria M. Levrault, qui avait tressailli comme un coursier généreux au son du clairon, l'aristocratie dont vous parlez est bien trop entêtée. . .. trop chevaleresque, ajouta-t-il se reprenant avec respect, pour adhérer jamais au gouvernement de 1830. Si elle s'est obstinée jusqu'ici à bouder au fond de ses châteaux solitaires, ce n'est pas moi qui réussirai à l'en tirer ; ce n'est pas entre mes mains qu'elle abjurera ses rancunes et ses croyances.

réduite = tôt overgave gedwongen ; adhérer = toegedaan zijn ; b 0 udcr = pruilcn; abjurera ses rancunes = haar wrok tal laten varen

') Pendant la guerre de Troie, Agamemnou et Achille s'étant pris de querelle, celui-ci se retira dans sa tente et jura de ne plus prendre part à la guerre.

— Mon ami, dit en souriant la marquise, on se lasse de tout, même de l'ennui. L'ennui est un rude maître qui a déjà dompté bien des âmes, ébranlé bien des convictions. Voici bientôt vingt ans qu'il habite avec nous, qu'il s'assied chaque jour à notre table, à notre foyer, chaque jour plus maussade et plus renfrogné que la veille. Bouder peut être une douce chose ; mais lorsque l'on a boudé pendant près de vingt ans, malgré soi on éprouve un vague besoin de s'égayer un peu et de vivre comme tout le monde. Je vous le dis bien bas, je ne le dis qu'à vous, ne le répétez à personne : nous enrageons tous en silence, notre fidélité commence à nous peser.

— Eh ! vive Dieu ! Madame, s'écria dans un mouvement d'enthousiasme M. Levrault, qui frétillait déjà autour de l'hameçon, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne pas vous séparer ouvertement d'un parti sans avenir, et qui, je ne dois pas vous le dissimuler, n'a jamais eu mes sympathies ni mon approbation ? Madame la marquise, ce n'est pas à votre âge, belle encore comme vous l'êtes, qu'on s'enveloppe d'un suaire, qu'on se couche parmi les morts. Pourquoi n'iriez-vous pas aux Tuileries? Je suis sûr que le roi et la reine vous y verraient avec plaisir.

— Non, mon ami, non, répliqua madame de La Rochelandier avec mélancolie. Je suis allée trop souvent aux Tuileries pour pouvoir y retourner jamais, à moins qu'un jour . . . mais je n'y compte plus. Je me plais à le répéter, ma semaine est achevée ; pour moi-même, je n'espère plus rien ici-bas. Je n'irai pas à la nouvelle cour ; Gaston s'y présentera sans sa mère.

— Qu'entends-je ! M. Gaston, votre fils . . .

— Gaston est jeune et n'a point d'engagements avec le passé.

maussade = genielijk ; rcnfrogné= stuursch ; nous enragcons = ■wij zijn woedend ; poser = zwaar vallon; a p p ro b a t i o n = gocdkcuring; s e in aine = taak ; engagements = verbintenissen

H n'a jamais connu les princes légitimes ; c'est tout au plus s'il se souvient de la tempête qui fracassa le vieux trône de France et rejeta dans l'exil les derniers descendants d'une race de rois. Gaston est un enfant du siècle. Il a grandi librement, sans contrainte, dans l'atmosphère des idées libérales. Au collège, il s'asseyait sur le même banc que les princes de la branche cadette ; il les aime et ne s'en cache pas. Puisqu'il peut se rallier sans honte, qu'il suive le courant qui l'entraine.

— Ainsi, madame la marquise, demanda M. Levrault en appuyant sur chaque mot, c'est l'intention formelle de M. Gaston, votre fils ; c'est sa volonté bien nette, bien arrêtée, de se rallier à la nouvelle dynastie, et vous n'y mettez point obstacle, vous ne cherchez pas à l'en détourner ?

— Que voulez-vous ? j'en souffre bien un peu ; je mentirais si j'affirmais le contraire, et vous ne me croiriez pas. Je m'en afflige en secret ; mais je me dis qu'en fin de compte, quel que soit le drapeau qui flotte sur les Tuileries, c'est toujours le drapeau de la France. Vous, mon ami, dites-moi si vous m'approuvez ?

— Si je vous approuve, madame la marquise ! s'écria le grand industriel avalant l'hameçon tout entier avec la gloutonnerie d'un brochet ; non. Madame, non, je ne vous approuve pas, je vous admire. Plût à Dieu que tous les légitimistes fussent comme vous ! La raison, la sagesse, s'expriment par votre bouche. C'est toujours le drapeau de la France ! je n'ai jamais rien lu de mieux dans mon journal.

— Et cependant, vous le dirai- je ? il y a des instants où j'hésite, où je sens mon cœur se révolter ou défaillir, en songeant que mon fils, un La Rochelandier, prêtera l'appui de son nom à un trône devant lequel aucun de ses «lieux n'eût courbé le front ni fléchi le genou. Il me semble

fracassa = verbrijzelde ; du s i è c 1 e = Tan dezen tijd ; défaillir = bezwijnjen ; fléchi = gebogen

parfois que les portraits de ses ancêtres me regardent d'un air irrité ; je crois voir parfois leurs lèvres s'entr'ouvrir pour me reprocher mon indigne faiblesse.

— Autres temps, autres mœurs, madame la marquise. Quand ils vivaient, les ancêtres de M. Gaston en faisaient à leur tête ; ils sont morts, qu'ils trouvent bon que M. Gaston en fasse à la sienne. Je vous le demande, où en serait aujourd'hui le monde, si, depuis qu'il existe, chaque génération eût suivi servilement, pas à pas, les traces de la génération précédente ? Nous irions encore vêtus de peaux de bêtes. L'humanité n'est pas un écureuil en cage, un cheval borgne attaché à une manivelle. Tout change, tout se renouvelle, tout se perfectionne. Les chemins de fer ont remplacé les routes royales ; la monarchie constitutionnelle a détrôné le droit divin. Mes pères avaient sur la grande industrie des idées qui ne sont plus les miennes ; faut-il s'étonner que monsieur votre fils ait en politique des opinions qui ne sont pas celles de ses aïeux ?

— Allons, qu'il se rallie ! dit la marquise avec un geste de résignation. Ce sera un grand jour pour la nouvelle dynastie, le jour où un La Rochelandier lui présentera sa foi et son hommage. Ce jour-là, Monsieur, on se réjouira aux Tuileries, on prendra le deuil à Frohsdorf.

— Eh bien ! .madame la marquise, on prendra le deuil a Frohsdorf. Parce qu'il plait à M. de Chambord de se poser en prétendant et de jouer au roi de France dans son petit castel allemand, est-ce une raison pour que notre jeune noblesse reste les bras croisés au fond de ses domaines et s'abstienne de prendre part au maniement des affaires du pays ?

— Allons, qu'il se rallie ! répéta la marquise en soupirant. Je ne veux pas, je ne dois pas être un empêche-

servilement = slaafs; borgne = éénoogig; m a n i v e 1 1 e = handvui ; jouer au roi = den koning spelen

ment dans la destinée de mon fils. Cependant la royauté de 1830 vous paraît-elle bien solidement établie? Pensezvous qu'elle ait dans le sein de la nation des racines vives et profondes ? La jugez-vous inébranlable ? Mon ami, la fortune des rois a d'étranges revirements. Quand on a vu crouler en trois jours un trône de plusieurs siècles, il est permis de douter de la longévité d'une monarchie qui sort à peine du berceau. Je souhaiterais que Gaston ne se pressât point ; je voudrais qu'il observât la marche des événements, qu'il attendît quelque temps encore.

— Eh ! Madame, est-il besoin d'attendre ? s'écria M. Levrault impatient déjà de tenir et de rallier son gendre. Que représente la royauté de 1830 ? la bourgeoisie. Que représente la bourgeoisie ? la nation tout entière. A ce compte, comment le trône de juillet pourrait-il être renversé ? 11 faudrait que la France consentit à se suicider. Je sais bien qu'on rencontre par-ci par-là de petites gens qui se permettent de blâmer les tendances du gouvernement, qui ne se gênent pas pour parler tout haut du prochain avènement de la République.

— De la République ? répliqua la marquise avec dédain ; quelle sottise ! Ces gens-là sont fous. Il n'y a plus de révolution possible en France. Si la nation se décidait à briser le trône qu'elle a élevé de ses propres mains, ce ne serait, ce ne pourrait être que pour revenir au grand principe de la légitimité. Quoi qu'il arrive, je suis tranquille, je n'ai point à m'inquiéter de l'avenir politique de mon fils. Le trône de juillet peut voler en pièces sans que Gaston coure le risque de rester enseveli sous les débris. Rallié à la dynastie nouvelle, il ne cessera pas de tenir à l'ancienne par son nom, par sa mère, par les traditions de sa famille ; quels qu'en soient les hôtes, les Tuileries

r <■ v i r g m c n i s kenteringen ; la Ion gévî t é = het lang leven; t e nd ;i n c e s >>trokking

s'ouvriront toujours avec orgueil devant un La Rochelandier.*

La marquise se tut, pour laisser à ses dernières paroles le temps de s'infiltrer dans l'esprit de son compagnon et de produire tout l'effet désiré. Silencieux comme elle, M. Levrault savourait avec délice le breuvage enivrant qui venait de tomber goutte à goutte des lèvres de sa compagne. Le chemin du pouvoir s'aplanissait de nouveau sous ses pas. Il retrouvait au centuple ce qu'il avait perdu en perdant le vicomte. C'était lui-même qui rallierait son gendre ; c'était à lui qu'en reviendraient l'honneur et le profit. Quelle aubaine ! La cour aurait à compter avec lui ; M. Levrault était bien décidé à lui tenir la dragée haute. On n'aurait pas un La Rochelandier pour rien ; il faudrait qu'on y mit le prix. Pour surcroit d'avantages, point de changement de dynastie à redouter. Ainsi, tout lui souriait, tout l'attirait ; il ne découvrait de toutes parts que joies, satisfactions, promesses, sécurité. Il ne s'agissait plus que d'amener la marquise à consentir à une alliance avec les Levrault. Le grand industriel avait en lui tant de ressources ingénieuses, ce diable d'homme se sentait si retors, si madré, qu'il ne désespérait pas d'en venir à ses fins et de prendre la marquise dans ses filets.

„ Revenons à vous, mon ami! c'est assez parler de Gaston, reprit enfin madame de La Rochelandier. Où donc en étionsnous ? que vous disais-je tout à l'heure ?

— Madame la marquise, répliqua le rusé Levrault, vous me disiez que vous ne connaissiez pas une grande maison qui ne s'ouvrît devant moi avec empressement, qui ne s'estimât heureuse et fière de recevoir à son foyer l'ange que Dieu m'a donné pour fille.

s' infiltrer = door te dringen ; breuvage enivrant = de bedwel mende drank ; s' a p 1 a n i s s a i t = werd gelijk ; au centuple = honderdvoudig ; tenir la dragée haute = kort te houden ; r e t o r s = geslepen

— Eh bien ! mon ami ? . . .

— Eh bien ! si j'allais un jour vous rappeler ces belles paroles? Si, prenant ma fille par la main, j'allais vous dire : Madame la marquise, nos enfants s'aiment, ne formons qu'une seule et même famille ? . . .

— Ah ! répondrais je, soyez les bienvenus ! s'écria la marquise avec effusion. Béni soit le jour qui me donne une fille . . .

— Et qui me rend un fils ! s'écria M. Levrault couvrant de gros baisers la blanche main qu'il pressait dans les siennes."

Puis, au plus fort de son ivresse, il porta son mouchoir à ses yeux.

„Quoi ! mon ami, demanda la marquise avec intérêt, auriez-vous eu le malheur de perdre ? . . .

— Ah ! Madame, un enfant si charmant, si blond, si blanc, si rose ! Perdu ! helas ! oui, Madame, perdu ! . . . Souvenir affreux ! . . . C'était â Paris, par un soir de fête . . . On tirait un feu d'artifice sur la place de la Concorde . . .

— Mon ami, reprit la marquise peu curieuse d'en savoir davantage, ne soyons pas ingrats envers la destinée, ne mêlons point de funèbres images aux douces joies de l'heure présente. Vous l'avez dit vous-même, mon fils vous rendra celui que vous avez perdu."

Une heure après cet entretien, la marquise reprenait le chemin de son manoir, et M. Levrault entrait d'un air de triomphe dans l'appartement de sa fille.

, Madame la marquise, s'écria-t-il, embrassez votre père!" ,Mon fils, disait la marquise en rentrant, embrassez votre mère, vous avez des millions ! "

effusion = hartelijkheid ; au plus fort de son ivresse = op net liuogste punt van z\jne vervulling ; funèbres ■= akelige

X, XI et XII.

Le mariage de Lanre et de Gaston a lieu. La marquise, qui se morfond en Bretagne, parvient à décider Levrault à repartir pour Paris, sous prétexte qu'elle le soutiendra, l'aidera à devenir pair de France et qu'il servira de trait d'union entre l'ancienne et la nouvelle noblesse. Toute la famille l'accompagne et, avec l'argent de l'ancien marchand de drap, on achète, en plein quartier Saint-Germain, un magnifique hôtel où la Doblesse ne tarde pas à affluer.

Tout marche d'abord à merveille, mais Levrault, peu à peu relégué au second plan, finit par soupçonner que la marquise le dupe. Une explication a heu. La discussion s'envenime. Sur ces entrefaites arrive Gaston qui comprend le rôle que lui a fait jouer sa mère. Rempli d'indignation il promet à Levrault de tenir les engagements de la marquise et de le présenter à la cour.

Huit jours après la scène que nous venons de raconter, Laure préparait sa toilette de cour. M. Levrault, qui ne doutait pas que sa présentation ne suivit de près celle de son gendre, avait commandé un magnifique habit à la française. Il était bien décidé à ne se montrer au roi qu'en culotte courte, avec l'épée à poignée d'acier. La famillle royale venait d'être cruellement éprouvée '), et Gaston n'attendait, pour se présenter aux Tuileries, que la fin du grand deuil. Vainement la marquise l'avait menacé de sa malédiction, il était demeuré sourd à toutes les remontrances, inébranlable dans sa résolution. Furieuse, humiliée, prise dans ses propres filets, elle s'était retirée dans son appartement et ne paraissait plus même aux heures des repas. L'hôtel Levrault, naguère si bruyant, si animé, était devenu morne et presque désert. Plus de fêtes, plus de visites. Cependant le grand industriel nageait dans la joie, il étendait déjà la main pour saisir la pairie et son brevet de comte. Chaque jour, il travaillait avec délices à la composition de ses armoiries. Il assistait assidûment aux séances de la noble chambre, non plus en simple curieux,

grand d e u i 1 = zware rouw ; naguère si bruyant = onlangs zoo luidruclitig; morne = doodsch ; assidûment = getrouw

') Adélaïde d'Orléans, (1777—1847) sœur du roi Louis-Philippe, venait de mourir. Le roi, qui suivait presque toujours ses conseils, l'aimait beaucoup.

mais comme un acteur qui, avant ses débuts, va entendre ses camarades pour prendre l'air et le ton de la maison. Il avait déjà choisi sa place. Il se substituait par la pensée à chacun des orateurs qu'il entendait, jugeait sévèrement leur débit, leur action, et, quand les applaudissements éclataient, il se troublait, et parfois même saluait comme pour remercier. Plus heureux encore pendant son sommeil, il était à la tribune, il récitait d'une voix sonore un discours écouté dans un religieux silence. Le banc des ministres lui souriait. Il retournait à sa place en distribuant des poignées de main. Une nuit, son valet de chambre, réveillé en sursaut, entra tout effaré dans son appartement et le trouva sur son séant, s'agitant, gesticulant, et criant d'une voix glapissante : Je demande la parole pour un fait personnel ! Homme digne d'envie, il avait tous les enivrements de l'ambition sans aucun de ses déboires. Son oisiveté ne connaissait pas l'ennui ; il n'avait pas une heure libre dans la journée. Chaque matin, pour délier, sa langue, il déclamait dans son jardin quelques pages de Mirabeau1); puis, avant d'aller au Luxembourg, il se promenait devant le château des Tuileries, et l'étudiait sous toutes ses faces, comme un héritier avide rôde autour du domaine qui va lui échoir. Sa voiture, qui l'amenait à la grille du jardin, le reprenait à la grille du Carrousel2): car il aimait à passer sous le vestibule, et s'arrêtait pour contempler le grand escalier qui mène à la salle des maréchaux. Quelques jours encore, se disait-il, et je franchirai a mon tour cet

ses débuts = zijn eerste optreden ; se substituait = Hy uaui de plaats ; d é b i t = voordracht ; sur son séont = in zijn bed zittcnde ; glapissante = krijschende; enivre m cnts = opgewondenheid ; d é b o i res = teleurstelling ; pour délier = los te maken ; avide = begeerige; vestibule = voorzaal

*) Mirabeau (1749—1791) le plus brillant orateur de la Révolution française.

a) Place comprise entre le Louvre et les Tuileries.

escalier qui a vu passer tant d'hommes illustres. L'heure de la justice s'est bien fait attendre ; que de soucis ! que de traverses ! mais mon génie a surmonté tous les obstacles. Je vais donc enfin prendre le rang qui m'appartient. Puis il se représentait la rage de la marquise ; ce n'était pas la moindre de ses joies. Pourtant son bonheur n'était pas complet. Il pensait à Timoléon, à ce fils perdu depuis tant d'années, et se disait parfois avec amertume que le nom de Levrault et son titre de comte périraient avec lui : mais ce regret altérait à peine la sérénité de son âme et se dissipait bientôt comme un nuage.

