BLAINVILLE, SAINT-PHAR
BLAINVILLE
Au nom de notre ancienne amitié, confiezvous à ma prudence : ouvrez-moi votre cœur.
SAINT-PHAR
Mon cher Blainville... Puis-je comptersur toute votre indulgence?
BLAINVILLE
Vous n'en avez jamais dû douter: je suis venu ici pour m'enlretenir avec vous ; parlez-moi franchement, je vous répondrai de même.
SAINT-PHAR
Je voulais vous épargner des confidences pénibles pour l'amitié.
BLAINVILLE
Votre devoir est de me confier vos peines, et le mien de les partager.
SAINT-PHAR
Vous l'exigez?
BLAINVILLE
Non ; mais je vous en prie.
SAINT-PHAR
Vous n'imaginez pas, mon cher Chevalier, tous ies tourmens que j'éprouve. Je m'accuse d'injus-
COMÉDIE. 3i9
tice, je blâme mon cruel système, et je ne puis le déraciner de mon cœur : je m'y plais , je m'y arrête , je le maudis... et j'y reviens sans cesse. Tout se peint en noir à mes regards: je ne vois dans ma femme qu'un être complaisant par faiblesse, qui m'aime par habitude , et me supporte par pitié ; dans Sophie, qu'un enfant qui promet tout, il est vrai, mais qui bientôt, sans doute, livrée aux dangers du monde, à l'incendie des passions, me fera compter mes instans par mes inquiétudes... Ah! mon ami, si jamais ma Sophie, entraînée par l'exemple, pressée du désir cruel de jouir , s'impatientait des jours de son malheureux père... Puisse cette main , en avançant ma mort, épargner à ma fille le crime de la souhaiter!
BLAINVILLE
Est-ce à vous de craindre un pareil sort? et n'ctes-vous pas libre de l'éviter? N'imitez pas ces êtres orgueilleusement pères, qui parmi leurs nombreux plaisirs n'ont jamais su compter celui d'en sacrifier quelques uns au bonheur de leurs cnfans; qui s'isolent par leur égoïsme, et n'entrevoient au bout de leur carrière que la triste expectative de reprocher à ceux qui les entourent, le peu de bien qu'ils leur ont fait, et à eux-même* tout celui qu'ils auraient pu leur faire.
SAINT-PHAR
Mais enfin , si mes souffrances surpassent mes forces; si rien ne me console de la vie , le ciel ne
3ao LE VAPOREUX,
me laisse-t-il donc pas le droit de terminer mes
maux ?
BLAINVILLE
Il vous laisse plus encore ; celui de les supporter.
SAINT-PHAR
Un autre pourrait me parler ainsi... Mais vous! Nous nous connaissons, Blainville , et vous devez savoir que je suis assez philosophe...
BLAINVILLE
Vous, philosophe! heureux si vous méritiez ce nom! Saint-Phar, le philosophe peut souffrir, mais il sait souffrir ; il ne fatigue pas les hommes par des plaintes importunes ; il s'oublie pour s'occuper d'eux ; il les aime pour s'en faire aimer ; il les plaint... pour se trouver moins à plaindre. Sont-ils vertueux , il les admire ; sont-ils coupables , il leur en impose ; sont-ils malheureux , il les console. 11 appuie ses maximes de son exemple. Riche , il fait du bien ; pauvre , il le conseille ; et quel que soit enfin le rang où le sort ait placé le vrai philosophe , il sait encore se ménager des jours sereins: tous ceux où il est utile à ses semblables
SYINT-PHAR.
Comment puis-je...
BI< VIN VILLE
Oui , Saint-Phar, vous le pouvez ; tant qu'il existe des pauvres, le riche ne peut être malheureux.
SAINT-PHAR
La bienfaisance!... ce n'est qu'une belle chimère.
COMEDIE. 32i
BLAIN VILLE
Quel blasphème! appeler ainsi le sentiment le plus pur !... le plus fait pour nous élever! Tl l'est permis de ne pas le connaître, toi , qui n'as jamais vécu que dans le tourbillon de Paris, où les yeux sans cesse distraits et jamais occupés, ont à peine le temps de tomber sur le malheureux, et s'en détournent toujours avec effroi... Saint Phar, il est plus court de mépriser le pauvre que de le soulager: on lui cherche des torts pour oublier ses besoins.
