SCÈNE IV
SAINT-PHAR
Relisons cette lettre bizarre ; je puis à peine en croire mes yeux.
« Ne pouvant réussir à vous voir, mon ami,
» je prends le parti de vous écrire. Vous êtes bien
» éloigné de deviner le vrai motif qui m'a con-
» duite ici. Vous croyez que je ne suis venue que
» pour vous arracher à votre solitude , et con-
» trarier vos vues : j'ai pu le désirer d'abord ;
» mais la certitude de ne pas réussir à fait naître
» en moi un autre dessein que vous ne pouvez pas
» désapprouver. Apprenez que la vie m'est de-
» venue plus odieuse qu'à vous : votre indiffé-
» rence a brisé tous les liens qui pouvaient m'y
» attacher encore, et vos discours ont dissipé
» mes scrupules. Vous dépérissez à vue d'œil :
» il me serait cruel de vous survivre ; il m'est
» affreux de vivre sans vous voir. Je désire
» que le ciel vous accorde assez de force pour
» supporter encore long-temps la vie. Au reste ,
» quelles que soient vos résolutions, gardez le
» plus profond silence. Que M. de Blainville ne
» pénètre rien de mes projets : je ne vous en au-
» rais pas même prévenu, si mon cœur ne m eût
» averti qu'il est barbare de quitter ce qu'on
» aime , sans venir au moins lui dire un dernier
» adieu. »
Je suis stupéfait... C'est une idée aussi extravagante! courageuse pourtant , délicate , sensible... Cette femme a un caractère... je ne lui croyais pas autant d'énergie. Mais, à son âge , aimée de tout le monde... Elle me reproche mon indifférence! que lui dire à présent?... Non ; évitons sa présence, fuyons tout l'univers: c'est le seul parti qui me reste à prendre. On ne me verra plus, et bientôt... Quel que soit le sort qui m'attend, je préviendrai mon ami de veiller sur les jours de ma femme. La fortune de ma fille est assurée. Il ne me reste qu'à penser à ce pauvre La Roche ; personne ici ne l'aime : je veux lui laisser de quoi passer des jours tranquilles. Au moins, il y aura dans le monde quelqu'un qui pourra se louer de moi.
(Il écrit, et verse quelques larmes.)
comédie. ;;-