Laure n'était pas moins joyeuse que son père. La cour avait été le rêve de toute sa jeunesse. C'était à la cour qu'elle voulait retrouver ses anciennes compagnes, qui l'avaient humiliée de leurs dédains et de leurs railleries ; c'était dans les salons des Tuileries qu'elle devait prendre sa revanche. Dans son ivresse, elle remarquart à peine l'air sombre de Gaston, et, s'il luir arrivait de le remarquer, elle ne prenait pas la peine d'en chercher la cause. Dans le monde où elle était née, où elle avait vécu, qui donc lui eût appris les devoirs qu'imposent une grande naissance et une tradition de fidélité ? Le jour où Gaston lui avait annoncé sa résolution, elle avait battu des mains et bondi comme an enfant, tandis que son mari l'observait avec une sourde colère, lui reprochait de comprendre si mal toute l'étendue du sacrifice auquel il se résignait, et l'accusait secrètement d'avoir, comme son père, spéculé sur le nom des La Rochelandier. Ainsi, les rôles étaient changés. Le ressentiment avait passé du cœur de Laure dans le cœur de Gaston. Plus le jour de la présentation approchait, plus le jeune marquis devenait irritable. La vue de son beaupère lui était odieuse ; la présence même de sa femme lui

traverses = tegenspoeden ; s u r m o n t <• = te boven gekomen ; r e s s e nt i iu e n t = wrok

était insupportable ; la joie de Laure l'exaspérait. Il maudissait la sottise de M. Levrault, la vanité de sa fille, et ne songeait pas à maudire sa propre faiblesse, qui l'avait livré pieds et poings liés â la cupidité de sa mère.

Les brodeurs venaient de mettre la dernière main à l'habit de cour de M. Levrault. Un matin, en s'éveillant, M. Levrault l'aperçut sur un fauteuil, avec la culotte courte de Casimir blanc, le tout surmonté d'une épée à poignée d'acier, à fourreau de chagrin, et d'un chapeau à cornes, aux ailes tapissées de duvet de cygne. Il ne résista pas au désir de répéter son rôle en grand costume, et sauta à bas de son lit. Le futur législateur, debout devant une psyché, se contemplait depuis une heure et ne pouvait se rassasier de lui-même. Son valet de chambre entra et lui remit sur un plat d'argent le journal où le grand industriel puisait depuis trente ans ses convictions. M. Levrault s'assit en face de la psyché et parcourut d'nn œil négligent les nouvelles du jour. Il avait entendu parler la veille de quelque agitation dans Paris, sans y attacher la moindre importance. Il comprit que l'agitation se propageait ; mais, plein de confiance, il haussa les épaules et n'acheva pas même sa lecture. Il était si content de se voir ainsi vêtu, qu'il garda son costume et passa la journée chez lui. Il arpentait à pas mesurés toutes les pièces de son appartement, et se caressait le menton chaque fois qu'il apercevait son image réfléchie par plusieurs glaces à la fois. Le soir venu, il s'habilla plus simplement et sortit à pied, pour juger par lui-même de la physionomie de Paris. Arrivé sur les boulevards, il vit défiler les troupes qui regagnaient

eupidité = hebzucht ; c a s i m i r = dun wollen stof ; à fourreau de chagrin = met segrynleeren scheede ; duvet = dons ; législateur = wetgever ; psyché = toiletspiegel ; puisait = putte ; négligent = onverschillig ; propageait = uitbreidde ; Il arpentait à pas mesurés = Hij Hep met groote, geregelde stappen ; réfléchie = teruggekaatst; défile r = voorbijtrekken

leurs casernes, les maisons illuminées comme un soir de fête, les promeneurs qui se pressaient dans les allées ; en comparant le spectacle qu'il avait sous les yeux aux nouvelles qu'il avait lues le matin, pour la première fois de sa vie il se prit à douter de la sagacité de son journal. Ainsi cette émeute, qu'on disait si menaçante, n'était qu'un feu de paille. M. Levrault rentra chez lui joyeux et triomphant. Il se mit au lit, et s'endormit bercé par les songes les plus séduisants. La vue de son habit brodé avait subitement changé le cours de ses idées. Dans sa mobile imagination, aux triomphes de la tribune avaient succédé les triomphes de la salle de bal. Il se voyait l'épée au côté, figurant dans un quadrille en face des jeunes princesses. Les femmes chuchotaient en le regardant et demandaient son nom. Un aide de camp du roi répondait à voix basse : C'est le comte Levrault ! Le lendemain, il s'éveilla frais et dispos, le visage épanoui. En apercevant son journal, il le repoussa d'une main dédaigneuse, comme pour se venger d'avoir été abusé par un récit mensonger. Son valet de chambre s'était permis de lui dire qu'on avait entendu pendant la nuit des bruits sinistres. M. Levrault le tança vertement, et raconta ce qu'il avait vu la veille, en appuyant sur chaque mot d'un air d'importance, comme un homme qui n'a eu qu'à se montrer pour réduire l'émeute, comme un nouveau Neptune ') devant qui s'apaisent les flots irrités. Après avoir déjeuné seul, lentement, en vrai gourmet exempt de soucis, il descendit au jardin, et s'occupa d'improviser le discours qu'il se proposait d'adresser au roi le jour de sa réception. Comme M . Jourdain tournant un compliment à la belle marquis 2),

8agacité = scherpzinnigheid ; d m e u t e = opstand ;gourmet = lckkerbek

') Neptune, dien de la mer.

2) La marquise Dorimène est aimée de M. Jourdain qui consulte eon maître de philosophie pour loi tourner le compliment suivant: Belle marquise vos beaux yeux me font mourir d'amour.

il aurait eu besoin d'un maître de philosophie pour l'assister dans cette tâche laborieuse. Cependant, au bout de deux heures, il avait réussi à mettre debout, ferme sur ses jarrets, une phrase, une seule, mais qui en valait bien deux : „Sire, c'est mon gendre qui me présente à Votre Majesté, mais c'est à moi que Votre Majesté doit mon gendre." Heureux et fier d'avoir mis au monde cette phrase éloquente, il courut à son bureau, se hâta de l'écrire, afin de n'avoir plus rien à redouter des caprices de sa mémoire, et la serra soigneusement dans son portefeuille, comme une perle dans son écrin.

Dans l'après-midi, il voulut revoir ses chères Tuileries, théâtre prédestiné de ses prochains triomphes. Il marchait d'un air préoccupé, récitant à voix basse son improvisation de la matinée, consultant son portefeuille chaque fois que sa mémoire bronchait. Au moment même où, pour la trentième fois peut-être, il redisait, avec une satisfaction toujours croissante : „Sire, c'est mon gendre qui me présente à Votre Majesté, mais c'est à moi que votre Majesté doit mon gendre", il aperçut d'étranges personnages qui ne portaient pas d'habits brodés, et qui s'occupaient à jeter les meubles par les fenêtres des Tuileries.

En ce moment, les abords du palais présentaient une scène de tumulte et de confusion impossible à décrire. Des bandes armées parcouraient le pont et le quai. Les coups de feu tirés en l'air ajoutaient à l'ivresse des vainqueurs. Des fenêtres du château envahi s'échappait le mugissement de la multitude, pareil au fracas de la mer. Des chevaux de cuirassiers, montés par des enfants, galopaient à travers la foule. Tout le peuple était en armes ; il n'y avait de désarmés que les soldats. Çà et là des groupes curieux, inquiets, effarés, colportaient les nouvelles : la famille

ferme sur ses jarrets = die flink op pooten stontl; la serra = borg die op ; écrin = juweelkistje ; prédestiné = voorbestenid ; bronchait = hem in den steek liet (struikelde) ; mugissement = geloei ; colportaient les nouvelles = strooiden de nieuwtjes uit

royale venait de s'enfuir, et, parmi tous les courtisans, tous les hommes de guerre qui l'entouraient, pas un n'avait brûlé une amorce. M. Levrault regardait tout, écoutait tout d'un air hébété, quand il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule : il se retourna brusquement et se trouva en face de Jolibois. Maître Jolibois était armé jusqu'aux dents. 11 avait à sa ceinture deux paires de pistolets d'arçon, un sabre de dragon qui traînait sur le pavé, sur l'épaule un fusil de chasse à deux coups. A voir sa figure barbouillée de poudre, on eût dit un soldat qui depuis une heure déchire la cartouche. Ses armes innocentes n'avaient pas un meurtre à se reprocher ; en guerrier prudent, il avait attendu que tout fût fini pour descendre dans la rue. Il marchait sur la chambre, à la tête d'une vingtaine d'hommes accoutrés comme lui. En le reconnaissant, M. Levrault s'arrêta frappé d'épouvante:

„Eh bien ! s'écria maître Jolibois, que vous disais-je ? N'avais-je pas raison ? Vous refusiez de me croire ; me croyez-vous maintenant ? J'ai le nez fin ; je flairais depuis longtemps ce qui arrive aujourd'hui. Le peuple triomphe, la monarchie est à bas, l'infâme bourgeoisie est morte. Moi et mes hommes, nous allons à la chambre proclamer la république.

— La république ! balbutia M. Levrault d'une voix étouffée.

— Oui, mon cher, la république ! Vous l'aurez dans une heure.

Et le prenant à part, comme s'il eût craint que sa voix ne fût entendue par sa troupe :

,,Vous voilà dans de beaux draps, mon bon ami,

b r ù lf une amorce = een sehot gelost ; pistolets d';irçon = zadclpistolen ; fusil de chasse à deux e o u p s = tweeloopsjachtgeweer; barbouille >• vuil ; déchire la c a r t o u c h e .= stiijdt ; accoutrés toegetàkeld ; flairais = had een voorgevoel ; est h bas = ligt emver; Vous v o i 1 à d a n - d <■ h e B uz draps = U zit in een leelijk parket

contimia-t-il ; je ne voudrais pas être dans votre peau. Vous n'avez pas voulu d*un notaire pour gendre ; il vous fallait un marquis. Ce n'était pas assez de vos millions pour vous désigner à la colère, à la justice du peuple. Votre hôtel est un foyer de chouannerie ; ce soir peut-être il ne sera qu'un monceau de cendres. Tenez-vous pour averti, et tirez-vous de là comme vous pourrez."

Là-dessus, Jolibois s'arracha des mains de M. Levrault, qui se cramponnait à ses vêtements, et courut vers la chambre. Il faut renoncer à peindre la consternation, la terreur de M. Levrault. Le seul mot de république aurait suffi pour égarer sa raison, pour glacer son sang dans ses veines. La république n'avait jamais représenté pour lui que l'incendie, le meurtre et le pillage. Qu'on ajoute à ce sujet d'effroi ses richesses, son gendre, ses relations avec le parti légitimiste. Eperdu, désespéré comme un homme qui se noie, il cro}rait entendre murmurer son nom, et lisait sur tous les visages la menace et la vengeance. Il lui semblait •que le chiffre de sa fortune et le titre de son gendre étaient ■écrits sur son chapeau. Le malheureux n'osait pas rentrer chez lui, de peur d'être suivi. Il errait çà et là, pâle, tremblant, les yeux hagards, cherchant par quel moyen il pourrait mettre son hôtel à l'abri de la fureur populaire, lorsqu'il aperçut un ouvrier porté sur un brancard ; une pensée lumineuse traversa son cerveau. D'un geste il arrêta le brancard, et d'une voix retentissante : .Où portez-vous ce brave?"

— A l'hôpital.

— A l'hôpital ? un enfant du peuple, un héros qui a

je ne voudrais pas être dans votre peau = ik zou niet in uw vel ■willen steken ; f o y e r = brandpunt ; Te nez- vous pour averti = knoop dat in uw oor ; tirez-vous de = red U daaruit ; cramponnait = vastklainpte; égarer sa raison = oni hem gek te maken; pillage = plundering ; les yeux hagards = met sehuwe blikken ; b r a n c a r d = draagboar : cerveau = brein ; retentissante = luide

versé son sang pour la liberté, pour la république ! à l'hôpital ! ce serait une honte pour nous, mes amis. Qu'il vienne chez moi, ma maison est à lui. Moi aussi, je suis un ouvrier. Qu'il vienne chez Guillaume Levrault. Suivezmoi, camarades ; soyez tranquilles, il ne manquera de rien.

— Vive Guillaume Levrault ! s'écria la foule en battant des mains.

— Mes enfants, criez: „Vive la république!"

Et, se mettant à la tête du cortège, au milieu des cris mille fois répétés de : „Vive Guillaume Levrault ! vive la république ! " il reprit bravement le chemin de son hôtel.

Les bruits du dehors avaient enfin pénétré jusqu'à l'hôtel Levrault. La marquise et Laure étaient réunies dans le salon. Laure, inquiète, agitée, se levait à chaque instant pour guetter à la fenêtre l'arrivée de son père ou de son mari. La marquise triomphait. A ses yeux, les événements de la journée ne pouvaient avoir qu'un sens : le retour du comte de Chambord. La bourgeoisie était remise à sa place ; la noblesse rentrait en possession de ses privilèges. Il y avait dans la catastrophe qui venait de s'accomplir quelque chose de providentiel : Dieu n'avait pas voulu qu'un La Rochelandier se parjurât. Dans son ivresse, la marquise pardonnait à Laure, à M. Levrault ; elle oubliait son ressentiment pour ne songer qu'à sa prochaine fortune. Elle allait reprendre aux Tuileries le tabouret1) qu'elle avait sous la restauration.

„ Calmez-vous, ma chère fille disait-elle d'une voix affectueuse. Que craignez-vous? Que perdez vous ? Vous vouliez, aller aux Tuileries, nous irons ensemble ; c'est moi qui vous présenterai. Quelle différence entre la cour où je vous

quelque chose de providentiel = iets door de Voorzienigheid bes-ehikt; se parjurât = meineedig zou wordeu

') Droit qu'avaient quelques grandes dames de la cour de prendre place sur un tabouret (kruk) en présence de la reine.

mènerai et la cour où vous vouliez aller ! Dans le palais de notre jeune roi, vous ne serez pas exposée à rencontrer des intrus, des gens venus on ne sait d'où. Ce qui s'en va mérite-t-il un regret? Qu'était-ce que cette cour? une cohue. Hier encore les Tuileries n'étaient qu'une hôtellerie. Bel honneur, vraiment, que d'entrer dans des salons où passait toute la rue ! Demain, Henri V fera maison nette et choisira ses hôtes. Consolez-vous donc, ma chère enfant, le jeune roi n'a rien à refuser aux La Rochelandier."

Gaston entra dans le salon.