S VINT- PHAR
L expérience désabuse ; on se lasse d'obliger des ingrats.
BLAIN VILLE
Eh! que te fait leur reconnaissance? Une bonne action a-t-elle besoin dune autre récompense qu'elle-même ?... Eh ! que t'importe qu'ils te remercient, pourvu qu'ils ne souffrent plus?... Au lieu d'attendre en vain les témoignages de leur gratitude , cours chez un autre malheureux , vole de bienfaits en bienfaits, de plaisirs en plaisirs; et ne va pas m'alléguer , comme ces riches endurcis par système, que la fortune n'y pourrait suffire, qu'on est responsable à ses enfans... Oui, sans doute, on leur est responsable de tout le bien qu'on peut faire , de toute l'estime qu'on peut mériter... Et quand je vois leurs appartemens surchargés de dorures, embarrassés de meubles fastueux, craignent-ils alors que leurs enfans leur reprochent leurs folles dépenses?... lis ne
songent à leurs intérêts, que lorsqu'ils n1ont plus de fantaisies à satisfaire, ou qu'ils rencontrent un malheureux à secourir.
SAINT-PHAR
ïl en est de plus modères qui n'ont pas mérité ce reproche : mais peul-on passer sa vie à chercher des misérables?
BL A IN VILLE
Ne les repousse pas: il s'en présentera assez. Oui, mon ami, du grain au cultivateur épuisé, des ressources à l'artiste indigent, de l'aisance à celui qui languit dans la misère. Voilà les moyens que le ciel te laisse pour faire des heureux, sans que tes enfans puissent jamais en accuser ton économie. Les cruels pourraient-ils te reprocher tes plaisirs? Et en effet, quel plaisir plus vrai, quel jour plus pur que celui qui suit une bonne action, ou qui se lève pour en éclairer une autre? Quelle nuit doit passer celui qui vient de sécher les pleurs d'une famille infortunée, ou qui se prépare à les faire cesser le lendemain !... Et l'homme qui pourrait ainsi s'égaler aux Rois, à la Divinité, cet homme se laisserait abattre L.cct homme se plaindrait de la vie!... il oserait se croire malheureux! ah! s'il en est un de cette espèce, qu'il reste dans son apathie ; qu'il vive sans connaître le bonheur; qu'il meure sans être regretté ; mais qu'il ne se dise plus mon ami: il n'est pas digne de l'être.
SAINT-PIIAR.
arrêtez: vous déchirez mon cœur, vous aggravez mes maux.
BL UN VILLE
Vous avez commence les miens.
SUNT-PHAR
Je suis donc fait pour affliger tout ce qui m'entoure î
BLAINVILLE
Vous étiez né pour faire leur bonheur.
SAINT-PHAR
Je m'étais rendu justice en fuyant.
BLAINVILLE
Rendez- nous -la donc, en pensant que nous avons dû vous suivre.
SAINT-PHAR
Je voulais vivre seul.
BLAINVILLE
Et nous n'avons pu vivre sans vous... voilà notre crime !
SAINT-PHAR
Je ne mérite pas votre amitié.
BLAINVILLE
Plus que jamais... Vous avez des chagrins et des torts.
SAINT-PHAR', d'une voix altérée.
Monsieur!...
BLAINVILLE , le serrant clans ses bras.
Mon ami.
SAINT-PHAR
Je m'oublierais, je le sens... Pardon, je vous quitte: ce que j'éprouve ne peut se définir... Ne m'en voulez pas, mais abandonnez-moi à mon
3a4 LE VAPOREUX,
malheureux sort : dites à ma femme que je l'engage à retourner à Paris ; qne la plus grande obligation que je puisse lui avoir à pre'sent , c'est de se rendre heureuse elle-même, puisque je ne puis plus y contribuer. Persuadez-lui d'oublier un époux infortuné.
RLAINVILLE.
Ah! Saint-Phar, persuade-t-on l'indifférence à un cœur qui ne connaît que l'amour? C'est assez; je lui rendrai notre conversation : elle n'est pas faite pour la consoler. Vous ne la connaissez pas encore ; vous ne savez pas combien elle est sensible ; ses attraits , sa santé , se ressentent des peines de son cœur. Allez , je ne veux plus rien entendre ; je vous laisse réfléchir jusqu'à demain, et si vous persistez , nous ne vous importunerons plus de notre présence ni de nos regrets.
( Saint-Phar sort. )