LES PRÉCÉDENS, GROS-RENÉ
LA ROCHE
Où va - t - il ? l'imbécille ! . . . . tu ne vois pas Monsieur ?
Ah ! pardon , not1 maître... je ne vous croyons pus ici : si je m'en étions douté , j'aurions laissé not' chanson et not' gaieté au bout du jardin.
LA ROCHE
Monsieur veut savoir ce qui peut causer ta folie.
3i4 LE VAPOREUX,
GROS -RENÉ
Ma folie !
IA ROCHE
Oui , ta gaieté.
SAINTPHAR.
Je voulais te demander, Gros-René , ce qui peut te donner cet enjouement continuel.
LA ROCHE
Ridicule.
GROS-RENÉ , riant
Ce qui me le donne ? Eh morgue ! ma santé' , ma santé , vous dis^je... Du travail, de l'appétit, du sommeil, la conscience nette, ça donne de la bonne himeur pour le jour et pour le lendemain.
SU NT PHAR , à La Roche.
Qu il est heureux de ne pas re'flc'chir !
L\ ROCHE , d'un ton fat.
Il faut bien qu'ils aient quelque chose pour eux.
Pas réfléchir!. . Ah! si j'osions repondre !...
SUNT-PHAR
Que dirais-tu ?
GROS-RENÉ
Je vous dirions... Mais , maugré not' ancienne connaissance , je craindrions qu'il ne m'echappît quenque liberté qui put vous offenser.
SATNT-PHAR.
La franchise peut în'affliger , mais elle ne m'offense jamais. Parle , Gros-René.
COMÉDIE. 3i5
GROS-RENÉ
Vous le voulais... eh bian ! morguienne , vous n'en serez, pas dédit. Je vous dirons donc , not1 cher maître, respect à part, que j'avons réfléchi que j'étions plus sensé que vous ; et en voyant vot1 tristesse, vol' pâleur, je me sommes tàté ; j'ons dit : j' ne mangeons que du pain , nous , mais au moins ce n'est pas de l'argent pardu , ça profite. Ah ! morgue , si , comme moi , vous bêchiez depuis le lever du soleil , que vous fussiez bian las , que vous eussiez bian faim , bian soif , vous ne trouveriez pas les journées si longues, vous ne sériais pas si dégoûté à table , vous ne bâilleriez pas auprès de Madame , qu'est pus jolie que toutes les roses de mon jardin. Ce ne sont que des fleurs ; mais sarpedié , j'ons tout plein de plaisir à les cultiver..-, et tous les jours encore.
SAINT-PHAR
Je te permets de parler ainsi Tu ne connais pas les peines du cœur , les déchiremens de la sensibilité.
LA ROCHE
Les oppressions , les tiraillemens de nerfs.
SA1NTPHAR.
Tu n'as jamais trouvé des amis ingrats?
LA ROCHE
Des maîtresses... perfides.
SAINT-PHAR
Tu peux voir mourir ceux qui te sont chers ,
3i6 LE VAPOREUX ,
placer mal ta confiance, déplaire à tes protecteurs, perdre ta place... Tu peux...
GB US-RENÉ , effrayé.
Eh ! par pitié , not1 maître , par pitié , n'en dites pas davantage. Eh ! morgue , pourquoi voulaisvous qu1 j'allions me fourrer d'avance dans le çarviau toutes ces douleurs-là qui ne m'arriveront peut-être jamais ? A quoi ça peut -il me mener , voyons? et ventrcguienne n'ons-je pasassais, dans le monde , de la taille et des impôts? Je naissons français, citoyens , faut bian payer ; ça c'est juste ; mais je ne naissons pas tous malheureux etméchans. Avec ces deux bras , je cultivons de quoi nourrir deux hommes comme moi : morgue , cela ne vautil pas mieux que d'apprendre à les maudire ?
SAINT-PHAR
C'en est assez , Gros-René , conserve ta façon de penser. Sois heureux... puisque tu crois l'être; tâche seulement de modérer cette joie bruyante... par considération pour moi... Laisse -nous, et compte sur mon amitié.
GROS-RENE , revenant à son maître.
Je vous quittons , mais c'est à regret. Vous êtes si bon ! Il ne vous manque que d'être un peu luron... Au reste , qu'il ne vous prenne jamais envie de me payer , afin d'être gai ; car , si je vous coûtions queuque chose pour être sérieux, mordié ,
je VOUS ruinerions pour rire. (Il sort; Saint-Phar lui fait un signe , et soupire.
COMÉDIE. 3i7
LA ROCHE , le poussant.
J'y mettrai bon ordre, va.... Quel diable d'homme !... Mais c'est qu'il raisonne fort bien. ( il va prendre un livre. ) Voici enfin le quart d'heure de me'ditation... Voyons un peu... Cleveland... Ah ! fi ! c'est une gaieté , ça... Les Nuits cïYoung. . . A la bonne heure ! . . . Fort noir . . . fort joli ! . . • Lisons... Mon Dieu ! que c'est beau ! ( il bâille.) Ah ! bon ! voici l'autre.
SAINT-PHAR
Qui vient encore?
LA ROCHE , avec humeur.
Monsieur Blainville.... On ne peut plus vaquer un instant à ses exercices.
SAINT-PHAR
Que me veut-il?... J'ai dit...