„Eh bien ! mon fils, nous triomphons ! s'écria la marquise avec fierté."

— Qu'espérez-vous donc, ma mère ? demanda gravement Gaston.

— Nous allons revoir l'enfant du miracle1); notre cher Henri va remonter sur le trône du Béarnais2).

— Mais, ma mère, vous ignorez donc ce qui se passe ?

— La France pousse un cri de délivrance et tend les bras vers son roi légitime, poursuivit la marquise avec exaltation. Qu'attendez-vous, mon fils ? Votre devoir n'est-il pas d'aller au-devant de lui ? Partez ; que ne puis-je vous donner des ailes !

— Ma mère, vous vous abusez étrangement, répendit Gaston en secouant la tête ; nous n'assistons pas à la résurrection de la monarchie de saint Louis, mais à l'avénement de la république.

— La république ! s'écria la marquise. Quel rêve insensé ! C'est impossible!

intrus = indringers; cohue = ordelooze menigte; hôtellerie = ogeinent; fera maison nette = zal schoon schip uiaken; vous voua abusez étrangement = n vergist u ten zeerste ; l* avènement = de komst

') Henri V est né sept mois après la mort de son père. *) Henri IV, né en 1553 dans le Béarn.

— La république ! s'écria Laure ; il n'y aura donc plus de cour?

— C'est impossible ! répéta la marquise. Rassurez-vous, ma fille. Vous êtes fou, Gaston. La république ! Y pensezvous, mon fils ? La France en a tàté et sait trop ce qu'elle vaut."

Comme elle achevait ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et M, Levrault parut, soutenant de son bras la marche chancelante de l'ouvrier blessé qu'il avait recueilli, et suivi d'une douzaine d'hommes armés qui l'avaient escorté jusqu'à son hôtel. Gaston, Laure et la marquise contemplaient d'un œil étonné cette scène étrange. Le blessé était un homme de trente ans tout au plus. Atteint d'un coup de feu à l'épaule, malgré la souffrance, son visage, encadré entre des cheveux bruns et une barbe rousse, respirait encore l'ardeur du combat. C'était une de ces figures empreintes d'une énergie sauvage, qu'on voit paraître à point nommé dans tous les mouvements populaires.

„ Inclinez-vous, dit M. Levrault en entrant, saluez avec respect ce héros qui a donné son sang pour nous délivrer de la tyrannie."

Et s'adressant au blessé :

„Mon ami, vous êtes ici chez vous, et les braves qui vous ont accompagné ne vous quitteront pas. Mes enfants, cette maison est la vôtre. Tout ce qui est ici, tout ce que vous voyez, je l'ai gagné à la sueur de mon front. Je suis trop heureux de partager avec vous ma petite fortune, le fruit modeste de mon humble travail. Voici mon gendre, un ouvrier de la pensée, un républicain comme moi, comme vous."

— Dites le marquis de La Rochelandier, interrompit

en :i t à t <"■ = heeft er van goproefd : marche chancelante = wankclcnden gang; encadré = omlijst; empreintes d'une énergie sauvage = waarop een woeste wilskracht stond afgedrukt; à |) o i n t nomiiié = oj> het juiste oogenblik

brusquement Gaston. Hier, je faisais bon marché de mon titre; aujourd'hui que ce titre est proscrit, je le revendique hautement."

M. Levrault faisait en vain signe à Gaston de se taire ; Gaston acheva d'une voix ferme la phrase qu'il avait commencée, et sortit fièrement en jetant sur son beau-père un regard de pitié. La marquise, indignée, suivit son fils. Laure, à son tour, voulait se retirer ; un geste suppliant de son père la retint.

„Un marquis ! dit le blessé promenant autour du salon un regard défiant ; camarades, ne restons pas ici, portezmoi à l'hôpital. "

— Mes amis, vous êtes chez Guillaume Levrault, ancien tisseur de laine à Elbeuf. Connaissez -vous Jolibois ? C'est mon meilleur ami. Je marchais avec lui sur la chambre, lorsque je vous ai rencontrés. Voici ma fille, une fille du peuple, un cœur d'or. Tout ici vous appartient. Vous vous êtes battus comme des lions ; nous allons trinquer ensemble.''

En cet instant le blessé fut saisi d'une soudaine défaillance, et répéta d'une voix éteinte: „ Portez-moi à l'hôpital."

M. Levrault tira le cordon de la sonnette, nn valet parut, et rentra bientôt avec un panier de vin. M. Levrault versa une rasade à ses nouveaux amis, offrit lui-même un verre plein au blessé, et d'une voix émue: „ Buvons, mes enfants, à la grandeur, à l'affermissement de notre jeune république. Plus de rois, plus de noblesse, plus de bourgeoisie ! Buvons au nivellement de toutes les classes ; ne formons plus qu'une seule famille, une famille d'ouvriers. Chacun pour tous, et tous pour chacun ! "

Tous les verres s'entre-choquèrent aux cris de: ,Viw Guillaume Levrault !

je faisais bon marché d e = gaf ikjiiets om; proscrit verboden ; jelerevendinuehautenient = eisch ik hem luid op ; déf ai 1 1 u n c i flauwte ; ra s ad e = boordevol glas; l'affermissement bcvestiging; nivillement = gelqkmalring ; s'entre-choquèrent = klonken tegen elkauder

— Vive le peuple de Paris ! s'écria Guillaume Levrault en levant son verre.

— Mes amis, dit le blessé d'une voix sourde après avoir léché ses moustaches, méfiez-vous, c'est du vin de bourgeois."

Malgré ce sinistre avertissement, les camarades remplirent de nouveau leurs verres, les vidèrent d'un trait, et se regardèrent entre eux d'un air d'incrédulité. Le blessé s'évanouit M. Levrault le fit porter dans une chambre bien chaude, le coucha lui-même dans un Ut bassiné, envoya chercher un médecin pour panser sa blessure, et mit un corps de bâtiment à la disposition de ses nouveaux frères, qui ne se firent pas prier pour s'y installer. Il rentra au salon, et trouva sa fille pâle, consternée.

, Malheureuse ! lui dit-il, tu vois où m'a conduit ta folle vanité. Je voulais te marier à Jolibois. Tu as voulu être marquise. Dieu seul sait maintenant ce que nous allons devenir !"

Cela dit. il descendit à pas de loup, courut aux remises, badigeonna de sa main les armoiries des voitures, remonta du même pas, prit dans son buffet les boites, d'argenterie, courut à la cave, enfouit son trésor dans une futaille, et sortit pour acheter quelques douzaines de couverts de la fabrique de Ruolz et Elkington1).

d'an t r a i t = in t'en teug ; b a s s i n é = verwanud ; p a n .- e r = verbinden; un co r p a <1 e bâtiment = een deel van net gebou-w ; à pas de loup = op de teenen : badigeonna = stneerde met eigen hand wat verf over: futaille = fust

') Ruolz et Elkington, l'an Français, l'autre Anglais, ont inventé la dorure et l'argenture galvaniques en 1S40. C'est le procédé encore employé de nos jours pour les objets en Christofle.

La république proclamée, Levrault change de tactique. Peu à peu il se mêle à la foule et tâche de se rendre populaire pour faire oublier sa fortune et le mariage de Laure avec un marquis. Puis son ambition renaît sous une autre forme.

Agité par des rêves confus, il se promenait un jour sur le boulevard. En passant au coin de la rue des Capucines il se trouva nez à nez avec le vicomte Gaspard de Montfianquin, que l'abolition de la contrainte par corps avait rendu à la liberté. Le vicomte, radieux, aborda M. Levrault comme un protecteur aborderait son client. Son visage respirait l'orgueil et le contentement.

„Eh bien ! mon cher monsieur Levrault, que devenezvous ? que faites-vous ? Ce qui arrive n'est pas précisément ce que vous attendiez. Si le comte de Chambord revient en France, vous pouvez prétendre à tout, grâce à votre gendre ; il est vrai que les dés ne sont pas aujourd'hui pour le comte de Chambord. Est-ce que vous boudez la république? Pour moi, je n'ai pas à m'en plaindre ; elle m'a rendu justice. Je suis heureux de vous rencontrer pour vous faire mes adieux. Je pars demain ; je suis nommé consul général dans l'Océanie.

— Consul général ! s'écria M. Levrault ; quel titre avezvous fait valoir pour obtenir ce poste important?

contrainte par corps = lijfsdwang; d é s = kansen (dobbelstecnen); \ a 1 o i r = gelden

— Le premier de tous les titres : détenu politique. Je gémissais dans les cachots de la monarchie, quand l'heure de la délivrance a sonné. La république me devait une éclatante réparation, et je l'ai obtenue : ma nomination a été signée hier au soir. Vous pensez bien que je ne compte pas m'en tenir là. L'Océanie n'est pour moi qu'un marchepied . . . Mais je vous quitte, mon cher monsieur Levrault ; je pars demain, et j'ai tant d'affaires à régler ! Si votre alliance avec les La Rochelandier vous attirait quelque méchante affaire, comme il est permis de le prévoir, n'oubliez pas que vous trouverez toujours en Océanie, au consulat général, un asile assuré.

Cela dit, le vicomte Gaspard de Montflanquin fit une pirouette et s'éloigna d'un pas rapide. M. Levrault demeura cloué à sa place par l'étonnement. Consterné, humilié, il reprit à pas lents le chemin de son hôtel. Comme il passait devant la rue de Grenelle, il fut salué par maitre Jolibois :

„ Parbleu ! s'écria Jolibois en lui frappant sur l'épaule, je suis enchanté de vous rencontrer, j'ai un avis à vous donner. Dites aux La Rochelandier, s'ils retournent dans leur pigeonnier de Bretagne, de bien se tenir, de veiller sur leur conduite, car je suis décidé à ne leur rien pardonner, moi, Etienne Jolibois, commissaire général de la république dans les départements de l'Ouest. Tous les petits hobereaux qui voudront réveiller la chouannerie trouveront à qui parler, j'en réponds.

— Commissaire général de la république ! s'écria M. Levrault avec stupeur ; c'est-à-dire, mon cher Jolibois, que vous voilà d'emblée quelque chose comme préfet ?

— Moi, préfet ? allons donc ! Dictateur, mon cher, ni

d et <• nu- gevangene ; gémissais dans les cachots = zuchtte in de kerkcrs ; réparation^ vergoeding; niarchepied = sport (.treeplank.i; pi roue tte = keerde hem den rug toe (draaide op één hiel oni); de bien - 1- tenir = zieh goed in aclit te nemon; d'emblée = ineens

plus ni moins. Mes pouvoirs sont illimités ; je ne relève que de ma conscience. A mon arrivée, toutes les autorités sont suspendues ! les provinces que la république me confie n'ont d'autres lois que ma seule volonté. L'armée, la magistrature, sont à ma disposition. Si votre attitude, si votre langage me paraissent dangereux, s'il vous échappe une parole injurieuse pour la démocratie, d'un trait de plume, d'un signe de tête, je puis vous envoyer en prison, vous et votre gendre. Je suis la loi vivante, les tribunaux n'ont rien à voir dans ce que j'ai une fois résolu. Ainsi, je vous le répète, mon cher monsieur Levrault, vous et les vôtres, tenez-vous bien. Vous connaissez depuis longtemps mes principes inflexibles : malgré l'amitié qui nous unit, je ne trahirai pas mon devoir.

— Vos principes sont les miens, Jolibois. Les dernières fautes de la monarchie ont achevé de dessiller mes yeux. Que vous êtes heureux de servir la république ! Quelle gloire pour vous ! combien je vous porte envie !

— Il vous fallait pour gendre un marquis ; vous n'avez pas voulu d'un patriote éprouvé. Vous recueillez ce que vous avez semé. Ne vous plaignez pas ; réjouissez-vous plutôt d'avoir encore la tête sur les épaules. Le peuple est généreux, mais il a ses mauvais quarts d'heure ; n'abusez pas de sa patience. Au reste, mon cher monsieur Levrault, vous avez en moi un ami dévoué. Je pars dans deux jours ; si je puis vous être bon à quelque chose, venez me voir, voici mon adresse. "

Là-dessus, Jolibois prit congé, et M. Levrault regagna son hôtel, le cœur navré, l'esprit en proie à d'amères réflexions. Les deux gendres qu'il avait refusés étaient nantis ; le gendre qu'il avait choisi, loin de pouvoir servir

je ne relève =ik ben slechts verantwoindinj» scbuldig; stispei) il u <■ opgeschorst ; inflexibles^ onbuigbaar ; trahirai = zal verzaken ; il e — s i 1 1 e r = openen ; quarts d'hcure = oogenblikken ; 1 e <.• Œ u r u a v r ô = diep bedroefd ; nantis = binnen (voorzien)

son ambition, n'était pour lui qu'un obstacle. Le soir venu, en présence de la marquise, de Gaston et de Laure, il exhala librement sa mauvaise humeur :

„Eh bien ! disait-il en se promenant dans son salon comme un ours mal léché, ce Gaspard de Montflanquin que vous traitiez comme un homme de rien, je l'ai rencontré aujourd'hui ; le voilà en passe d'arriver à tout. Dans un an, peut-être, nous le verrons ambassadeur à Londres ou à Vienne. Pour son début, il est nommé consul général de France en Océanie. Et Jolibois, que vous traitiez de sansculotte l), Jolibois à qui j'ai fermé ma porte par une lâche condescendance, Jolibois est commissaire général de la république dans l'ouest ; c'est un franc patriote ; je le savais bien, je l'aimais. Vous m'avez brouillé avec lui, et maintenant, si nous retournons en Bretagne, notre liberté, notre vie, sont à sa merci. Ses pouvoirs sont illimités, son autorité absolue. Il dispose en dictateur de l'armée, de la magistrature ; il est la loi vivante.

— Vraiment ! répliqua la marquise, si le vicomte de Montflanquin est nommé consul général le gouvernement nouveau a fait là un beau choix : qu'il reçoive mes sincères compliments.

— Que le choix soit bon ou mauvais, le citoyen Montflanquin n'en est pas moins consul général ; cela vaut encore mieux que de se croiser les bras.

— Vous vous trompez, Monsieur, reprit Gaston. Il vaut mieux se croiser les bras que de se ruer à la curée des places ; mieux vaut garder sa loyauté en se condamnant à l'inaction que d'acheter au prix d'une lâcheté le droit de

le voilà en passe d'à rri ve r = hij kan nu ailes worden ; Vous m' avez brouillé avec lui = U bent de schuld dat wij kwade vrienden /ijn : à sa ni e rc i = in z\jn macht; se croiser les bras = niets uit te ; s.- ruer à la curée = jacht niaken op baantjes

') Sobriquet donné aux républicains par la noblesse qui continuait à porter la culotte.

jouer un rôle. D'ailleurs, chacun de nous, dans le temps où nous vivons, n'a-t-il pas son devoir tracé ? Pour servir la France, il n'est pas besoin de se donner à la république.

— Mon gendre, répliqua vertement M. Levrault, la république et la France ne sont qu'une seule et même chose.

— Sachez, Monsieur, dit la marquise avec hauteur, que la France de saint Louis n'est pas celle de Robespierre.

— Je respecte vos préjugés, Madame, répondit M. Levrault d'un ton de pitié généreuse ; mais, grâce à Dieu, je ne les partage pas."

Voyant la querelle engagée, Gaston, comme à l'ordinaire, prit le parti de se retirer. La marquise et M. Levrault allaient en venir aux invectives, quand une bande armée passa devant l'hôtel. La lueur des torches éclairait la cour. Trente voix entonnaient la Marseillaise. La marquise et M. Levrault pâlirent, se regardèrent avec effroi et se turent : la peur les avait mis d'accord.

Avant de rentrer dans son appartement, M. Levrault voulut rendre visite à Solon, qu'il n'avait pas vu de la journée. Il trouva le blessé au coin du feu, les pieds sur les chenets, fumant sa pipe:

„Eh bien ! demanda-t-il d'une voix affectueuse, comment vous trouvez-vous ce soir ? Avez-vous bien tout ce qu'il faut ? Commencez-vous à vous acclimater sous le toit de Guillaume Levrault?"

