SCÈNE VIL le comte d'EGMONT , M. DESMARETS
DEGMONT.
Mettez-moi donc au fait , car ceci . . .
DESMARETS
Ah, mon ami! vous allez être bien content de
moi.
d'egmont.
Bon!
DESMARETS
Vous m'avez reproché hier d'avoir cédé sur l'article du bal où elle a été l'autre jour. . . d'égmotst.
Bal maussade , ennuyeux... (A part.) Je n'y étais pas invité.
DESMARETS
Enfin , le mal était fait : j'avais consenti ; mais, parbleu! aujourd'hui je lui ai fait bien payer cela.
DEGMONT.
Oui-dà!
DESMARETS
Il fallait un prétexte , j'y ai rêvé toute la nuit:
Cela fait passer le temps.
Et à peine était-elle éveillée qu'il s'est présenté une circonstance favorable... que j'ai saisie, et je lui ai fait une querelle... (En riant.) mais une querelle terrible ! . . .
D'EGMONT , riant.
Et sans raison ?
DESMARETS
Eh ! parbleu ! sans doute.. . c'est une femme si sage !
D'EGMONT , soupirant.
Oh ! très sage... Votre querelle ? . . .
DESMARETS
La voici. (Gaiement.) Le quartier n'était pas échu , et elle n'avait plus d'argent. « Monsieur, m'a-t-elle » dit, j'ai honte d'entrer dans certains détails dont » vous devriez m'épargner le désagrément. A l'ins- » tant mes marchands me quittent, se plaignent... » et il est très fâcheux , pour une femme que l'on » sait riche , qui tient à une famille distinguée , » (elle est en effet d'une 1res bonne famille, mon- » sieur le Comte.) de se voir exposée a des re- » proches mérités, ou de se priver sans cesse de » mille bagatelles qui deviennent nécessaires quand » on vit dans le grand monde. »
d'egmont.
Comment avez-vous répondu ?
DESMARETS
Cela n'était pas aisé ; mais j'ai bien senti qu'il fallait en cette occasion soutenir plus que jamais la dignité d'un homme et d'un mari.
D'EGMONT , finement.
Voyons un peu comment vous vous y ères pris pour être digne.
DESMARETS
« Tous vos efforts sont inutiles , Madame , lui » ai-je répondu : en vain vous employez des rai- » sonnemens spécieux ; si vous avez de l'esprit , » moi , j'ai du bon sens ; si vous montrez la légè- » reté de votre âge , je dois y opposer la sagesse » du mien ; je suis riche , mais rangé. Restez plus » souvent chez vous, Madame , et vous ne serez pas » obligée de tout dépenser en parure ; les femmes » doivent s'occuper surtout à plaire à leur mari , » et à régler leur maison. »
d'egmont.
Vous avez pu lui tenir des propos si durs ?
DESMARETS , gaiement.
Et bien d'autres encore... Oh! parbleu! quand je m'y mets ; mais au fond mon naturel est tendre , sensible ; et , en sortant de chez elle , savezvous ce que j'ai fait?
d'egmont.
Non.
DESMARETS
J'ai couru chez ses marchands , et je les ai payés.
COMÉDIE. 37<j
d'egmont.
Vous les avez payes!
Tous! Cela est juste; elle n'a pas assez, je le sais ; je les ai donc payés entièrement, et avec un plaisir... mais il ne faut pas le lui dire ; voyezvous ?
D'EGMONT , étoiind.
Ah! ah! Et pourquoi?
DESMARETS
C'est assez. J'ai bien recommandé le secret aux marchands, et je les ai même priés (Riant.) de venir la tourmenter de temps en temps. De cette manière elle ne saura jamais le service que je lui ai rendu.
d'egmont.
Voilà bien la façon d'obliger la plus délicate , la plus rare... ( Bas. ) la plus ridicule ! . . .
DESMARETS
Je fais tout cela dans la persuasion où je suis que c'est le seul moyen d'assurer ma tranquillité. Né dans le commerce, je frémis toutes les fois que je pense à certains maris , devenus riches par leur travail, qui ont épousé, par amour, de jeunes personnes, jolies, vives, spirituelles, se laissent dominer par elles, ne sont plus les maîtres chez eux, deviennent bientôt les esclaves de leurs femmes , et les objets du mépris et de la risée de toute la société.
38o L'AMI DU MARI,
d'egmont.
Ah ! il est certain qu'on en voit , dans votre position , de fort ridicules.
DESMARETS, avec bon hommie.
N'est-ce pas? vous en êtes convenu cent fois; d'après cela j1ai contrarié impitoyablement ma pauvre femme , et je m'entretiens autant que je puis dans cette utile habitude . . . Cependant , je crains quelquefois. . .
d'egmont.
Comment?... Expliquez-vous. . .
DESMARETS
Personne ne nous écoute-t-il ?
d'egmont.
Non, et j'attends... Dieux!... on vient.