— Dans quelques jours, je l'espère, je serai tout à fait guéri, répondit Solon d'un ton bourru, et je quitterai votre maison, qui n'est pas faite pour moi. Les soins ne m'ont pas manqué, mais Solon ne doit pas dormir sous le même toit qu'un marquis.

— E n'y a plus de marquis, vous le savez bien, mon

vertement = op krassen toon ; engagée = begonnen ; invectives steken onder water (scheldwoorden) ; chenets = haardijzers ; a c c 1 i tu at e r = wennen ; bourru = norsch

ami. Les grands patriotes réunis à l'Hôtel de Ville ont jeté au feu tous les parchemins. Et d'ailleurs, à quoi bon vous inquiéter de mon gendre ? N'êtes-vous pas chez moi, chez Guillaume Levrault, tisseur de laine, ouvrier comme vous?

— Pour un ouvrier, vous n'êtes pas mal logé. Il parait que vous faisiez de fameuses journées et que votre patron vous donnait une fière part dans ses bénéfices. Est-ce avecvôtre livret de la caisse d'épargne que vous avez acheté cet hôtel ? Allez, ce n'est pas Solon qu'on endort avec de pareils contes. Je sais bien chez qui je suis. Vous êtes un bourgeois et votre gendre un aristocrate. Dès que ma blessure sera fermée, j'irai retrouver mes frères. Ma place n'est pas ici. Je hais la richesse, mais je ne suis pas ingrat ; pour vous prouver ma reconnaissance, j'oublierai le chemin de votre hôtel. Mes camarades ne restent chez vous que pour me tenir compagnie ; nous partirons tous ensemble.

— Partir, mon ami ! et pourquoi? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas chez vous? N'êtes-vous pas chez un frère?

— Croyez-vous donc que je sois sourd et aveugle ? Croyez- vous que je ne voie pas ce qui se passe autour de moi, et que je n'entende pas ce qui se dit ? Est-ce que votre fille, votre gendre et sa mère me prennent pour un frère ? Ils attendent mon départ avec impatience, j'en suis sûr. Ils n'auront pas autant de plaisir à me voir partir que moi à les quitter."

M. Levrault redoublait en pure perte ses protestations de dévouement, Solon ne répondait que par un sourd grognement, et lui envoyait en plein visage des bouffées de fumée. Dans la crainte de passer pour un aristocrate. M. Levrault avait d'abord fait bonne contenance ; mais

tiùre part=flink aandeel ; livret do la caisse d'épargne = *I>aarbankboekje ; endort = in slaap sust ; redoublait en pure perte ses protestations» herhaalde te vergeefs z\jne verzekeringen ; grognein •■ n t = geknor

bientôt, enveloppé d'un nuage, saisi d'une toux convulsive, il fut obligé de battre en retraite.

Une fois seul, il repassa dans sa mémoire toutes les impressions de la journée. Solon, qui devait le protéger, le sauver, l'effrayait de plus en plus par l'amertume de son langage. Un rêve affreux vint mettre le comble aux angoisses Une bande furieuse envahissait l'hôtel, la torche à la main, et Solon, au lieu de repousser les assaillants, les guidait lui-même à travers les appartements, les animait au pillage, prenait sa part du butin, et mettait le feu aux quatre coins de la maison. Laure et la marquise, échevelées, franchissaient les escaliers en flammes ; Gaston les précédait, armé jusqu'aux dents. Tout à coup l'arbre de la liberté planté au milieu de la cour se transformait en un gibet de proportions gigantesques ; le drapeau qui le couronnait se détachait et laissait voir Solon armé d'une corde. Déjà la marquise, Laure et Gaston étaient lancés dans l'éternité, et les pillards dansaient autour de la potence comme une ronde de cannibales. Le tour de M. Levrault était venu. Solon lui passait au cou le nœud coulant. A ce moment suprême, M. Levrault se réveilla en sursaut, baigné d'une sueur glacée. Il porta la main à son cou, et rendit grâce à Dieu de se trouver sain et sauf dans son lit. Pourtant sa frayeur n'était pas encore calmée. Il se leva, prit une bougie, parcourut l'hôtel, ouvrit une fenêtre sur la cour, prêta l'oreille, et ne regagna sa chambre qu'après s'être assuré que tout était tranquille. Que voulait dire ce rêve ? N'était-ce pas un avertissement céleste ? M. Levrault n'essaya pas de se rendormir ; il se mit à réfléchir sur sa destinée. Que faire pour sauver sa fortune, pour sauver sa

saisi d'une toux convulsive — overvallen door een kraniphoost ; échevelées = met verwarde baren ; gibet de proportions gigantesque s = galg van reusachtige afmetingen ; p o t e n ce = galg; nœud coulant = lus; baigné = badende ; sain et sauf = gezond en wel ; avertissement céleste = waarschirwing van den hemel

vie ? La rencontre de Montflanquin et de Jolibois avait déjà surexcité son ambition ; la peur lui montra dans l'ambition son unique moyen de salut. Il se rappela les offres de service du notaire et résolut d'aller le trouver au point du jour.

Le jour se levait à peine, que déjà M. Levrault était sur pied. En entrant chez Jolibois, il trouva l'anti-chambre et le salon peuplés de solliciteurs. Un valet vint lui demander son nom ; après une heure d'attente, il fut enfin admis dans le cabinet de maître Jolibois.

„Mon cher monsieur Levrault, lui dit le commissaire général, mes moments sont comptés. Allons au fait ; ditesmoi en deux mots ce que vous désirez.

— J'ai songé toute la nuit à notre conversation d'hier. Je suis décidé à servir la république, et je viens vous prier de parler pour moi. Je n'ai rien demandé sous le gouvernement déchu ; j'étais loin d'approuver sans réserve sa politique. Si vous n'êtes pas mon gendre, c'est que ma fille ne l'a pas voulu. J'aurais été heureux et fier de vous nommer mon fils. Je retrouvais en vous mon cher Timoléon. Votre foi politique est la mienne ; la république a toutes mes sympathies, elle répond à toutes mes espérances. Mon bonheur sera de lui dévouer ma fortune et ma vie.

— Vous avez là, mon cher monsieur Levrault, d'excellents sentiments ; mais quels sont vos titres pour entrer au service de la république ? Voyons : avez-vous été en prison ? avez-vous conspiré ? étiez-vous lié d'amitié avec les sergents de La Rochelle ')? avez-vous combattu au cloître Saint- Merry 2) ? avez-vous juré sur un poignard la mort de tous les rois?"

solliciteurs — verzoekers ; a » f a i 1 . = ter zake ; r é s e r v e = voorbehoud

') Quatre sergents de la Rochelle ayant conspiré contre les Bourbons furent condamnés à mort.

') En 1832, des insurgés s'étant réfugiés au cloître St.-Merry résistèrent pendant deux jours aux troupes royales.

M. Levrault demeura abasourdi sous cette avalanche de questions.

„Vous comprenez, poursuivit maître Jolibois, qui jouissait de son embarras, que la république, avant de vous confier le soin de ses intérêts, doit exiger de vous des garanties. Avez-vous souffert pour notre sainte cause ?"

— Hélas! répondit M. Levrault d'un ton consterné, je n'ai jamais souffert ni combattu pour la république, mais je suis résolu à la servir.

— Je sais quelle a été votre conduite depuis la chute du tyran. Vous avez recueilli chez vous un blessé, vous l'avez soigné ; c'est bien, mais ce n'est pas assez. Je n'ai pas vu votre nom sur la liste des dons patriotiques. Est-ce que, par hasard, vous n'auriez pas souscrit pour les blessés de février ?

— Pas encore, balbutia M. Levrault avec confusion.

— Si vous voulez, mon cher monsieur Levrault, que je parle pour vous, il faut absolument que votre nom figure demain dans le Moniteur 1), qu'il figure au premier rang sur la liste des dons patriotiques et dans la souscription pour les blessés de février. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, ne l'oubliez pas. Vous habitez le faubourg Saint- Germain, vous êtes allié aux La Rochelandier, vous vous êtes enrichi de la sueur de vos commis. Vous sentez qu'il est temps de rendre au peuple une part de ce que vous lui avez pris.

— Je n'ai rien pris au peuple, répondit M. Levrault ; mais, pour le soulager, je ne reculerais devant aucun sacrifice.

— Ecoutez, continua maître Jolibois avec un accent paternel ; M. de Rothschild a souscrit pour dix mille francs : c'est un étranger, et il n'était que baron.

abasourdi = overbluft; avalanche = stortvloed (lawine) ; souscrit = geteekend op de Hjst; figure = voorkomt; soulager = te hulp komen; paternel = vaderlijk

') Ancien journal officiel.

Mais, moi, je ne suis rien, reprit M. Levrault avecorgueil ; j'ai toujours méprisé les titres.

— Et votre gendre, n'était-il pas marquis ? Je vous le répète, mon cher monsieur Levrault, vous avez beaucoup a vous faire pardonner. Portez à l'Elysée ') votre vaisselle plate, souscrivez généreusement pour les martyrs de la liberté, et venez me voir demain : vous pouvez compter sur moi. Le gouvernement provisoire n'a rien à me refuser. J'obtiendrai pour vous, à votre choix, un poste administratif ou diplomatique."

Le visage de M. Levrault s'épanouit.

„Mon choix est fait d'avance, mon cher Jolibois. De tout temps je me suis senti né pour la diplomatie.

— Eh bien! répondit Jolibois, vous serez servi à souhait." Le même jour, M. Levrault portait à l'Elysée sa vaisselle

plate et donnait vingt mille francs à la caisse des blessés de février ; le lendemain, cette double offrande était inscrite au Moniteur.

martyrs = wartelaars ; p o s t e = betrekking ; souhait = naar wenseli offrande = oflfergavv

') Palais affecté (bestemd) au président de la République.

M. Levrault allait donc enfin jouer un rôle ; la carrière politique s'ouvrait enfin devant lui. Ce n'était pas sans raison qu'il avait préféré la diplomatie à l'administration. Sans avoir une idée bien nette du droit des gens, il savait cependant que partout la personne d'un diplomate est sacrée : et puis il espérait retrouver dans les cours étrangères l'occasion de porter son habit brodé. A l'heure indiquée, il se présentait chez maître Jolibois.

, Recevez mes compliments, dit maître Jolibois en lui tendant la main. J'ai lu ce matin votre nom dans le Moniteur; vous vous êtes conduit en grand citoyen, en vrai patriote. La république ne sera pas ingrate, et saura vous récompenser dignement. J'ai vu hier soir le chef du cabinet des affaires étrangères ; il vous attend. Venez, ne perdons pas un instant. Le poste qu'il vous destine vous fera bien des envieux. Battons le fer tandis qu'il est chaud."

M. Levrault ne se possédait pas de joie et se confondait en remercîments. Une heure après, maître Jolibois introduisait son client à l'hôtel des Capucines. Le cœur de M. Levrault battait à coups redoublés. A la vue de Jolibois, l'huissier de service ouvrit la porte d'un cabinet. Un

du droit des gens = van net volkenrecht; sacrée = onschendbaar; v u = gesproken ; se confondait en remercîments = wist niet hoe hij danken moest ; battait à coups r e d o u b 1 é s = klopte hevig ; 1' h u i s- - ici- de service = dienstdoende portier

homme de trente ans au plus, à l'œil fin, à la bouche railleuse, était assis devant un bureau chargé de papiers et de cartons.

„Mon cher ami, dit Joli bois, je vous amène le candidat dont je vous ai parlé hier soir."

— Soyez le bienvenu, Monsieur, reprit l'interlocuteur de Jolibois en se tournant vers M. Levrault ; soyez le bienvenu, et causons."

M. Levrault, dont la vue se troublait, dont les jambes flageolaient, tomba plutôt qu'il ne s'assit dans un fauteuil.

„Etienne m'a fait part de vos intentions. Depuis longtemps déjà votre nom m'est connu ; vous n'êtes pas pour moi un homme nouveau. L'oubli où vous avez langui jusqu'ici n'est pas une des moindres fautes du gouvernement déchu. Si la famille d'Orléans eût placé sa confiance en des hommes tels que vous, elle ne serait pas aujourd'hui à Claremont 1)."

M. Levrault s'inclina et ne trouva pas un mot à répondre.

,11 est vraiment incroyable que la monarchie n'ait jamais fait appel à vos talents. Le ministre m'a parlé de vous hier dans les termes les plus flatteurs.

— Je ne me plains pas de la monarchie, dit M. Levrault, dont la langue se déliait enfin. Elle ne m'a rien offert ; mais je n'aurais rien accepté d'elle. Inébranlable dans mes principes, fidèle à mes convictions, j'ai attendu patiemment l'heure de la réparation.

— Je vous l'avais bien dit, s'écria Jolibois, le citoyen Guillaume Levrault est un républicain éprouvé. Ce qu'il pense, ce qu'il veut aujourd'hui, il l'a toujours pensé, toujours voulu. Ce n'est pas une girouette qui tourne à tous les vents.

f i n = slini; l' interlocuteur de Jolibois = de inan dien Jolibois aansprak; flageolaient = knikten ; fait appel à = ingeroepen ; se déliait = losraakte ; éprouvé = beproefde ; girouette — weerhaan.

') Château près de Londres où Louis-Philippe mourut en 1850.

— Grâce à Dieu, la république n'est pas aveugle comme la monarchie, reprit le prétendu chef du cabinet. Citoyen Levrault, elle sait ce que vous valez et va vous donner aujourd'hui une preuve éclatante de confiance. Le corps diplomatique a besoin d'être renouvelé avec discernement. Chaque mission veut un homme spécial, et celle que la république vous destine semble faite exprès pour vous. J'avais d'abord songé à vous accréditer comme représentant du commerce français auprès des villes anséatiques ; mais le ministre, au premier mot que je lui en ai dit, a repoussé bien loin cette proposition. Une mission commerciale au citoyen Levrault ! s'est-il écrié, y pensez-vous ? Ce qu'il lui faut, c'est une ambassade.

— Vraiment, dit M. Levrault, le ministre a daigné vous parler de moi en de pareils termes ?

— Je vous rapporte fidèlement ses propres paroles. Oui, a-t-il continué, c'est une ambassade qu'il lui faut ; mais quelle ambassade lui donnerons-nous ? J'ai disposé hier de Londres et de Vienne. Saint-Pétersbourg et Berlin sont à moitié promis. Madrid a trop peu d'importance ; croyezvous qu'il accepte l'ambassade de Constantinople ? J'hésitais à répondre, n'osant m'engager pour vous, quand le ministre a tranché la difficulté. J'ai son affaire, m'a-t-il dit en se frappant le front. Pour un esprit hors ligne comme le sien, je crée une mission exceptionnelle, une mission sans précédents. La France a reconquis les dépouilles de Napoléon ; elle doit à son honneur et à sa dignité de reconquérir les dépouilles de Charlemagne.

— Les dépouilles de Charlemagne ! interrompit M. Levrault ébahi.

— La France de février, m'a dit le ministre, dont l'œil

prétendu = voorgewende ; d i s ce rn e ni e n t = doorzicht; m'engage r = raij binden ; a tranché la difficulté = den knoop heef t doorgehakt; hors ligne = buitengewone ; précédents = zooals men nooit heeft gezien; dépouilles = stoft'elijk overschot

s'enflammait, ne renie pas le passé, ne s'effraye pas du souvenir des rois, et tient Charlemagne pour un galant homme. La Prusse, que nous avons tant de fois vaincue, garde encore à Aix-la-Chapelle la tête de Charlemagne, enchâssée dans l'or, comme une sainte relique, par Frédéric Barberousse. La France ne peut voir à ses portes un pareil trésor sans étendre la main pour le saisir. Un patriote éprouvé peut seul parler en son nom, revendiquer ses droits, et j'ai jeté les yeux sur le citoyen Guillaume Levrault.

— Ainsi, demanda M. Levrault, je rapporterai en France la tête de Charlemagne ?

— Oui, citoyen, j'ai cru pouvoir répondre de votre acceptation ; me suis-je trompé ?

— J'accepte avec reconnaissance, reprit M. Levrault en balbutiant.

— Je dois maintenant vous expliquer toute la gravité des fonctions qui vous sont confiées. Le ministre vous charge d'une tâche difficile ; mais, si vous l'accomplissez dignement, et, pour ma part, je n'en doute pas, votre nom est assuré de passer à la postérité la plus reculée. Les ambassades de Londres, de Vienne et de Saint Pétersbourg ne peuvent, sous aucun rapport, se comparer à la mission que vous acceptez. Ce n'est pas ici une affaire ordinaire, ne vous y trompez pas. Réussissez, et la France reprend en Europe le rang qui lui appartient. Parlez fièrement le langage du droit, de la vérité ; forcez la Prusse à nous rendre la tête de Charlemagne, dans trois mois nous aurons reconquis nos frontières du Rhin, et la France reconnaissante vous saluera comme un libérateur, car vous aurez déchiré les traités de 1815. Ressaisir la tête de Charlemague et la déposer sous

galant eerljjk; enchâssée dans 5* or = gezel in een gouden reliquiëenkastje ; revendiquer = doen gelden; répondre = instaan wwr; g r a v i t é ---- gewicht : posté r i t é nageslacht ; reculée = verste : K e b- - a i s i r Teruenemen

le dôme des Invalides1), à côté de Napoléon, c'est dire à l'Europe que nous n'acceptons pas le partage qui s'est fait au congrès de Vienne2), et si nous consentons à ne pas réclamer toutes nos conquêtes, l'Europe devra nous savoir gré de notre modération.

— Ainsi, reprit M. Levrault en ouvrant de grands yeux, je déchirerai les traités de 1815 ! Mais si la Prusse me refuse la tête de Charlemagne ?

— Elle ne l'osera pas ! vous parlerez au nom de la France. Le cabinet de Berlin verra derrière vous cent mille baïonnettes, et votre voix sera écoutée. Votre mission est d'autant plus glorieuse, qu'elle n'est pas sans danger ; peut-être aurez-vous le sort des envoyés français à Rastadt.

- Quel sort ? demanda M. Levrault.

— Si l'on osait porter la main sur vous, attenter à votre vie, soyez tranquille, la France vous vengerait.

- Quel a donc été le sort des envoyés français à Rastadt ?

— Ils ont été lâchement assassinés.

— Assassinés ! s'écria M. Levrault.

— Reculeriez vous devant le danger ?

— Jamais ! s'écria M. Levraulttremblant de tous ses membres.

— Je réponds de lui, ajouta Jolibois. S'il a pâli en vous écoutant, c'est d'indignation, non de crainte. Ce tragique souvenir ne saurait l'ébranler.

— Quand partirai-je? reprit M. Levrault d'une voix où se trahissait toute sa terreur.

— Quand vous lirez votre nomination dans le Moniteur. venez chercher vos lettres de créance, et vous partirez

savoir g r é

= dauk weten; attenter à

= een

aanslag

doen op i

l'ébranler =

hein ann lier wankelen Urengen ;

lettre

s il e <• r i

geloofsbrieven

M Bâtiment destiné aux invalides et où reposent les reste-, de Napoléon I ramenés en France en 1S40.

2) Le congrès de Vienne (1S15) ramena la France à ses limites d'avant 1789.

sur-le-champ. Je vous recommande la discrétion la plus absolue. Ne parlez à personne de votre mission. Il faut que votre départ pour Berlin prendre au dépourvu toutes les chancelleries de l'Europe.

— Eh bien ! dit Jolibois à J£. Levrault en arrivant sur le boulevard, vous avez maintenant le pied dans l'étrier : c'est à vous d'aller en avant. Quelle magnifique carrière s'ouvre devant vous ! Si vous échappez au sort des envoyés français à Rastadt, peut-être à votre retour vous confiera-t-on le portefeuille des affaires étrangères."

M. Levrault ne répondait pas. Jolibois continua :

„Vous pouvez facilement mettre votre vie en sûreté.

Munissez-vous d'une bonne cotte de mailles à l'épreuve

de la balle et du poignard, cachez-la sous votre costume

diplomatique, et vous défierez hardiment tous les complots.

— J'avoue, dit enfin M. Levrault avec mélancolie, que j'aurais mieux aimé représenter le commerce français auprès des villes anséatiques.

— Parlez-vous sérieusement ? demanda Jolibois d'un ton sévère. La république, en mère généreuse, vous offre l'occasion de la servir au péril de vos jours, et vous hésitez ! Me serais-je trompé sur votre compte ? N'êtes-vous pas un cœur intrépide, une âme républicaine? Me suis-je trop avancé en parlant de vous ? J'ai repondu de Guillaume Levrault comme de moi-même. Aurai-je donc à rougir de mon amitié pour vous ? Regrettez-vous la parole que vous avez donnée ? Il est temps encore de la retirer ; mais, songez-y bien, si vous ne partez pas, je ne réponds plus ni de votre fortune ni de votre vie.

— Je partirai, répliqua M. Levrault; vous n'aurez pas a rougir de moi. Seulement, je croyais, je m'étais laissé dire

prendre audépourvu = onverboeds overvallen ; l'é tr i er = stijgbeugel : ■le mailles à l'épreuve de = nialiënkolder bestand tegen ; M e t u i s - j e trop avancé? = Heb ik te veel gezegd ?

que partout la personne d'un agent diplomatique est sacrée ; j'ignorais le sort des envoyés français à Rastadt.

— Mon bon ami, reprit Jolibois, la diplomatie républicaine n'est pas, comme la diplomatie monarchique, une vie de plaisirs, de causeries, d'oisiveté ; c'est une lutte aussi active, aussi périlleuse que la vie militaire ; ne le saviezvous pas?

— Je partirai, répondit M. Levrault avec la résignation d'une victime qui marche au supplice.

— A propos, reprit Jolibois, avez-vous songé à votre costume ? Le temps presse ; demain peut-être votre no mination paraîtra au Moniteur. Vous connaissez le costume des agents diplomatiques de la France régénérée ?

— Mon Dieu ! non.

— Pantalon collant, bottes à revers, gilant blanc à la Robespierre '), habit bleu à basques flottantes, et, sur la poitrine, le triple symbole de la république, le bonnet phrygien, le niveau, deux mains qui s'étreignent : liberté, égalité, fraternité. Quant à la cotte de mailles, venez avec moi ; vous aurez pour cent écus celle que portait François r°r à la bataille de Pavie2).''

Une demi-heure après, ils entraient dans un magasin du quai Malaquais. M. Levrault donnait cent écus sans marchander, et emportait sous son bras une cotte de mailles milanaise.

»Avec cette chemise, dit Jolibois quand ils eurent fait

au supplice = ter Strafplaats ; ré g é n t- ré e = herboren ; pantalon collant = spanbroek ; basques = slippen ; triple symbole = drievoudige zinnebeeld ; n i ▼ e a u = waterpaa ; sans marchander = zonder af te dingen

') Robespierre (1758 — 1794) après avoir fait monter de nombreuses victimes sur l'écbafaud fut renversé le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) et décapité ainsi que son frère Joseph.

•) Ville d'Italie: en 1525 François 1er fut vaincu et fait prisonnier à Pavie par les Espagnols.

quelques pas sur le quai, vous pouvez dormir sur les deux oreilles ; à moins que les sicaires de la tyrannie ne vous frappent à la tête, vous n'avez rien à redouter."

En achevant ces mots, il serra la main de son compagnon et le laissa plus mort que vif, avec sa cotte de mailles sous le bras. Est-il besoin d'ajouter que la mission donnée à M. Levrault n'était qu'un joyeux tour de basoche? Plût à Dieu que cette mystification eût été la seule bouffonnerie de ce temps-là !

dormir sur les deux oreilles = rustig slapen : sicaires = geliuurde moordenaars; tour de basoche = studentenstreek; mystifi-

c :i t i o 11 = fopperij ; bouffonnerie = grap

L'ambition de M. Levrault était satisfaite, il allait représenter la France dans une occasion solennelle ; mais sa terreur était au comble. Avant d'avoir goûté à la coupe des grandeurs, il regrettait déjà son obscurité, son arrièreboutique de la rue des Bourdonnais. Il comprenait déjà tout le prix du repos, toute la perfidie des espérances humaines. Abonné au Moniteur, il l'ouvrait tous les matins d'une main tremblante, et ne respirait à l'aise qu' après avoir interrogé d'un œil éperdu la partie officielle. Toutes les nuits, dans ses rêves, il voyait la tête de Charlemagne, et chaque fois qu'il voulait la saisir, elle se dérobait en ricanant. Une seule chose le consolait au milieu de ses angoisses: la cotte de mailles de François Ier lui allait comme un gant. Il se trouvait si à l'aise, il se plaisait tellement dans cette armure royale, qu'il la portait en guise de vareuse dans son cabinet. Consolation impuissante ! La politique étrangère absorbait toute son attention. L'Europe était en feu, Berlin s'agitait l). Quel moment pour aller redemander la tête de Charlemagne ! Il ne pouvait penser à sa mission sans se comparer modestement à Daniel dans la fosse aux lions. Et pourtant sa terreur

coupe = beker; arrière-boutique = winkelkainer; interrogé d'un œil éperdu = met angst geraadpleegd ; ricanant = grjjnzende; i u i allait comme u n g a n t = was als voor heiu geknipt ; en guise de vareuse = bij wijze van trui ; fosse aux lions = leeuwenkuil

') L'année 184S fut très mouvementée en Enrope.

devait s'accroître encore. Un jour qu'il avait parcouru en tous sens le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint- Martin, il rentra chez lui dans un état que je renonce à décrire. Il avait vu et compté quelques centaines de drapeaux noirs placés sur les maisons des propriétaires récalcitrants qui s'obstinaient à toucher leurs loyers. Il avait entendu des cris sinistres : Mort aux riches ! mort aux aristocrates ! mort aux bourgeois ! Les groupes auxquels il s'était mêlé lavaient épié d'un œil défiant. Enfin, en regagnant son hôtel, il avait recueilli des bruits encore plus formidables ; on annonçait pour la nuit même le pillage du faubourg Saint-Germain.

Comme il rentrait à l'hôtel, il apprit que tous les amis de Solon venaient de sortir. Gaston était absent. M. Levrault trouva la marquise et Laure seules au salon ; il raconta ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu.

„Un seul homme peut nous sauver, dit-il en terminant : Solon, que vous n'avez jamais consenti à recevoir, Solon. qui ne s'est jamais assis à notre table. Tous ses amis sont partis. Dieu seul sait s'ils reviendront, et avec qui ! Solon seul peut nous protéger, nous défendre, nous sauver. Si les pillards viennent ici, il faut qu'ils le trouvent assis au milieu de nous, comme notre ami, comme notre frère. Je vais le chercher, je vous l'amène, et j'espère que vous lui ferez bon visage.

B Qu'il vienne donc! dit la marquise en joignant les mains."

Quelques instants après, M. Levrault rentrait donnant le bras au vainqueur de février. Solon, qui jusque-là n'avait reçu que les visites de M. Levrault, s'était laissé entraîner sans trop de résistance ; son orgueil était flatté d'une invitation en règle à laquelle il ne s'attendait pas. La marquise, en voyant sa blouse et sa barbe, ne put retenir un mouve-

récalcitrant = weerspannige ; à toucher leur» loyers = huit uiiur te beuren; formidable = ontzettend

ment de dégoût ; d'un regard M. Levrault la contint. Solon s'établit dans une bergère, et la conversation s'engagea. Malgré la singularité de son allure et de ses principes, c'était un assez bon diable. La verve originale qu'il mettait dans la défense de ses opinions faisait de lui plutôt un sujet de curiosité que de colère. Laure et la marquise l'écoutaient avec résignation ; M. Levrault applaudissait à toutes ses saillies, à toutes ses boutades. Pour entrer plus avant dans les bonnes grâces de son hôte, il témoigna le désir de connaître son histoire.

„ Racontez-nous, je vous en prie, mon cher camarade, comment vous êtes arrivé à découvrir les principes sublimes que vous professez aujourd'hui. Jusqu'ici, je l'avoue, je n'avais jamais rien entendu de pareil. Vous m'avez révélé un monde nouveau ; qui donc vous l'a révélé à vous-même ?

— Ma science est l'histoire de ma vie, répliqua Solon en caressant sa barbe avec orgueil.

,Eh bien ! contez-nous votre histoire."

La marquise étouffa un soupir en songeant au récit dont elle était menacée.

„Vous voyez en moi, dit Solon, une victime de notre civilisation dépravée. Je n'ai pas connu mes parents. A l'âge de trois ans, je fus recueilli par un petit bourgeois, marié depuis vingt ans et désespéré de n'avoir pas d'enfants. Sa joie fut si grande en me voyant installé chez lui, qu'il ne fit aucune démarche pour découvrir le nom et la demeure de ma famille. Rien ne me manquait : bien nourri, bien vêtu, bien couché, logé chaudement, je n'avais rien à désirer. Mon âme, naturellement généreuse, s'abandonnait à la reconnaissance ; mais je ne tardai pas à comprendre le but égoïste de mes prétendus bienfaiteurs. Je venais

<1 £ g o û t = walging ; la contint = hield haar in bedwang ; bergère = geniakkelijke stoel ; s a i 1 1 i e s = uitvallen ; boutades = kwinkslagen ; vous p r o f e s s e z = gij vcrkondigt ; dépravée = bedorven ; petit bourgeois = hurgerniannetje ; d ■'• m a r c h e = stappen ; s'abandonnait = liet zich gaan

d'avoir neuf ans. Mon père adoptif me fit un long sermon pour me démontrer les avantages du travail, et m'envoya le jour même à l'école. C'est à l'école que je compris pour la première fois les deux grands vices de notre société : l'injustice et l'inégalité. A l'heure du déjeuner, je tirai de mon panier une tartine de beurre ; l'enfant assis près de moi mordait dans une tartine de confitures. Je n'avais que neuf ans, pourtant cette tartine de confitures m'illumina d'une clarté subite, et fut pour moi la première révélation delà vérité sociale.

— A neuf ans ! s'écria M. Levrault.

— Le lendemain, poursuivit Solon, à l'heure de la récréation, trois enfants étaient agenouillés au milieu de la cour, avec des oreilles d'âne ; j'étais un des trois. Savezvous pourquoi on nous punissait ? Parce que nous n'avions voulu rien faire. Ainsi la tartine de confitures m'avait révélé l'inégalité, les oreilles d'âne me révélèrent l'injustice. L'école est l'image fidèle de la société. Dans ma vie si féconde en épreuves, j'ai retrouvé à chaque pas ce que l'école m'avait appris. Alléché par le fol espoir d'une prochaine indépendance, je m'étais résigné à écouter les leçons qu'on me donnait ; j'expiai cruellement mon imprudence. A peine savais-je lire, écrire et compter, que mon père adoptif me fit un second sermon et me parla de la nécessité de prendre un état. Placé en apprentissage chez un bijoutier, je découvris, dès les premiers jours, une des plaies les plus hideuses de notre misérable société, l'exploitation de l'homme par l'homme. Là, comme à l'école, le travail, c'est-à-dire la stupide servitude de l'homme réduit à la condition de machine, était récompensé par un salaire corrupteur ; l'oisiveté, c'est-à-dire l'exercice constant du libre arbitre, était

père adoptif = pleegvader; illumina == verlichtte ; à l'heure de la récréation « bjj het vrije kwartier; féconde = vrnchtbaar; a 1 léché = gelokt; j' e x p i a i -— ik boette; plaies les plus h i d c u s p s =afrfchteLykste plagen; réduit à = g(;braclit tôt; corrupteur» verderfelijk; arbitre = wil

flétrie du nom de paresse, et condamnait à la pauvreté l'ouvrier passionné pour la réflexion. Chaque matin, un maitre, sans respect pour la dignité humaine, nous distribuait notre tâche, nous attelait au travail comme les bœufs à la charrue. Je compris bientôt que l'atelier dégrade en nous les plus hautes facultés. Comme je méditais sur le problème du travail et du loisir, ou, pour parler en termes plus vrais, de la servitude et de la liberté, un grand événement me montra ma véritable mission. En faisant le coup de feu sur les barricades de juillet, je me sentis appelé à guider, à régénérer l'humanité. J'avais quinze ans à peine, mais on vieillit vite à l'école de l'oppression. Nous venions de mettre en fuite les satellites étrangers soldés par la tyrannie ; j'entrai le premier au Louvre."

La marquise indignée voulait se lever et quitter la place : le chant des Girondins l) qui retentissait au dehors la cloua sur son fauteuil.

Solon continua :

„En parcourant les salles dorées de ce palais qui a vu tant d'ignobles intrigues, je sentis redoubler en moi ma haine contre la richesse, mon amour pour l'égalité ; je sentis que j'étais choisi par la Providence pour ruiner sans retour, pour renverser à jamais l'aristocratie et la bourgeoisie, aussi bien que la royauté. Fidèle à cette conviction, depuis dix-huit ans, j'ai pris part à toutes les insurrections. Mon père adoptif, qui ne comprenait pas la sublimité de ma mission, s'oublia jusqu'à m'adresser quelques remontrances : je lui tournai le dos. Au lieu de flétrir mon intelligence dans un travail servile et mercenaire, j'ai

flétrie = gebrandmerkt ; dégrade = onteert ; en faisant le coup de feu = terwijl ik aan 't schieten was; 1' o p p r e s s i O n = de vordrukking; satellites = trawanten ; i g n o b 1 e s = lage ; insurrections = opstanden ; travail servile et mercenaire = slaafsche loonarbeid

') Célèbre chant dont le refrain est: Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

grandi dans cette vie indépendante, que les bourgeois idiots appellent fainéantise, et que j'appelle apostolat. Tandis que mes frères, plongés dans les ténèbres de l'ignorance, gagnaient, à la sueur de leur front, le pain de chaque jour, nourrissaient leurs femmes, leurs enfants, et, follement préoccupés de l'avenir, qui n'appartient qu'à Dieu, se condamnaient à l'épargne, moi, je m'asseyais à leur table, et je payais largement mon écot en leur distribuant le pain de la vérité. Affilié aux sociétés secrètes, aux ventes de la charbonnerie1), j'ai miné la monarchie et préparé le grand jour de février.

— Enfin, dit M. Levrault en se frottant les mains, vous voilà content, vous avez conquis la république, l'heure du repos a sonné pour vous.

— Que parlez-vous de repos ? Il n'y a pas de repos pour moi. Ce n'est pas sans raison que mes frères m'ont surnommé Marche- Toujours. La révolution de février n'est qu'une étape dans la marche de l'humanité. Les peureux et les aveugles veulent déjà faire halte ; je vais me remettre en marche comme un pionnier infatigable, et tailler sans pitié les broussailles qui nous arrêtent.

— La république n'est donc pas votre dernier mot ? interrompit M. Levrault.

— Le dernier mot ne sera trouvé que par le dernier homme. La république est fondée, il faut la renverser. Je suis, je me proclame hautement l'ennemi de tout ce qui est, car je pressens ce qui sera.

fainéantise = lediggang; écot = gelag ; A f f i 1 i é = opgenoruen ; é tape = rustpunt ; broussailles = kreupelhout

') La Charbonnerie, société secrète politique qui se forma en Italie au commencement du XIXe siècle et s'étendit en France sous la Restauration. Elle se composait de loges ou ventes de 20 membres appelés carbonari (charbonniers) parce que leurs premières réunions se tenaient dans les bois.

— Et que pressentez-vous ? demanda M. Levrault pâlissant.

— Je pressens un avenir magnifique ! s'écria Solon se levant avec enthousiasme.

— Quel avenir ?

— Vous me demandez la vérité sociale ; êtes- vous préparé, je ne dis pas à la comprendre, mais à l'entendre seulement ? La pleine intelligence de la vérité sociale, poursuivit Solon avec gravité, n'appartient qu'aux hommes nourris de la moelle des lions et des ours ; mais je manquerais à mon apostolat en refusant de vous éclairer. Vous voulez la lumière, ouvrez donc les yeux, dût la lumière vous éblouir. Oui, je pressens un avenir magnifique ; mais combien sera laborieuse la conquête du monde nouveau ! que de sang, que de ruines, avant de toucher la terre promise ! Toute l'histoire du passé n'est qu'un jeu d'enfants, comparée aux batailles que l'humanité devra livrer pour se saisir de cette nouvelle toison d'or, défendue par deux dragons jaloux, l'aristocratie et la bourgeoisie.

— Du sang et des ruines ! s'écria M. Levrault éperdu. Que reste-t-il debout ? Tout n'est-il pas renversé, aristocratie et bourgeoisie ? Ne sommes-nous pas tous frères ?

— Je vois encore debout bien des sottises déifiées, adorées par la foule ignorante. Il faut en finir avec les préjugés qui emmaillottent l'humanité : la propriété, l'héritage, la famille, ont fait leur temps.

— La propriété, l'héritage, la famille ! Vous voulez donc la ruine universelle ?

— Vous l'avez dit, citoyen, répliqua Solon avec autorité. Qu'est-ce que la propriété ? une insulte à l'indigence. Qu'est-ce que l'héritage ? une insulte à la justice. Qu'est-ce que la famille? une insulte aux enfants trouvés.

moelle = merg ; laborieuse = zwaar ; toison d'or = gulden vlies ; d éif iée s = verheerlykt ; emmaillottent = omstrengeles ; insulte à l'indigence = beleediging voor de armoede ; enfants trouvés = vondelingen

— J'aurais cru pourtant, dit M. Levrault d'une voix timide, que la famille avait du bon.

— La famille, reprit Solon, c'est l'égoïsme organisé, c'est une ligue contre la vérité. Moi qui vous parle, que sauraisje à cette heure si la Providence, qui avait ses vues sur moi, ne m'eût séparé de mes parents? Je croupirais dans l'ignorance, je serais parmi les oppresseurs. Je posséderais la richesse peut-être, mais je ne posséderais pas la vérité sociale : car, je n'en puis douter, je suis né dans la bourgeoisie.

— Intéressant jeune homme, ajouta M. Levrault, par quel accident, par quelle catastrophe avez-vous été séparé de votre famille?

— Rien de plus simple. Le soir d'un jour de fête, mon père, bourgeois stupide, m'avait mené sur la place de la Concorde et m'avait pris dans ses bras pour me montrer le feu d'artifice . . .

— Grand Dieu ! s'écria M. Levrault, que dites- vous ? Un feu d'artifice... quel trait de lumière! Achevez, mon ami. C'était sur la place de la Concorde . . . Votre père vous avait pris dans ses bras . . .

— On venait de tirer le bouquet, toute la place était rentrée dans l'obscurité. La foule, en s'écoulant comme un flot furieux, m'enleva des bras de mon père, et je fus recueilli au coin de la rue Saint-Florentin par l'homme qui plus tard a voulu m'exploiter.

— Sainte Providence, que tes voies sont impénétrables ! s'écria M. Levrault en levant les bras au ciel. Parlez, mon ami ; n'aviez-vous rien sur vous qui pût mettre sur la trace de vos paronts ?

— Hélas ! j'étais vêtu comme le fils d'un privilégié, ma chemise était garnie de dentelles.

ligue = verbond ; vues = bcdoclingen ; croupirais = zou vergaan; que t '• s voies sont i m p é n é trahies = wat zijn Uwe wegen ondoorgrondelyk

— Marquée d'un T et d'un L ? demanda M. Levrault d'une voix ardente.

— Précisément, répondit Solon d'un air étonné.

— Et n'avez-vous pas un signe sur la poitrine ?

— Une tache écarlate, emblème du sang que je devais répandre pour l'affranchissement de l'humanité, repartit Solon entr'ouvrant sa blouse.

— Timoléon ! . . . s'écria M. Levrault ; Timoléon, viens dans mes bras ! Viens, mon fils, tu as retrouvé ton père !"

Et il pressait Timoléon contre son cœur, il mouillait de ses larmes la barbe de son fils, qui se débattait vainement sous les étreintes paternelles. La marquise contemplait avec stupeur cette scène imprévue ; Laure elle-même, qui n'avait jamais connu son frère et ne s'était jamais préoccupée de lui, paraissait médiocrement flattée de le retrouver sous les traits de Solon Marche- Toujours.

,Mais, s'écria la marquise étouffant de colère, vous me disiez que vous aviez perdu votre fils ?

— Et je vous disais la vérité. Je l'avais perdu, je le retrouve.

— Vous m'avez trompée, reprit la marquise.

— Rappelez- vous mes paroles : je ne vous ai jamais dit <ju'il fût mort. J'ignorais depuis vingt-sept ans ce qu'il était devenu. La Providence me le rend ; vous étonnez-vous que je m'en réjouisse ?

— Vous m'avez indignement jouée ! ajouta la marquise ne se possédant plus.

— De quoi vous plaignez-vous, Madame ? Craignez-vous que Timoléon fasse tort à votre fils? Craignez-vous qu'il réclame sa part d'héritage ! Oubliez- vous ses principes généreux, ses doctrines fraternelles ? Il ne vent rien, il ne demande rien, que le règne de la justice et de la vérité.

ôcarlate = scharlaken roode; l'affranchissement. = bevrijding; débattait = tegenspartelde ; é t re i n t e s = omaruiingen; iuédioc rein eut = al heel weinig; jouée = bedrogen

— Halte-là ! s'écria Timoléon revenu de son étonnement ; n'embrouillons pas les affaires. Oui, je veux le règne de la justice et de la vérité ; mais ce n'est pas nous qui le verrons, ni [les enfants de nos enfants. Le monde nouveau dont je vous ai parlé est encore bien loin de nous. En attendant que l'humanité mette le pied sur cette nouvelle terre de Chanaan, soumettons-nous aux vieilles routines de la civilisation."

La marquise sortit comme un tourbillon, en jetant sur M. Levrault un regard indigné ; Laure la suivit en silence.

Resté seul avec son père, Timoléon se sentit plus à l'aise ; car, malgré tout son aplomb, l'attitude de la marquise l'embarrassait. Il coupa court aux épanchements de M. Levrault, et, après l'avoir interrogé sur l'état de sa fortune avec une insistance, avec une àpreté dignes d'un procureur, il reprit d'une voix solennelle :

,Qui m'eût dit que je retrouverais un jour ma sœur mariée à un marquis ? Quand mes amis sauront que je suis votre fils, quand ils m'interrogeront sur cet étrange mariage, que leur répondrai-je ? *

— Ah ! mon fils, répliqua M. Levrault d'un air contritr ta sœur m'a donné bien du chagrin. Je lui avais choisi pour mari un franc républicain, Jolibois, que tu connais sans doute, qui a marché sur la chambre, et que j'allais suivre quand je t'ai rencontré. Laure a trompé toutes mes espérances. Dieu m'est témoin que je n'ai rien négligé pour lui enseigner la foi républicaine. Ses amies de pension lui ont tourné la tête : Laure a voulu être marquise. Te dire ce que j'ai souffert en voyant s'accomplir cette union si contraire à toutes mes croyances, je ne l'essayerai pas. Moi, Guillaume Levrault, m'allier volontairement à l'aristocratie ?

n' embrouillons pas = laten we niet verwarren ; routines = sleuren ; tourbillon = windvlaag ; a p 1 o m b = brutaliteit ; coupa c o u r t = niaakte korte metten ; àpreté = ruwheid ; contrit = berouwvol

Moi, donner ma fille à un marquis élevé dans l'oisiveté ! Peux-tu le croire un seul instant?

— Allons, répliqua Timoléon, je vous pardonne le mariage de ma sœur ; mais je n'ose espérer que mes amis vous le pardonneront aussi facilement. Pour racheter une faute aussi énorme, à défaut d'expiation il faut donner des gages à notre sainte cause.

— Des gages ! reprit M. Levrault effrayé ; explique-toi, Timoléon, que faut-il faire ?

— Il faut leur prouver, par un généreux sacrifice, que vous êtes vraiment dévoué à la justice, à l'égalité. Jusqu'ici notre sainte cause n'a pas eu d'organe : donnez-moi cent mille écus pour fonder un journal qui s'appellera la Vérité sociale.

— Cent mille écus ! s'écria M. Levrault ; cent mille écus pour la vérité sociale, pour une vérité dont nous ne verrons pas l'avènement, c'est toi-même qui l'as dit ! Cent mille écus pour une vérité dont je ne sais pas encore le premier mot !

— Croyez-vous donc qu'un jour, une semaine, un mois tout entier, suffisent à vous expliquer ce qui a été la pensée, le travail de toute ma vie ? Donnez-moi de quoi fonder la Vérité sociale; vos yeux s'ouvriront à la lumière, et nos frères vous béniront."

Vainement M. Levrault insista pour savoir le mot de l'énigme : Timoléon s'enveloppa d'un voile impénétrable et demeura sourd à toutes ses questions. Deux heures du matin venaient de sonner. M. Levrault, éclairé trop tard sur les vrais principes de Timoléon touchant l'héritage, tout en regrettant d'avoir, avec tant d'imprudence, ouvert ses bras à son fils, sentait bien qu'il ne pouvait lui refuser cent mille écus, après avoir donné un million de dot à sa

expiation = boetedoening ; des gages = een pand ; l'avèn cment = korust ; le mot de l' énigme = net fijne van de zaak ; touchant = aangaande

sœur. Il promit donc de subvenir à la fondation de la Vérité sociale. Le père et le fils se séparèrent pour aller chercher le repos, M. Levrault songeant aux moyens de sauver sa bourse, et Timoléon bien résolu, depuis qu'il se savait héritier, à congédier le plus tôt possible les camarades qui grugeaient son père.

subvenir = bijdragen ; congédier = weg te zenden; grug ë a i e n t = uitzogcn

Timoléon, se sachant riche, devient d'une arrogance qui dépasse tontes les bornes. Il réclame avec instance les cent mille écus que lui a promis son père pour fonder son journel „La Vérité sociale". Mis au pied du mur Levrault veut, avant de verser cette somme, savoir enfin ce que c'est que cette Vérité et Timoléon lui explique sa théorie :

Tous les cinq ans, toutes les professions sont tirées au sort. L'obligation de prendre part au tirage commence à l'âge de vingt ans : car tout homme de vingt ans est propre à tout. Personne n'aura le droit de se plaindre de son lot, puisque le sort tracera les devoirs de chacun, et que le tirage suivant offrira à tous les citoyens une légitime compensation. Comme il faut absolument que tous les hommes aient la même taille, le même embonpoint, tous les cinq ans, avant de procéder à un nouveau tirage, tous les citoyens seront exactement pesés ; tous ceux qui seront au-dessous du poids déterminé comme idéal de force et de santé seront admis à ne tirer au sort que les professions qui n'imposent qu'une fatigue légère ; tous ceux qui seront au-dessus du poids légal seront obligés de tirer au sort les professions fatigantes. On arrivera ainsi à corriger peu à peu l'inégalité de force et d'embonpoint. Une nourriture pareille, une éducation uniforme, l'exercice varié de toutes

tirées au sort = geloot ; tirage = loting ; t r a c e r a = zal voorschrij ven ; compensation = vcrgoeding; embonpoint zwaarljj viglieid ;

\> r ii c é cl e r = overgaan ; imposent = opleggen

les professions, établiront entre tous l'identité de caractère, l'égalité absolue d'intelligence. Qu'on poursuive courageusement l'application de mon système, et, avant deux siècles révolus, il n'y aura plus au monde qu'un homme et une femme. *

Malgré l'étrangeté de ces théories Levrault aurait été heureux de se débarrasser de son fils en lui comptant la somme promise, mais hélas ! l'argent dépensé à la Trélade et les frais d'installation rue de Varennes avaient écorné son capital. Il avait engagé un million comme commanditaire dans une maison de banque qui se trouvait compromise par de nombreux sinistres. Les fonds publics baissaient, la rente était descendue à cinquante et menaçait de fléchir encore. Levrault joue à la hausse ; il perd. Il joue a la baisse et perd encore. Enfin la dot de Laure placée dans une maison d'Elbeuf est engloutie dans une faillite.

Consternation générale. Il ne leur reste plus qu'à retourner en Bretagne, où Timoléon refuse de les suivre.

identité = gelijkhcid

Inutile de dire combien le séjonr au château de la Rochelandier devait peser à tous. La marquise surtout était d'une humeur exécrable. Levrault, lui, se consolait un peu à la pensée d'avoir échappé sain et sauf aux troubles de la Révolution et prenait son parti de tous ses déboires. La bonne humeur de notre homme exaspérait Madame de la Rochelandier, mais voyant qu'elle ne pouvait éloigner par son impertinence cet hôte malencontreux, elle reprend ses manières affectueuses et caressantes pour le décider à repartir pour Paris, afin d'y jouer un rôle politique, ou pour l'Amérique afin d'y refaire fortune. Levrault guéri de son ambition, ne se laisse par prendre au jeu de la marquise; il est bien décidé à rester et les querelles reprennent de plus belle.

Un soir, ils étaient aux prises et ressassaient pour la centième fois l'éternelle question des écussons et des créneaux ; au bruit d'une voiture qui entrait dans la cour, ils se turent tout à coup et se regardèrent d'un air étonné. Presque au même instant, la porte s'ouvrit brusquement, et maître Jolibois, ceint d'une écharpe tricolore, suivi d'un brigadier de gendarmerie, entra dans le salon. La marquise et M. Levrault demeurèrent cloués sur leur fauteuil.

„Ah çà ! dit maître Jolibois en croisant lentement ses bras sur sa poitrine, j'en apprends de belles. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé ; le château de La Rochelandier est décidément un repaire d'aristocrates, un nid de chouans, un foyer de réaction. Voilà donc comment on reconnaît la

ressassaient = herkauwden

clémence et la mansuétude du peuple ! La république est patiente ; mais il ne faut pourtant pas la pousser à bout. Vous conspirez, je le sais, j'en suis sûr ; vous n'êtes occupés qu'à rabaisser, qu'à dénigrer le triomphe de la démocratie. N'essayez pas de vous défendre, ce serait peine perdue ; mes agents m'ont tout appris."

M. Levrault, dont la conscience était en repos, jeta sur la marquise un regard qui semblait dire : „Ce sont vos affaires, et non les miennes." Il ouvrait la bouche pour se justifier ; mais la marquise le prévint, et se tournant vers lui:

„Eh bien ! que vous disais-je ? Ne vous ai-je pas annoncé cent fois ce qui arrive aujourd'hui ? Vous avez dans votre langage une intempérance, une étourderie, une témérité, qui vont jusqu'à la folie. Vous ne ménagez personne, vous raillez toute chose. Une fois parti, vous allez, vous allez . . . rien ne vous arrête. Vos attaques redoublées contre la république ne pouvaient demeurer impunies. Votre langue de vipère devait tôt ou tard nous attirer quelque mésaventure. Je vous l'ai prédit cent fois, et ma prophétie ne s'est que trop bien accomplie. Vous n'avez, sur ma foi, que ce que vous méritez. Pour moi, je m'en lave les mains : tirez-vous de là comme vous pourrez "

M. Levrault, abasourdi, ne trouvait pas un mot à dire ; l'étonnement, l'indignation, la colère, l'effroi, se disputaient son cœur et serraient sa gorge comme dans un étau.

n C'est donc vous, s'écria Jolibois, qui dénigrez la république ! C'est vous qui conspirez contre elle ! C'est vous, pygmée, vous, myrmidon, qui voulez la renverser !

— Moi ! dit enfin M. Levrault, plus rouge que la crête d'un coq ; si quelqu'un ici dénigre la république, ce n'est pas moi, c'est madame.

m a ii ? u é t D (1 e => zacbtruoedigbeid ; d é n i g r e r = zwart makcn ; intempérance = onmatigheid ; parti = aan den gang ; abasourdi == overbluft; étau = bankpcbrcK'f ; p y g m é c = dwcrg; myrmidon = dreumes; crête = kain

— C'est vous, s'écria la marquise, vous qui, après avoir rampé, après vous être mis à plat ventre devant le régime nouveau, vous vengez maintenant, par de misérables quolibets, de la peur qui vous avait converti.

— Osez-vous bien m'accuser ? repartit M. Levrault hors de lui ; osez-vous bien me prêter vos rancunes et votre haine ? Heureusement, mes opinions sont connues, et les vôtres, Madame, ne sont un mystère pour personne. J'ai toujours aimé la république, et vous l'avez toujours détestée.

— Je ne l'ai jamais aimée, j'en conviens, reprit la mar- 4uise, mais je l'ai acceptée avac résignation ; je me suis inclinée devant la volonté de la France. La haute intelligence de M. le commissaire général, aidée de son noble cœur, comprendra sans peine tout ce que je dois de ménagements et d'égards aux traditions de ma famille. Je n'ai jamais aimé la république, mais je la respecte ; je n'ai contre elle ni haine ni amertume, je ne clabaude pas comme vous.

— Vous l'entendez, citoyen Levrault, dit Jolibois d'un ton sévère. 11 ne s'agit pas ici du rapport d'un agent plus ou moins fidèle, c'est un membre de votre famille qui vous accuse, c'est la mère de votre gendre. Malgré la tendre amitié qui nous unit, il ne m'est pas permis de différer plus longtemps l'accomplissement de mon devoir ; suivez-moi.

— Vous suivre ! Où me conduisez-vous ? demanda M. Levrault se soutenant à peine.

— En prison, repondit Jolibois.

„En prison! s'écria M. Levrault pâle d'épouvante."

Il fit un mouvement pour s'enfuir ; mais déjà le brigadier

de gendarmerie lui appliquait sur l'épaule sa large main

gantée de peau de daim. Un imperceptible sourire plissa

la lèvre de l'enragée marquise. Maître Jolibois donna le

quolibets = aardighedon ; r a n c u n è s = wrokken; j e ne cl ;i b a u d •• pas = ik spreek geen kwaad : différer = uitstellen; peau de «1 a i m zeemleer ; plissa = plooide

signal du départ et emmena l'infortuné Levrault, qui prit place à côté de lui dans le fond de sa voiture. Le brigadier sauta en selle, et la voiture partit. Après avoir joui quelques instants de la terreur de son prisonnier, Jolibois rompit enfin le silence : „ Pourquoi tremblez- vous, mon cher ? Que diable ! un homme ne doit pas ainsi se laisser abattre. Que craignezvous ? Votre faute est grave sans doute, vous serez jugé ; mais la république est clémente, et la peine de mort est abolie pour les délits politiques. Le pire qui puisse vous arriver, c'est d'être condamné a la déportation.

— La déportation ! balbutia M. Levrault ; mais je suis innocent, il n'y a pas un mot de vrai dans les inculpations de cette abominable marquise. Vous me connaissez, mon bon Jolibois.

— Hélas ! mon ami, je ne vous connais que trop, et votre conduite même donne une terrible autorité à l'accusation portée contre vous. Comment ! je me fais votre patron, votre avocat, je vous présente au chef du cabinet des affaires étrangères, je sollicite avec instance, j'obtiens pour vous une mission glorieuse, une mission sans précédents, et, après l'avoir acceptée, vous la répudiez lâchement ! Vous dont je vantais le courage, vous que je prenais pour un lion, vous fuyez comme un lièvre ! Après une pareille escapade, quelle foi puis-je ajouter à vos paroles ? Vous dites que la marquise vous accuse injustement, vous parlez de votre amour pour la république ; mais, si vous l'aimez sincèrement, pourquoi donc ne l'avez-vous pas servie ?

— Ah ! mon cher Jolibois, Dieu m'est témoin que je serais allé avec joie, avec orgueil, redemander à Berlin la tête de Charlemagne ; mais, au moment où j'allais partir, j'ai appris ma ruine. Je ne pouvais plus représenter digne-

• Importation = straf kolonic ; inculpations = beschuldigingen; lam précédents = zondfr wïerga; répudiez = vcrstoot; e s capade = kwajongensstreek

ment la France, et j'ai dû renoncer à la mission que j'avais acceptée.

— Qu'importe à un vrai patriote la richesse ou la pauvreté quand il s'agit de servir le pays ? La république n'a pas besoin de serviteurs brodés d'or sur toutes les coutures: à l'extérieur comme à l'intérieur, elle ne demande à ses agents que dévouement et intrépidité. Regardez-moi ; je suis maître de la Bretagne tout entière, je commande ici en dictateur, et sans mon écharpe tricolore, on me confondrait avec le premier passant.

— Malgré ma pauvreté, je serais parti, si j'eusse été seul ; mais je devais veiller sur l'avenir de ma fille, et recueillir les débris de sa dot.

— Misérable subterfuge ! s'écria Jolibois ; la famille n'est rien devant la patrie. Savez-vous ce que coûte à la France votre pusillanimité ? L'occasion que vous avez laissée échapper est perdue à jamais et ne renaîtra plus. Malgré toutes mes recommandations, vous n'avez pas su retenir votre langue : le secret de votre mission est allé jusqu'à Berlin, jusqu'à Vienne, jusqu'à Saint-Pétersbourg. La Russie, l'Autriche et la Prusse sont sur le qui-vive. Peut-être nous faudra-t-il renoncer à notre frontière du Rhin, peut-être serons-nous obligés de subir longtemps encore les traités de 1815 ; et à qui devrons- nous cette humiliation ? A vous, citoyen Levrault. à vous seul !

— Si le secret de ma mission a été connu, ce n'est pas moi qu'il faut accuser d'indiscrétion : je ne l'ai révèle à personne. A toutes les questions de mon gendre et de ma fille sur ma cotte de mailles, je suis demeuré muet, impénétrable ; je n'ai rien à me reprocher.

— Rien à vous reprocher ! Comptez-vous donc pour rien vos propos téméraires, vos propos injurieux contre la démo-

subterfuge = uitvlucht ; pusillanimité = bloohartigheid ; sur le qui-vive = op huune hoede

cratie, vos conciliabules liberticides, vos sourdes menées clans le pays ?

— Hélas ! mon cher Jolibois, la damnée marquise me calomnie indignement, et, pour une faute cpui n'est pas la mienne, vous me parlez de déportation !

— Mon Dieu oui, peut-être la déportation. Le tribunal jugera, il entendra votre défenseur. Ah ! je ne vous le cache pas, vous aurez besoin d'un habile avocat ! Voilà ce que c'est, mon bon ami, que de se trouver en mauvaise compagnie. Vous avez voulu vous emmarquiser, vous encanailler de noblesse, vous payez aujourd'hui votre entêtement."

En ce moment un éclair sillonna la nue. Le tonnerre gronda, une grêle furieuse mêlée d'une pluie abondante fondit sur la plaine, et vint fouetter la vitre de la portière. La conversation s'arrêta. Martre Jolibois parut tout d'un coup se plonger dans une profonde méditation. M. Levrault l'épiait d'un regard inquiet, comme s'il eût espéré lire sa destinée .^ur le front du dictateur. L'orage redoublait ; les chevaux avançaient péniblement dans les ornières détrempées. Une lueur de clémence passa sur le front d'Etienne Jolibois :

, Ecoutez, dit-il enfin, comme saisi d'une subite inspiration, malgré toutes vos fautes, malgré votre lâcheté, je sens que je vous aime encore ; mon amitié pour vous a résiste à toutes ces cruelles épreuves. Une fois que vous comparaîtrez devant la justice, je ne pourrai plus rien faire pour vous ; les magistrats seront obligés d'appliquer la loi. Je n'ai qu'un moyen de vous sauver . . .

— Quel moyen? demanda M. Levrault d'une voix haletante.

— C'est de vous rendre la liberté, et je vous la rends ; allez, mon cher, et ne péchez plus."

En achevant ces mots. Jolibois ouvrit la portière. Sans

conciliabules liberticides = vrijheidsmoordende bgeenkomsten ; lourdes mener- s = heinielijkc kuiperijen ; sillonna = doorkliefde; ornières détrempées = doorweekte wagensporen

demander son reste, M. Levrault sauta au beau milieu d'une flaque, d'eau, et regagna, par une pluie battante, le château de La Rochelandier. Au bout d'une heure, trempé jusqu'aux os, crotté jusqu'à l'échiné, il sonnait à la porte. Je laisse à deviner la figure de la marquise en revoyant si tôt l'hôte maudit dont elle se croyait délivrée pour longtemps.

son reste = meer ; flaque = plas ; crotté j u s q u' à 1' é c h i n e = lot midden in den rug bemodderd

Cependant Timoléon ayant pris part à une émeute se voit contraint de s'enfuir de Paris et se réfugie en Bretagne où il tente de prêcher la vérité sociale aux paysans.

Un dimanche Timoléon rôdait dans le village voisin. Comme les paysans sortaient de l'église, il trouva moyen de lier conversation avec deux garçons de ferme, les entraîna au cabaret et demanda un broc du meilleur vin. A peine attablé, il commença son rôle d'apôtre. La singularité de ses discours, la longueur de sa barbe, eurent bientôt attiré autour de lui un nombreux auditoire. Il leur expliquait la sublime théorie de la vraie et de la fausse propriété, le partage des fruits de la terre entre tous les membres de la communauté, la nécessité d'abolir l'héritage. Déjà il touchait aux cimes les plus hautes de la vérité sociale, lorsqu'il fut interrompu dans son improvisation.

„ Ainsi, à votre compte, demanda Jean-Thomas, le champ que mon père m'a laissé et que j'ai arrondi de quelques bons lopins, je n'ai pas le droit de le laisser à mon fils?"

— Non, car l'héritage est un sacrilège, et votre fils ne posséderait qu'une propriété mensongère.

— Ainsi, demanda le père Michel, au lieu de porter mon blé au marché et de rapporter à notre ménagère quelques bons sacs d'écus, à votre compte, il faut le partager entre

ier conversation = een gesprek aanknoopen; broc = kan ; auditoire = toehoorders; i m pr o v i s a t i on = redevoering ; à votre c o m p t e = volgens u ; lopins = lapjes ; sacrilège = heiligschennis

tous les fainéants de la commune qui se croisent les bras et passent leur vie au cabaret ?

— Vous devez le partager, au nom de la fraternité.

— Ainsi, demanda Claude-l'Eveillé, si nous avons besoin, pour faire ripailles, d'un quartier de bœuf ou de mouton, nous n'avons plus qu'à choisir dans l'étable ou la bergerie de notre maître ?

— Il n'y a plus de maître ; ses moutons et ses bœufs sont à vous.

— C'est donc pour nous apprendre toutes ces belles choses que vous êtes venu exprès de Paris? demanda François-1' Ahuri.

— Oui, mes enfants, je suis venu pour vous éclairer sur vos droits, pour vous affranchir. Vos prêtres, ligués avec vos seigneurs, vous ont assez longtemps prêché la servitude et la misère ; moi, au nom de la vérité sociale, je vous apporte la richesse et la liberté.

— C'est un partageux! s'écria l'auditoire tout entier." Au même instant, Timoléon fut couvert d'une grêle de

coups de poing. Hué, conspué, meurtri, il s'échappa du cabaret et courut à toutes jambes. Les paysans le serraient de près. Comme il passait devant une mare, Claude-l'Eveillé et François-lAhuri le prirent dans leurs bras vigoureux et le lancèrent au milieu de la fange. Quand les paysans, satisfaits de la double leçon qu'ils venaient de lui donner, se furent éloignés, Timoléon, dont la barbe limoneuse ne ressemblait pas mal à celle d'une divinité aquatique, s'essuya de son mieux en se roulant sur l'herbe d'un pré voisin et regagna piteusement le château Levrault. La leçon avait été si bonne, qu'il fallut le mettre au lit. Après avoir maugréé pendant une semaine entière au milieu des tisanes et des compresses, il appela M. Levrault à son chevet.

ripailles = sniulpartijen ; bergerie = schaapskooi ; partageux = verdeeler (socialist); Hué = uitgejouwd ; c o n s p u é = beschimpd ; in a r e = poel; fange = slijk ; 1 i m o n e u s e = beslijkt ; divinité aquatique— waternod; maugréé = geraasd; tisanes = drankjes; compresses = pappeu

,Vous aviez raison, lui dit-il d*un air contrit; la vérité sociale ne germera jamais dans cette terre maudite. Je ne le sens que trop, la Bretagne est condamnée à croupir éternellement dans l'ignorance et la stupidité ; je renonce a la moraliser, à la guérir. Que votre gendre se réjouisse, votre gendre qui m'a si bien reçu ; je quitte la France.

— Où iras-tu ? demanda M. Levrault secrètement charmé.

— En Icarie ! c'est le seul coin de terre où la véritésociale compte aujourd'hui quelques disciples fervents ; en Icarie, où je trouverai des frères."

La petite colonie se cotisa pour payer la traversée de l'apôtre exilé ; trois jours après, Timoléon s'embarquait au Havre pour la Californie.

croupir = verzouken blijven ; fervents = vurige

Cependant un travail mystérieux s'accomplissait dans le cœur de Laure et dans le cœur de Gaston. Ces deux jeunes gens n'étaient pas sortis mauvais des mains de Dieu ; l'éducation avait faussé leur nature, sans la dépraver pourtant d'une façon inguérissable. Gaston, affligé d'abord de la ruine de son beau-père et de sa femme, éprouvait maintenant un sentiment de délivrance : la créance qu'il ne pouvait acquitter n'était-elle pas déchirée ? Laure éprouvait un sentiment pareil ; chacun des deux se trouvait dégagé. Libres désormais, rendus à leur nature première, ils s'observaient avec curiosité et s'étonnaient de découvrir mutuellement des trésors auxquels ils n'avaient jamais songé. Laure, qui, en se mariant, n'avait rêvé que les fêtes de la cour, qui, en perdant sa chimère, s'était crue menacée d'un ennui sans remède et sans fin, s'apercevait avec surprise que les joies de la vanité ne sont pas les seules joies de ce monde. On se rappelle que mademoiselle Levrault avait étudié avec succès la peinture et la musique. Etablie dans une chambre que Gaston avait décorée avec une élégante simplicité, elle reprit ses études ; les talents qu'elle avait négligés au milieu des distractions de sa vie opulente consolaient, égayaient sa solitude et sa pauvreté. Le printemps

faussé = op een dwaalspoor gebracht ; dépraver = bederven ; d'une façon inguérissable = voor goed (ongeneeslijk) ; d é g a g é = vrij ; mutuellement = wederkeerig ; chimère = hersenschim ; distractions = verstrooiingen

renaissait ; Laure l'accueillit avec un bonheur inespéré. Gaston, qui aimait les poètes, avait réuni dans la chambre de sa femme un petit nombre de livres choisis avec goût, et Laure y retrouvait l'expression pure et précise de ses rêveries et de ses pensées. De jour en jour, son intelligence s'élevait, son cœur s'ouvrait à des sentiments plus tendres. Les poètes lui expliquaient la nature, et la nature, à son tour, lui enseignait à mieux comprendre les poètes.

Un soir, elle était assise au piano, Gaston se promenait dans le parc ; les derniers rayons du soleil filtraient à travers la ramée. Après avoir préludé pendant quelques instants, elle se mit à jouer une des plus charmantes compositions de Louis L a c o m b e, ') le Soir, idylle gracieuse qui raconte avec une merveilleuse précision, avec une exquise délicatesse tous les murmures de la plaine à la fin de la journée ; poème champêtre où l'on entend le bêlement des troupeaux ramenés à la bergerie, le chant des pâtres, le tintement de V Angélus, tous ces bruits confus qui s'élèvent à la nuit tombante, comme une prière de la terre au ciel. Gaston était venu s'accouder sur la fenêtre. Les doigts de Laure semblaient à peine effleurer le clavier ; la brise soulevait les boucles de ses cheveux ; son cou s'inclinait mollement comme le cou d'un cygne. Gaston la contemplait avec surprise, comme s'il l'eût aperçue pour la première fois. En ce moment, en effet, Laure était pour lui une femme toute nouvelle. Emue, attendrie, pénétrée à son insu d*un sentiment religieux, elle commença d'une voix claire et vibrante un psaume de Marcello 2). Sa voix, autrefois gâtée

filtraient = doordrongen ; r a 111 é e = loover ; précision = stiptheid ; exquise = heerlijk ; c h a m p G t r e = landelijk ; bêlement = geblaat ; tintement = luiden ; effleurer = aanraken ; à son insu = buiten haar weten ; vibrante = forsche

') Pianiste français (XIX<- siècle).

2) Compositeur italien (XVIIIe siècle).

SACS ET PABCHBMIKS. 181

par la mignardise et l'afféterie, s'échappait pure et limpide. Quand elle eut fini de chanter, Gaston, s'éloigna d'un pas rêveur. Il comprenait confusément tout le prix du trésor qu'il possédait, et se sentait honteux de l'avoir si longtemps ignoré, si longtemps négligé.

Laure, qui n'avait vu dans Gaston qu'un marquis et rien de plus, voyait maintenant en lui un homme nouveau. Gaston, en effet, l'avait traitée jusque-là avec froideur : l'orgueil, la crainte de passer pour un courtisan de l'opulence, arrêtaient sur ses lèvres tout ce qui pouvait ressembler à un témoignage d'affection : cette crainte, en s'évanouissant, avait réveillé tous ses bons instincts. Il n'avait plus cette impassible courtoisie qui soumet tous les mouvements aux lois de l'étiquette et envoloppe la vie d'une atmosphère glacée. Ce jeune homme naguère si frivole, occupé de voitures, de chiens et de chevaux, devenu grave et pensif, avait avec sa femme des entretiens sérieux. Elle l'écoutait avec déférence et s'accusait à son tour de l'avoir méconnu. Ainsi, par une pente insensible, ils arrivaient à l'amour, qu'ils n'avaient pas cherché ; mais la honte arrêtait le mutuel aveu de leur tendresse ; chacun des deux aimait sans se croire aimé, et s'avouait avec douleur qu'il n'avait rien fait pour mériter de l'être.

Gaston comprit enfin que le moment était venu de renoncer à l'inaction, de se conduire en homme, et que le seul moyen de gagner le cœur de sa femme était de reconquérir sa propre dignité. Ses revenus, quoique modestes, lui permettaient d'aller vivre à Paris sans entamer le bien-être de sa famille ; il résolut de partir seul, de s'ouvrir une carrière, de travailler pour tirer sa femme de la vie chétive de La Rochelandier. Que ferait-il ? Il ne le savait pas encore ;

mignardise = gemaaktlu-id ; afféterie = gekunsteldueid ; en s' évanouissant = door te verdwijnen ; impassible = ongevoelige ; déférence = eerbied

mais il avait vingt-cinq ans, de l'intelligence, du courage, et comptait sur Dieu, qui vient en aide aux gens de bonne volonté.

Gaston pouvait partir sans inquiétude : le bien-être de Laure était assuré. Il lui abandonnait la meilleure partie de ses revenus, et ne se réservait que le strict nécessaire. C'était pour lui, pour lui seul, qu'allait commencer une vie d'abnégation et de sacrifices. Tout le monde ignorait encore sa résolution au château de La Rochelandier ; il voulait échapper aux remontrances de sa mère, et ne devait confier son projet à Laure qu'au dernier mement.

La veille du jour fixé pour son départ, le fils d'un de ses fermiers se mariait ; Laure avait promis d'assister à la fête. Gaston monta en carriole avec sa femme et s'achemina vers la ferme. Laure, avec sa robe de mousseline et son chapeau de paille, était cent fois plus charmante qu'autrefois à la Trélade et rue de Varennes avec ses toilettes éblouissantes. Le trajet se fit en silence ; leur pensée se reportait involontairement au jour de leur mariage. A leur arrivée, ils se virent entourés avec empressement, accueillis avec cordialité. Laure fut touchée de l'émotion joyeuse qui se peignait sur tous les visages. Son mari était aimé, et elle prenait sa part de l'amour qu'il inspirait. Une joie franche, un bonheur vrai, éclataient dans les yeux des jeunes mariés. Laure et Gaston les observaient avec tristesse, et, quand leurs regards se rencontraient, chacun des deux détournait la tête, comme s'il eût craint d'être deviné. Les deux époux de la journée n'avaient ni titres, ni richesses, mais ils s'adoraient, ils étaient heureux. Laure ouvrit le bal avec le fils du fermier, et Gaston avec l'épousée. Le jeune marié exprimait naïvement son ivresse, et Laure

le strict nécessaire = juist het noodige ; abnégation = Terloochening; remontrances = vernianingen ; leur pensée se reporta i t = zij dachten terug

l'écoutait avec une curiosité mêlée de douleur ; la jeune femme ouvrait ingénument son cœur, et Gaston l'écoutait avec mélancolie. Rêveurs, préoccupés pendant le reste de la soirée, Laure et Gaston promenaient autour d'eux un regard distrait ; ils se disaient au fond de leur conscience qu'il faut bien peu de chose pour être heureux, quand on s'aime, et que la pauvreté a ses fêtes tout aussi bien que l'opulence. La soirée était belle ; ils partirent à pied. Emus, agités par ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient pensé, ils marchaient silencieux le long des haies. C'était la première fois qu'ils se trouvaient ainsi, seuls, la nuit, au milieu des champs. Les étoiles resplendissaient au-dessus de leurs têtes ; l'atmosphère, embaumée des senteurs de la lande, ajoutait encore au trouble de leurs âmes. Parfois le sentier qu'ils avaient choisi pour abréger la route se rétrécissait; Laure, suspendue au bras de son mari, se serrait contre lui et ses cheveux effleuraient le visage de Gaston. Tantôt ils s'arrêtaient pour prêter l'oreille au bruit de la Sèvre ; tantôt ils ralentissaient le pas, se regardant à la dérobée, écoutant le battement de leur cœur, surpris et confus comme deux fiancés de la veille. Ils ne se parlaient pas, et pourtant ils n'avaient jamais été si près de se comprendre. Vingt fois ils sentirent l'aveu de leur amour prêt à s'échapper de leurs lèvres ; vingt fois la honte du passé, la crainte de n'être pas aimé arrêta l'élan de leur tendresse. Ils arrivèrent au château sans avoir échangé une parole. Sur le seuil de la chambre de Laure, Gaston prit sa femme dans ses bras et l'embrassa comme il . ne l'avait jamais embrassée, la pressa contre sa poitrine, et demeura quelques instants à la contempler. Au moment de la quitter pour longtemps peut-être, on eût dit qu'il voulait graver plus avant son

ingénument = ongekunsteld ; resplendissaient = schitterden; se rétrécissait = werd smaller ; 1' é 1 a n = de ontboezeming ; g r a v e r giiffen

image dans son souvenir, puiser dans ce baiser d'adieu l'énergie et le courage dont il avait besoin. Mais il ne trouva pas la force de lui annoncer son départ.

Restée seule, Laure savoura d'abord avec délices l'émotion enivrante de cette première étreinte amoureuse. Assise à sa fenêtre ouverte, elle s'abima dans la contemplation du ciel étoile ; jamais l'air ne lui avait semblé si pur, la brise si parfumée. Bientôt le sentiment du bonheur fit place à l'inquiétude. Que voulait dire le trouble de Gaston ? que signifiait cette étreinte convulsive ? Pourquoi Gaston s'était -il enfui après l'avoir serrée dans ses bras ? L'amour est prompt à s'alarmer ; cette jeune femme, qui, naguère indifférente, voyait son mari sortir sans se demander où il allait, qui n'attendait jamais son retour pour l'interroger sur l'emploi de sa journée, se rappelait maintenant avec une effrayante précision toutes ses paroles. L'attitude de Gaston, son air distrait, ses réponses évasives toutes les fois qu'il s'agissait d'avenir, tout lui disait qu'il avait formé en secret quelque projet auquel il ne voulait pas l'associer. Son imagination s'exaltait dans le silence et la solitude. Elle était là depuis deux heures, et ne songeait pas encore à fermer sa fenêtre ; en promenant son regard sur le parc, elle aperçut la lumière de la chambre de Gaston, qui se projetait sur la pelouse. Gaston veillait donc aussi. Cette veille prolongée, qui, en toute autre circonstance ne l'eût pas un seul instant préoccupée, mit le comble à son anxiété. Emportée par une inspiration irrésistible, elle courut à la chambre de son mari.

Gaston venait d'achever ses préparatifs de départ et se

disposait à écrire à sa mère et à sa femme, quand Laure

entra, pâle, tremblante, les cheveux dénoués. D'un regard,

elle devina tout.

puis or ^ putten; savoura = smaakte; s'abima = verdiepte zich; Convulsive = zenmvachtigo ; naguère = onlangs; évasives = ontwjjkende ; l'ex al ta i t «- wond zich op ; se pro j e t ai t = zich afteekende ; inspiration = ingeving ; dénoués = los

„Vous partez? dit-elle d'une voix ardente."

Et, comme Gaston hésitait à répondre :

„ Vous partez seul, vous partez sans moi ; vous ne daignez pas me confier vos projets. Je comprends trop bien que rien ne vous retient ici ; pourquoi resteriez-vous près de moi ? Vous ne m'aimez pas, je le sais bien, je ne viens pas vous reprocher votre indifférence ; mais je suis votre femme, ne puis-je vous demander ce que vous comptez faire ? Ne me direz- vous pas où vous allez ?"

Gaston prit les mains de sa femme, et l'attirant sur ses genoux :

„ Ecoute, mon enfant : J'ai mal vécu, j'ai dépensé dans l'oisiveté les plus belles années de ma jeunesse ; je sens maintenant toute l'étendue de ma faute, le temps est venu de la réparer. L'éducation que j'ai reçue, le fol orgueil de ma famille, m'ont fait de l'inaction un misérable point d'honneur. Je ne suis rien, et je rougis de moi-même. Je veux me relever, changer ma destinée. Tout homme doit trouver en lui-même une richesse à l'abri des atteintes du sort. Je pars, je vais à Paris chercher l'emploi de ma force et de mon intelligence. Le travail est la loi commune ; j*obéis à cette loi, que j'ai trop longtemps méconnue.

— Et vous partez sans moi !

— Crois bien, mon enfant, que si je pouvais quelque chose pour ton bonheur, je ne te quitterais pas. Mais que puis-je? Ce que tu cherchais en moi, je ne l'ai plus.

— Et moi, n'ai-je rien perdu ? reprit Laure en baissant les yeux.

— Non, mon enfant, tu n'as rien perdu, dit Gaston la pressant doucement sur son cœur. Le sort n'a pu t'enlever ta grâce, ta beauté, ta jeunesse. Si tu m'aimais, je te dirais : Partons ensemble ; viens partager ma vie austère. Tu seras ma joie, mon bonheur ; ta présence doublera mon courage.

daignez = zich verwaardigen ; austère = streng (ernstig)

En te sentant près de moi, en travaillant pour toi, j'oublierais la pauvreté. Mais tu ne m'aimes pas, mon enfant. Pourquoi m'aimerais-tu ! qu'ai-je fait pour mériter ta tendresse?

— Nous partirons ensemble ! s*écria Laure en lui jetant ses bras autour de cou. Nous étions deux insensés, Dieu nous a punis ; mais il nous pardonne, il nous envoie l'amour."

Laure et Gaston passèrent quelques jours encore à La Rochelandier ; ils voulaient se montrer régénérés, purs de tout vain désir, aux ombrages de la Trélade, à tous les coins de cette paisible vallée, témoins de leur folie, et maintenant témoins de leur bonheur. Ce pèlerinage accompli, ils partirent un matin, au soleil levant, tandis que tout le monde reposait encore au château.

La marquise et M. Levrault, qui n'avaient pas l'amour pour se consoler, après avoir accusé leurs enfants d'ingratitude, reprirent leurs vieilles querelles comme une partie de piquet interrompue ; à l'heure où nous achevons ce récit, la partie dure encore. Maître Jolibois, après avoir siégé dans l'Assemblée constituante, est rentré dans la vie privée ; abandonné de tous ses clients, il se console en disant que la république a fait fausse route. Gaspard de Montflanquin pour charmer les nombreux loisirs de son consulat, enseigne la bouillotte et le lansquenet aux sauvages de l'Océanie.

régénérée = Yerbeterd (herschapen) ; pèlerinage = pelgrimstocht

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